Allocution et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors d'une conférence de presse à l'issue de la 26e réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'OSCE, Bratislava, 5 décembre 2019

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Une nouvelle réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'OSCE vient de se dérouler à Bratislava. L'Organisation fondée sur l'Acte final d'Helsinki de 1975 traverse aujourd'hui une période difficile, avant tout à cause des problèmes qui s'accumulent dans le domaine de la sécurité, de la stabilité stratégique dans l'espace commun de la région euro-atlantique.

Les grands principes posés à Helsinki et lors des sommets qui ont suivi, notamment celui de 1999 pendant lequel avait été adoptée la déclaration sur la sécurité européenne, sont nés de l'entente autour du fait que la sécurité devait être unie et indivisible, égale pour tous, que personne ne devait garantir la sécurité de son pays au détriment de la sécurité de tout autre État. Il a été convenu qu'avec les pays membres de l'OSCE participeraient toujours au dialogue des organisations sous-régionales de la région euro-atlantique - la CEI, l'OTSC, l'Otan, l'UE, le Conseil de l'Europe. Les tentatives d'établir un tel dialogue ont été entreprises dans les années 1990, mais ensuite nos collègues occidentaux, qui avaient été les initiateurs de toutes ces déclarations adoptées peu de temps après la chute de l'URSS, sont devenus plus froids envers ces grands principes. En particulier, ils refusent absolument de codifier le principe d'indivisibilité de la sécurité susmentionné et refusent d'adopter des documents qui rendraient ce principe juridiquement contraignant. La logique est simple. Ils ne cachent pas particulièrement qu'ils sont prêts à fournir des garanties juridiques de sécurité uniquement dans le cadre de l'Otan. Il est évident que c'est contraire à toutes les ententes d'utiliser l'OSCE en tant que plateforme de coopération afin de renforcer la sécurité, d'effacer toute ligne de démarcation, d'unir les efforts de tous les pays de l'OSCE au profit de l'intérêt général.

Bien évidemment, ce qui se passe dans le cadre de l'Otan nous préoccupe. Il y a quelques jours, le Président russe Vladimir Poutine a commenté cette situation pendant la réunion avec la direction du Ministère russe de la Défense. Le problème est que l'Otan se considère probablement comme une source de légitimité et cherche à persuader tout le monde que ce rôle sans alternative ne peut être joué que par elle, qu'elle a le droit de désigner les coupables de tout ce qui se passe autour de nous et ce qui déplaît pour une quelconque raison à l'Occident. L'élargissement sans réserve se poursuit, l'infrastructure militaire se déplace rapidement vers l'Est à proximité immédiate des frontières russes, on attise constamment la tension, on entend en permanence des accusations d'intentions agressives de notre pays. Tout cela alors qu'au sommet qui s'est achevé à Londres des décisions ont été prises pour une hausse record des budgets militaires des pays de l'Otan. Sachant que les budgets actuels dépassent de plus de dix fois le budget militaire de la Fédération de Russie.

Les faits témoignent d'une situation simple et claire pour tous: l'Otan veut dominer non seulement dans la région euro-atlantique, mais, quand on voit le comportement de l'Alliance dans d'autres régions du monde et notamment au Moyen-Orient, on comprend qu'elle veut y affirmer sa domination également. C'est pourquoi nous avons essayé de pointer le fait que cette situation était manifestement malsaine. Surtout, elle va à l'encontre de toutes les déclarations solennelles adoptées par les dirigeants des pays de l'OSCE après que l'Organisation s'est déjà transformée de Conférence en la structure actuelle, notamment sur le principe de sécurité indivisible.

Nous avons appelé et soumis plusieurs initiatives pour revenir aux origines, aux fondations sur lesquelles l'OSCE avait été construite pendant la Guerre froide. Je souligne que l'absence de lignes de démarcation, le respect réciproque, la prise en compte des intérêts et le travail basé sur le consensus sont les éléments clés sur lesquels repose l'OSCE.

Aujourd'hui, nous avons diffusé la déclaration des ministres des Affaires étrangères de l'OTSC appelant tous les autres membres de l'OSCE à entamer la formation d'un espace de sécurité égal et indivisible, comme c'était convenu auparavant. Nous avons également diffusé la déclaration des pays de la CEI et de certains autres États (notamment la Serbie) consacrée au 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et à la nécessité de tout faire pour que les résultats de cette guerre ne soient pas falsifiés, et pour que tous ceux qui sont impliqués dans les crimes les plus cruels de l'histoire de l'humanité ne soient pas glorifiés, comme certains cherchent à le faire aujourd'hui, notamment en Europe.

Il existe bien d'autres domaines auxquels nous accordons une attention particulière. Ils concernent la sécurité économique. Il y a de bonnes décisions liées aux technologies numériques et au développement innovant. Il existe plusieurs questions à régler du point de vue de l'harmonisation des processus d'intégration. Nous avons entendu plusieurs collègues de l'OSCE qui jugeaient utile d'établir un dialogue entre l'UE et l'UEE, bien que le consensus n'ait pas encore été trouvé à ce sujet.

La troisième dimension de la sécurité est humaine. Elle est traditionnellement débattue de manière assez conflictuelle à l'OSCE. Avant tout parce que nos collègues occidentaux cherchent à se faire passer pour des professeurs en considérant tous les autres comme des élèves, essaient d'imposer des valeurs néolibérales à tous les pays de l'OSCE. Nous réaffirmons clairement notre position: nous sommes prêts à respecter tous les accords conclus au format universel et qui correspondent à la Déclaration universelle des droits de l'homme et aux décisions sur le thème humanitaire adoptées à l'OSCE. Cela concerne notamment la nécessité de respecter à part entière les droits linguistiques et éducatifs des minorités nationales, or nous ne le voyons pas en Ukraine, en Estonie ni en Lettonie. Cela concerne aussi la nécessité de garantir à tous le droit à la citoyenneté. Le phénomène de "non-citoyenneté" qui persiste en Lettonie et en Estonie est bien connu. Nous trouvons ce phénomène honteux pour l'Europe, notamment pour l'UE. Cela concerne également les accords adoptés à l'OSCE auparavant, que nos collègues occidentaux préfèrent ne pas mentionner, qui exigent de chaque État d'accorder au public un accès illimité et libre à toute information. A l'information qui provient de l'intérieur du pays et de l'étranger.

Je ne vais pas citer d'exemples - des représentants de nos médias sont présents, qui ressentent l'inaccomplissement de cette exigence et, au fond, l'interdiction d'exercer leur travail de journaliste.

Les problèmes dans l'espace de l'OSCE sont nombreux. Je voudrais terminer l'introduction en constatant la compréhension grandissante de l'état malsain de cette organisation. De plus en plus souvent, on entend des appels à entamer le dialogue en essayant de comprendre le partenaire et à chercher un équilibre des intérêts. Je trouve que le Président en exercice de l'OSCE, le vice-Premier ministre et Ministre slovaque des Affaires étrangères Miroslav Lajcak,  a avancé une initiative très important en diffusant "l'appel de Bratislava" (c'est un document ouvert, vous pouvez en prendre connaissance). Il n'est pas prévu pour que soient menés des pourparlers sur sa base. Il appelle tout le monde à se référer aux valeurs universellement convenues dans le cadre de l'OSCE. Cet appel est ouvert à l'adhésion - la Russie l'a fait volontiers. Nous espérons qu'au final, il sera soutenu par tous les membres de l'Organisation.

Question: Vous avez mentionné l'Otan. A la fin du sommet de Londres, il a été annoncé que l'espace était une nouvelle sphère d'activité de l'Alliance, et la Russie a été présentée comme une menace au même titre que le terrorisme. Les membres de l'Otan ont aussi affiché leur volonté de réagir d'une manière ou d'une autre au déploiement par la Russie de missiles à portée intermédiaire sur son territoire. Comment pourriez-vous commenter cela?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne la présentation de la Russie au même rang que le terrorisme, nous avons constaté cette approche dès Barack Obama. Ils s'étaient permis des propos de ce genre à l'Onu il y a six ans. Je le laisse sur la conscience des membres de l'Otan. Il est pour nous absolument clair que l'Otan veut dominer le monde et éliminer tous ses concurrents, notamment par une guerre d'information qui vise à déstabiliser la Russie et la Chine. Je pense pourtant qu'il sera difficile de déstabiliser les Russes et les Chinois. Nous comprenons parfaitement ce qui se passe. Nous avons des réponses à toutes les menaces que l'Alliance atlantique multiplie dans le monde et qui visent ouvertement la Russie et la Chine. Nous savons quelles réponses sont nécessaires pour éviter la course aux armements, tout en assurant notre protection la plus fiable possible. Le Président russe Vladimir Poutine a souligné à plusieurs reprises que nous agirions exactement de cette manière. C'est ce que nous faisons.     

En ce qui concerne la présentation de l'espace comme une arène pour les opérations de l'Otan, ils ont déjà annoncé la même chose sur le cyberespace. Il est nécessaire d'en tenir absolument compte dans le travail de toutes les institutions internationales, car nous devons suivre la règle fixée par la Charte de l'Onu: la sécurité est notre patrimoine commun, alors que le système de sécurité collective doit s'appuyer sur les principes d'égalité et de respect mutuel de la souveraineté. La Russie oppose aux approches unilatérales de l'espace et du cyberespace ses initiatives fédératrices, qui ne tentent pas de transformer un acteur en souverain qui impose ses règles aux autres. Le projet russo-chinois de traité sur la prévention de la course aux armements dans l'espace est examiné par la Conférence du désarmement de Genève. Les États-Unis et une poignée de leurs alliés les plus proches sont les seuls acteurs qui bloquent le début des négociations à ce sujet.

Quant au cyberespace, notre initiative sur la sécurité de l'information internationale, que nous promouvons depuis des années à l'Onu, a déjà atteint un niveau de qualité supérieur. On a distribué à l'Assemblée générale de l'Onu un projet de texte appelé "Règles de comportement responsable dans le cyberespace et dans le domaine de la sécurité de l'information internationale". C'est exactement le format pour examiner les questions telles que la cybersécurité en réunissant tous les pays de l'Onu sans aucune exception. Notre initiative a permis de créer un groupe de travail ouvert auquel ont été conviés tous les États membres de l'Onu. Ce forum permettra d'élaborer des décisions stables et efficaces au lieu de s'exalter dans tel ou tel domaine en regardant les autres de haut. Il est regrettable que l'on constate l'apparition d'instincts de ce genre chez nos collègues de l'Otan. Mais c'est un fait, on ne peut pas l'éviter.  

Question: L'Allemagne expulse des collaborateurs de l'Ambassade russe à Berlin sans en avoir notifié les autorités russes à l'avance. Elle l'explique par le fait que la Russie ne lui aurait pas offert l'aide nécessaire dans l'investigation concernant un meurtre commis en août dernier, et affirme disposer de preuves matérielles sérieuses de l'implication de la Russie dans cet incident. Aucune preuve n'a cependant été présentée. Certains experts occidentaux ont déjà comparé cette situation à l'affaire Skripal, aux propos célèbres et infondés des Britanniques du type "highly likely". A l'époque, non seulement des accusations mais aussi des actions s'étaient enchaînées jusqu'à la fin de l'enquête. A votre avis, peut-on compter sur une enquête objective? La Russie envisage-t-elle d'y prendre part compte tenu des propos de la chancelière Angela Merkel qui a dit qu'elle espérait que la Russie y participerait?

Sergueï Lavrov: Nous avons avec l'Allemagne des canaux de communication entre les organes de justice, nécessaires notamment pour examiner les questions liées aux violations de la législation de tel ou tel pays. Il faut recourir à ces canaux. Si nos partenaires allemands affirment que la Russie n'a pas coopéré de manière suffisante, je ne sais par quels sont les fondements de leurs estimations. Lors des débats d'aujourd'hui à la réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'OSCE, des représentants de certains pays ont évoqué la tragédie du Boeing malaisien. Notre collègue néerlandais a déclaré encore une fois que la Russie ne coopérait pas avec l'enquête, avec le Groupe d'enquête conjoint. Premièrement, personne ne nous a invité à rejoindre ce groupe. Deuxièmement, les faits que nous avons présentés à ce groupe dépassent toutes les autres contributions à cette enquête en termes de volume et de qualité. Il s'agit des données radars primaires, c'est-à-dire non traitées, d'une expérience grandeur nature effectué par l'entreprise Almaz-Antei, etc. En même temps, personne ne peut répondre à cette question très simple: où sont les données des radars ukrainiens, les enregistrements des contrôleurs aériens ukrainiens, les images prises par les satellites américains promises il y a longtemps? On nous dit seulement: "Vous devez reconnaître votre responsabilité. Cela constituera une coopération responsable avec l'investigation". Si nos partenaires allemands suivaient cet exemple, nous n'arriverions probablement à aucun résultat constructif. Il est inacceptable de parler de cette manière à qui que ce soit, surtout à la Fédération de Russie.

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