Allocution et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec Sabri Boukadoum, Ministre des Affaires étrangères de la République algérienne démocratique et populaire, Moscou, 22 juillet 2020

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Mesdames et messieurs,

Nous avons eu aujourd'hui avec mon homologue et ami le Ministre algérien des Affaires étrangères Sabri Boukadoum un entretien utile, conformément à l'entente entre nos présidents durant leur entretien téléphonique du 13 juillet dernier.

Nous avons noté le développement successif de nos relations conformément à la Déclaration de partenariat stratégique entre la Fédération de Russie et la République algérienne démocratique et populaire, qui reste parfaitement d'actualité.

Nous avons noté l'activité efficace de la Commission intergouvernementale bilatérale pour la coopération commerciale, économique, scientifique et technique. Elle contribue à une hausse durable des échanges, même si au premier semestre de l'année les échanges ont diminué à cause des conséquences du coronavirus. Nous avons évoqué aujourd'hui des mesures concrètes qui permettront de redresser cette situation et de revenir vers une tendance ascendante dans nos relations commerciales et économiques en utilisant des projets concrets dans le domaine d'investissement, d'énergie, d'agriculture, de transport et pharmaceutique. Dès que la situation épidémiologique le permettra, la Commission intergouvernementale se réunira pour examiner toutes ces mesures.

Nous avons positivement évalué l'activité d'une autre structure intergouvernementale – la commission pour la coopération militaro-technique. Sa prochaine réunion est également prévue pour le second semestre de l'année.

Nous avons réaffirmé notre volonté de créer les conditions les plus favorables pour les contacts entre les gens, les différents liens sociaux.

Nous sommes convenus d'améliorer la coordination de notre activité bilatérale conjointe sous l'égide des ministères des Affaires étrangères, notamment de terminer au plus vite le travail sur les projets de documents importants. Je fais allusion aux accords intergouvernementaux pour l'exploitation pacifique de l'espace extra-atmosphérique, la lutte contre le crime organisé, la création de centres culturels de l'Algérie en Russie et de la Russie en Algérie, ainsi que la reconnaissance réciproque des diplômes.

Nos positions coïncident sur le règlement des principaux problèmes internationaux. La Russie et l'Algérie jugent nécessaire de le faire uniquement en s'appuyant sur la Charte de l'Onu, en respectant tous ces objectifs et principes, notamment la souveraineté et l'intégrité territoriale de tous les Etats, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures.

Nos pays prônent le règlement de tous les conflits et crises uniquement par des moyens pacifiques, politiques et diplomatiques. Si nous voulons régler durablement les nombreux problèmes de la région (en l'occurrence du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord), tous les acteurs extérieurs doivent inciter les belligérants à entamer un dialogue, à s'entendre sur la base d'un compromis et d'un équilibre des intérêts. Seulement à partir de ces décisions il sera possible de régler les crises comme la syrienne, le processus de paix au Proche-Orient (conflit israélo-palestinien), la situation au Mali et dans l'ensemble dans la région du Sahara-Sahel, et le conflit libyen évidemment, auquel nous avons accordé aujourd'hui une attention particulière.

Dans tous les cas il est important de rester attaché aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, d'empêcher les actions qui les transgresseraient. Cela concerne à part entière le problème dans le Sahara occidental. Nous prônons l'avancement de son processus de paix en s'appuyant sur les décisions déjà prises par le Conseil de sécurité des Nations unies.

Question (traduite de l'arabe): La Russie et l'Algérie soulignent l'absence d'alternative au règlement politique de la crise en Libye. Y a-t-il une "feuille de route" russo-algérienne ou une médiation pour le processus de paix en Libye? Que pouvez-vous dire sur la récente initiative de l'Algérie pour régler la crise libyenne avancée par le Président algérien Abdelmadjid Tebboune, soulignant qu'elle est soutenue par l'Onu?

Sergueï Lavrov: Nous n'avons pas de "feuille de route" bilatérale. Comme nous l'avons réaffirmé plusieurs fois publiquement, la Russie et l'Algérie sont attachées à la mise en œuvre des accords stipulés dans les documents finaux de la conférence de Berlin sur la Libye tels qu'ils ont été approuvés par le Conseil de sécurité des Nations unies. Ils prescrivent clairement les démarches concrètes, leur successivité et les délais. Nous estimons que tout cela reste parfaitement d'actualité.

Durant nos contacts avec tous les camps libyens (nous travaillons avec chacun d'eux), avec les voisins de la Libye et tous les autres acteurs extérieurs, nous accordons une attention particulière à la nécessité d'un cessez-le-feu immédiat, non pas en tant que point final dans tous nos efforts, mais en tant qu'étape qui doit être immédiatement poursuivie dans le cadre du Comité pour le règlement des questions militaires et le dialogue pour le règlement politique de la crise compte tenu de toutes les régions de la Libye. L'objectif final de tous nos efforts doit être le rétablissement de la souveraineté, de l'intégrité territoriale de la Libye, de la structure étatique qui a été brutalement détruite après l'aventure de l'Otan en 2011 transgressant la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Question: En dépit des appels permanents de Moscou aux camps libyens à cesser le feu, la situation continue de s'aggraver autour de ce pays. Le Parlement égyptien a récemment approuvé la possibilité d'envoyer des forces égyptiennes sur le territoire libyen en cas de menace à la sécurité nationale émanant du territoire de ce pays. Que pense Moscou de cet événement? N'entraînera-t-il pas une escalade dans la région? Quel rôle impartit Moscou dans le règlement de la situation aux voisins de la Libye tels que l'Algérie?

Sergueï Lavrov: J'ai déjà dit, et c'est difficile à contester, que les racines de la situation actuelle résident dans l'agression de l'Otan en 2011 en transgressant brutalement la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Les acteurs extérieurs, notamment en dehors de la région, ne se préoccupaient pas du tout du sort du peuple et de l'Etat libyen. Ils l'ont simplement détruit. Ils misaient dans leurs jeux géopolitiques sur l'un des camps libyens, en ignorant complètement l'avis de l'Union africaine et ses tentatives de normaliser la situation. C'était un comportement criminel de nos collègues de l'Otan.

La situation actuelle reflète le non-règlement de ce problème, l'irrespect des accords conclus avec tant de mal depuis l'agression otanienne, suite à quoi nous avons aujourd'hui un gouvernement à Tripoli et un parlement à Tobrouk. Tant que cette dichotomie, cette division persistera, il y aura toujours des risques que des acteurs extérieurs miseront sur l'un ou sur l'autre, sur le gouvernement ou sur le parlement. Ce n'est pas du tout ce que la situation exige. Elle exige de réunir tous les Libyens à la table des négociations pour les aider à trouver des compromis basés sur un équilibre des intérêts pour tout le peuple libyen et le rétablissement de l'Etat libyen.

Contrairement à bien d'autres acteurs extérieurs, la Russie n'a jamais essayé de faire des paris dans le jeu libyen. Nous avons toujours travaillé avec toutes les forces politiques de la Libye, nous recevions tout le monde à Moscou à différentes périodes et continuons d'entretenir les contacts avec eux à ce jour.

Vous avez demandé concernant le rôle imparti par la Russie aux voisins de la Libye. Nous impartissons aux voisins de la Libye, y compris l'Algérie, la Tunisie et l'Egypte, le plus actif des rôles parce qu'il s'agit de la normalisation de la situation dans un pays voisin pour ces Etats. Du règlement des problèmes libyens dépend la sécurité de l'Algérie et d'autres voisins de la Libye. Nous voyons quelles conséquences ont été provoquées pour la région par l'aventure criminelle de l'Otan – la pénétration de terroristes via la Libye dans d'autres pays d'Afrique, le trafic d'armes, d'autres formes de crime organisé, le trafic de stupéfiants, la migration clandestine. Tout cela crée évidemment d'importants risques et menaces pour les pays de la région, y compris nos amis algériens.

Nous disons aujourd'hui qu'il faut mettre en œuvre les accords de la conférence internationale de Berlin sur la Libye. Je rappelle que quand cette conférence a été annoncée et sa préparation a commencé (avec quatre ou cinq cycles de négociations), personne n'avait l'intention d'inviter à Berlin des voisins de la Libye ou les camps libyens. C'est la Fédération de Russie qui a insisté lors des contacts avec les organisateurs de la conférence, nos partenaires allemands, pour que les voisins de la Libye soient également invités. Au final, le Président algérien Abdelmadjid Tebboune a pu y participer et a apporté une contribution utile à la discussion. Les belligérants ont été également invités à Berlin. Ils ne se sont pas rencontrés, ne se parlaient pas, même s'ils se trouvaient dans la même ville au moment où se décidait le sort de leur pays. Le Président russe Vladimir Poutine a souligné plusieurs fois pendant les discussions à Berlin que nous devrons nous assurer l'accord des parties libyennes pour le document que nous avons finalement adopté.

Nous sommes certains qu'à l'étape actuelle de nos efforts communs tous les camps libyens doivent également participer aux négociations directes, et tous les voisins de la Libye doivent obligatoirement avoir leur mot à dire dans la mise en place des conditions pour le processus de paix interlibyen.

D'ailleurs, nous remarquons que nos amis algériens, tout comme la Fédération de Russie, travaillent avec toutes les forces politiques libyennes sans exception. Je pense que c'est le seul gage de succès pour régler à terme ce problème.

 

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