18.11.1514:19

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en conférence de presse après un entretien avec son homologue libanais Gebran Bassil, Moscou, 18 novembre 2015

2248-18-11-2015

  • de-DE1 en-GB1 es-ES1 ru-RU1 fr-FR1

Mesdames et Messieurs,

Je me suis entretenu avec mon homologue libanais, le Ministre des Affaires étrangères et des Émigrés Gebran Bassil. Nous avons parlé de la situation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord en mettant l'accent sur la situation en Syrie, en Irak et au Liban.

Nous sommes solidaires avec nos amis libanais qui continuent de subir toutes les conséquences négatives des conflits en Syrie et dans d'autres parties de la région. La menace terroriste est toujours présente. A l'occasion de notre rencontre, la Russie a tenu de nouveau à exprimer ses condoléances suite à l'attentat sanglant commis dans la banlieue de Beyrouth le 12 novembre, qui a fait 43 morts et près de 250 blessés. Environ 1,5 million de réfugiés syriens se trouvent aujourd'hui au Liban, qui représentent un immense fardeau pour l'infrastructure de ce petit État étant donné que le territoire libanais accueille déjà depuis des années des réfugiés palestiniens.

La Russie soutient en permanence la souveraineté, l'unité et l'intégrité territoriale du Liban, la stabilité intérieure de ce pays ami. Nous voulons que les problèmes libanais actuels soient réglés, avant tout l'incapacité du parlement, depuis un an et demi, de s'entendre sur la candidature du président. Nous espérons que les Libanais eux-mêmes réussiront à régler ces problèmes à travers un dialogue entre tous les groupes politiques et ethno-confessionnels dans le cadre de la Constitution en vigueur et sans ingérence extérieure. Nous saluons le dernier cycle de dialogue national qui s'est tenu hier, pendant lequel les forces libanaises ont confirmé l'union de la société face à la menace terroriste.

En ce qui concerne les questions régionales et internationales, nos approches vis-à-vis des processus à l’œuvre sont proches voire similaires. Dans le contexte de la crise syrienne, nous sommes convaincus que les tâches prioritaires sont la mobilisation d'un large front pour combattre la menace terroriste émanant notamment de Daech, tout comme le progrès du processus de paix syrien conformément aux principes et aux démarches concrètes dont nous avons convenu dans le cadre de la réunion du Groupe international de soutien à la Syrie à Vienne le 14 novembre. Durant cet entretien avec Gebran Bassil, nous avons avancé des approches pesées et équilibrées s'appuyant sur la nécessité de respecter le droit du peuple syrien à disposer de lui-même. Nous sommes satisfaits de voir que cette position fondamentale a prévalu dans les documents finaux des deux réunions qui se sont déroulées le 30 octobre et le 14 novembre.

Nous avons également évoqué la lutte contre le terrorisme dans un contexte le plus large, dans la mesure où Daech s'est installé sur le territoire de la Syrie et de l'Irak, mais s'est aussi enraciné dans d'autres pays de la région et a proclamé ses plans pour créer un immense califat du Portugal au Pakistan. C'est donc une menace commune. Nous pensons que le Conseil de sécurité des Nations unies doit accorder une attention prioritaire à la mise en place d'une base juridique internationale solide pour combattre ce mal, pour mobiliser une véritable coalition globale afin de parer ce défi très grave pour nous tous.

La Russie soutiendra activement les efforts internationaux en ce sens dans le cadre de l'initiative avancée par le Président russe Vladimir Poutine lors de son intervention à New York à l'ouverture de l'Assemblée générale de l'Onu.

Nous avons ensuite abordé le processus de paix israélo-palestinien. Nous sommes préoccupés par l'impasse dans laquelle se trouvent les négociations et pensons que tout en adoptant des mesures pour empêcher l'escalade de la violence dans les lieux saints, notamment sur le mont du Temple, nous ne pouvons pas nous y limiter et devons tout faire pour relancer les négociations. Les représentants du Quartet pour le Moyen-Orient devraient se rendre prochainement en Israël et en Palestine. Espérons que leurs efforts permettront de sortir de cette impasse.

Bien évidemment, nous souhaitons que le développement des relations russo-libanaises se poursuive, et nous en avons parlé aujourd'hui. La Russie est prête, notamment dans le cadre du travail du Groupe de soutien au Liban, à apporter sa contribution au renforcement du potentiel de l'armée, de la police et des forces de sécurité libanaises. Nous avons également plusieurs projets dans le domaine humanitaire, relatifs par exemple à la promotion du dialogue intercivilisationnel et interconfessionnel conformément à l'initiative que la Russie, le Liban et l'Arménie avec la participation du Vatican ont avancée dans le cadre du Conseil des droits de l'homme. Il était question de la protection des chrétiens qui sont particulièrement touchés par les conflits actuels au Moyen-Orient et en Afrique, la protection de toutes les ethnies, de tous les groupes confessionnels contre toutes les discriminations, et pour qu'ils soient solidairement favorables au dialogue entre les civilisations, les religions et les cultures. Cela restera parmi les priorités de la coopération russo-libanaise sur la scène internationale.

Je remercie sincèrement mon homologue pour cet entretien utile.

Question (adressée aux deux ministres): Est-ce que le Liban étudie la possibilité de demander à Moscou une assistance militaire pour combattre le terrorisme? Si une telle requête était formulée, la Russie serait-elle prête à la satisfaire?

Sergueï Lavrov (répond après Gebran Bassil): Je n'ai rien à ajouter. Il n'y a pas eu de requête. Nous respectons entièrement le droit souverain du Liban à choisir lui-même les moyens d'assurer sa sécurité le plus efficacement possible.

Question: Est-ce que le Ministère russe des Affaires étrangères a demandé de l'aide à ses partenaires pour retrouver et sanctionner les responsables de l'attentat contre l'Airbus russe en Égypte? Avez-vous reçu des réponses à cette demande?

Sergueï Lavrov: Le Département de l'information et de la presse du Ministère russe des Affaires étrangères a publié hier un communiqué, sur ordre du Président russe Vladimir Poutine, demandant à tous les gouvernements sans exception d'apporter leur contribution pour obtenir toute information permettant de retrouver les responsables de cet attentat contre l'avion russe et les traduire en juste. Pratiquement tous les pays du monde ont exprimé hier leur solidarité avec nous. Nous avons donc déjà reçu un écho politique. Quant à la réponse concrète concernant des preuves, des informations et des renseignements sur l'endroit où se trouvent les individus impliqués dans cet attentat, ces informations sont déjà parvenues via les canaux établis entre les services de renseignement. Elles sont confidentielles pour des raisons évidentes.

Question: Le Président russe Vladimir Poutine a déclaré hier que la Russie retrouverait les coupables de l'attentat dans le Sinaï et prendrait des mesures en vertu de l'article 51 de la Charte de l'Onu. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie? Quelles actions seront concrètement entreprises par la Russie?

Sergueï Lavrov: Comme l'a souligné le Président russe Vladimir Poutine, nos actions s'appuieront sur l'article 51 de la Charte de l'Onu prévoyant le droit de tout État à la légitime défense individuelle ou collective s'il est attaqué. L'attentat dans le Sinaï était précisément dirigé contre des citoyens russes, ce qui équivaut à une attaque contre l’État. Nous réaliserons le droit à la légitime défense par tous les moyens disponibles: politiques, militaires, le renseignement, les services spéciaux, etc.

Question: Le Ministre turc des Affaires étrangères Feridun Sinirlioglu a déclaré aujourd'hui qu'à la réunion sur la Syrie, les participants étaient arrivés à un consensus sur la non-participation du Président syrien al-Assad à la prochaine élection présidentielle dans ce pays. Est-ce vrai?

Sergueï Lavrov: Tout est écrit sur les accords convenus dans le document adopté à l'issue de la réunion sur la Syrie du 14 novembre, de la même manière que dans le document du premier rendez-vous du 30 octobre. Rien n'est dit sur le fait que le Président syrien Bachar al-Assad soit empêché de participer à telle ou telle étape du processus de paix. En effet, certains pays, dont nos collègues turcs, ont soutenu cette idée. Mais ils n'ont pas bénéficié d'un soutien par consensus, par conséquent il est complètement faux d'affirmer que quelqu'un a accepté de ne pas participer à quoi que ce soit. Tout ce que nous avons convenu est écrit noir sur blanc et ne peut pas être interprété autrement.

Question (adressée aux deux ministres): Avez-vous réussi à déterminer le statut de Daech et du Front al-Nosra en tant qu'organisations terroristes? Comment avance le travail concernant d'autres groupes terroristes? Certains participants des négociations de Vienne y voient-ils un problème?

Sergueï Lavrov: Comme vous l'avez dit, nous nous sommes entendus à Vienne pour que tous les pays représentés dans le Groupe international de soutien à la Syrie envoient leur liste de groupes considérés comme des organisations terroristes hormis Daech et le Front al-Nosra. Cette entente, soutenue depuis plusieurs mois par la Russie, a enfin été approuvée par tous les participants du Groupe international de soutien à la Syrie. C'est la Jordanie qui coordonnera la mise en commun de toutes ces idées et propositions.

Nous pensons que ce processus ne devrait pas prendre trop de temps. Nous avons transmis depuis longtemps à nos partenaires nos propositions concernant les organisations, qui se trouvent en Syrie et dans les pays voisins, que nous considérons comme terroristes. Il y a deux semaines, nous avons reçu les propositions de nos collègues américains et d'autres participants. Elles coïncident en grande partie mais le travail à venir ne sera pas simple compte tenu du fait que divers groupes extrémistes changent parfois de couleur quand les sponsors étrangers, soucieux de leur donner une image plus respectable et "digeste", suggèrent de renoncer à la rhétorique radicale et terroriste pour se présenter devant la communauté internationale comme une "opposition modérée". Le problème du "caméléon" existe, et nos renseignements devront travailler en collaboration avec les services diplomatiques. Nous espérons que nos collègues jordaniens réussiront à organiser ce processus de manière à aboutir à des positions communes rapidement et à ce qu'elles soient approuvées au Conseil de sécurité des Nations unies. Les membres du Groupe international de soutien à la Syrie ont conscience du fait que quand nous arriverons à une entente, il sera nécessaire d'inscrire les organisations concernées - hormis Daech et le Front al-Nosra qui font consensus - sur la liste des organisations terroristes du Conseil de sécurité des Nations unies.

Question: Le Secrétaire d’État américain John Kerry a déclaré que le processus de paix syrien pourrait commencer d'ici quelques semaines. Êtes-vous du même avis?

Sergueï Lavrov: Les documents approuvés à Vienne le 14 novembre mentionnent noir sur blanc que nous espérons voir les représentants de l'Onu, notamment l'envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu Staffan de Mistura et son équipe, réussir dans les jours et semaines à venir à former une compréhension commune de ce que représente la délégation de l'opposition. Il est noté que les efforts des États représentés dans le Groupe international contribuant à l'établissement de cette liste commune seront salués. Puis l'envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu Staffan de Mistura (comme il l'avait rapporté au Conseil de sécurité des Nations unies, qui l'avait soutenu en août 2015) devra procéder aux consultations préalables dans les groupes de travail sur les quatre thèmes confirmés par le Conseil de sécurité des Nations unies comme l'ordre du jour du dialogue syrien. Dans le document de Vienne est exprimé l'espoir que le lancement de ce processus aura lieu aux alentours du 1er janvier 2016, c'est-à-dire d'ici un mois et demi. Ce n'est pas un ultimatum mais une date approximative. Nous espérons tout de même pouvoir la respecter car plus nous retarderons le début des négociations entre le gouvernement syrien et l'opposition, pire ce sera pour la population syrienne. Comme on dit: le diable est dans les détails.

Je vous rappelle que le problème de la formation d'une délégation unie de l'opposition syrienne perdure depuis longtemps. Après la conférence de Montreux de janvier 2013, nous avions souligné la nécessité d'assurer la nature inclusive des représentants de l'opposition aux négociations avec le gouvernement syrien, tel que prévu par le Communiqué de Genève du 30 juin 2012 stipulant que toute la diversité de la société syrienne devait être représentée aux négociations. Malheureusement, jusqu'à dernièrement, certains de nos partenaires occidentaux et dans la région insistaient pour qu'un seul groupe d'opposition représente non seulement l'opposition, mais même tout le peuple syrien. Cette obstination à ne pas laisser d'autres forces d'opposition s'asseoir à la table des négociations a coûté beaucoup de vies et d'événements sanglants qui auraient pu être empêchés si le processus de paix avait commencé plus tôt. Cette année, nos partenaires ont enfin commencé à comprendre la nécessité d'assurer un processus de paix pan-syrien. En août, pendant une réunion avec le Secrétaire d’État américain John Kerry et le Ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Joubeir à Doha, nous avons convenu de stimuler l'établissement d'une telle liste de la délégation d'opposition. Mais nos partenaires n'avaient pas répondu par la réciprocité à nos propositions et c'est seulement aujourd'hui presque six mois plus tard, que nous avons fixé un tel accord au format multilatéral. J'espère que sa mise en œuvre demandera bien moins de temps que la prise de conscience de cette approche conformément au Communiqué de Genève du 30 juin 2012.

Question: Que pouvez-vous dire de l'éventuelle coordination  des efforts entre la Russie et la France dans la lutte contre le terrorisme?

Sergueï Lavrov: Les présidents russe et français se sont entendus hier pour coordonner ces efforts. Notre groupe d'aviation travaille en Syrie et un groupe naval est déployé en Méditerranée. La France déploie son aviation dans la même région. Comme vous l'avez entendu hier en direct, le Président russe Vladimir Poutine a ordonné au chef de la marine, depuis le Centre national de contrôle de la défense, de coordonner les actions contre Daech et d'autres terroristes avec les Français comme avec des alliés.

J'espère que le changement de position de nos collègues, malheureusement au prix des nombreuses victimes des attentats, sera constaté également du côté d'autres partenaires occidentaux, et que sera abandonnée la position selon laquelle un véritable combat contre Daech ne pourra être engagé que quand le sort de Bachar al-Assad sera clair. Nous en avons parlé avec nos collègues américains qui avancent activement cette logique. Désormais, je pense qu'il ne fait plus aucun doute qu'il est inadmissible d'avancer des conditions préalables pour s'unir dans la lutte contre les terroristes, notamment l’État islamique qui n'a absolument rien d'islamique. Il est de notre devoir à tous d'empêcher qu'il devienne un État, or il s'efforce en ce moment-même de créer son califat, menaçant un grand nombre de pays et toute la civilisation humaine.

Question: Le Président russe Vladimir Poutine a déclaré que certains pays du G20 finançaient des organisations terroristes. Pouvez-vous préciser?

Sergueï Lavrov: Je pense que tout a été dit par le Président russe Vladimir Poutine à la conférence de presse à Antalya et dans ses commentaires concernant les sources de financement des organisations terroristes. De plus, nous avons présenté des photos satellite et aériennes qui montrent le flux infini de pétrole et de produits pétroliers des territoires capturés par Daech à l'étranger pour leur revente - ventes qui financent en grande partie l'activité criminelle de Daech.

Ces questions préoccupent particulièrement tous nos partenaires. Je pense qu'en ce sens également nous pourrons ensemble mettre au point un travail qui ne dépendra d'aucun aspect conjoncturel géopolitique immédiat et nous permettra de nous concentrer sur les tâches prioritaires: stopper l'expansion de Daech, saper sa base matérielle et financière et, au final, anéantir cette entité terroriste.

Documents supplémentaires

Photos

Персоналии: Бассиль, Джебран