11 août 201514:33

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d'une conférence de presse conjointe avec son homologue saoudien Adel al-Jubeir après leur entretien, Moscou, 11 août 2015

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Mesdames et Messieurs,

Nous sommes ravis d'accueillir à Moscou la délégation présidée par le Ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir. Il y a une semaine, nous nous étions rencontrés au Qatar avec la participation du Secrétaire d’État américain John Kerry pour évoquer la situation au Moyen-Orient, notamment les scénarios de sortie de crise en Syrie. Nous avons poursuivi aujourd'hui cette discussion pour prolonger les acquis de Doha. Je pense que notre entretien a été très utile.

Nous avons analysé la situation en Syrie dans le contexte général des événements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, notamment en Libye, au Yémen et en Irak. Nous sommes d'accord pour renforcer nos efforts contre la menace commune que représente l’État islamique et d'autres organisations terroristes. C'est une véritable menace pour la Russie, l'Arabie saoudite et le monde.

Comme vous le savez, en juin le Président russe Vladimir Poutine a reçu à Saint-Pétersbourg le Prince héritier d'Arabie saoudite et Ministre de la Défense Mohammed ben Salmane. Il lui a suggéré de réfléchir à des efforts communs pour constituer une base juridique internationale permettant de créer une coalition contre le terrorisme dans cette région. Je suis convaincu que nous poursuivrons les pourparlers sur cette initiative. Il y a déjà une certaine ébauche des moyens d'avancer concrètement vers cet objectif. Je le répète: la discussion sera poursuivie.

Cette tâche concerne directement l'accomplissement des accords visant à régler la crise en Syrie, fixés dans le Communiqué de Genève du 30 juin 2012.

Les approches russe et saoudienne de la mise en œuvre du Communiqué de Genève convergent en beaucoup de points, bien qu'il reste certaines divergences quant aux moyens concrets de régler le conflit dans ce pays arabe clé. Quoi qu'il en soit, nous avons convenu de poursuivre les démarches concrètes (sur lesquelles nous nous sommes mis d'accord) visant à préparer les conditions optimales pour relancer le dialogue entre le Gouvernement et toute l'opposition syrienne sous l'égide de l'envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura.

Nous avons évoqué la situation au Yémen, où le cessez-le-feu et le lancement d'un dialogue politique sont de plus en plus pressants. Nous avons parlé à nos invités des contacts entre la partie russe et les représentants de groupes yéménites pour aider l'envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu, Ismail Ould Cheikh Ahmed, à relancer les négociations en tenant compte des décisions prises au Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous avons également échangé nos points de vue sur la situation en Irak et en Libye. Nos approches coïncident, sur le principe, avec nos collègues saoudiens.

Nous avons accordé une attention particulière au processus de paix israélo-palestinien, dans l'impasse après la rupture des négociations entre les deux parties. Selon nous, les efforts futurs doivent reposer sur l'initiative de paix avancée en 2002 par le Roi d'Arabie saoudite, et les représentants de la Ligue arabe doivent participer plus activement aux activités du Quartet des médiateurs internationaux.

Après l'accord sur le nucléaire iranien, nous espérons que des efforts supplémentaires seront entrepris pour instaurer un dialogue constructif entre tous les pays du Golfe, y compris les États arabes et l'Iran. Nous espérons qu'en avançant vers ce dialogue les termes du concept russe pour assurer la sécurité dans le Golfe, que nous promouvons depuis plusieurs années dans les contacts avec nos partenaires, y compris au Conseil de coopération du Golfe (CCG), seront pris en compte.

Hormis l'ordre du jour international, nous avons aussi étudié en détails l'état actuel de nos relations bilatérales, qui ont bénéficié d'une forte impulsion durant la visite du Prince héritier Mohammed ben Salmane, que j'ai mentionnée. Nous avons échangé nos points de vue sur les mesures à entreprendre pour mettre en œuvre les accords convenus lors de cette visite, notamment dans les domaines tels que l'énergie, le nucléaire pacifique, les investissements bilatéraux, les projets communs dans l'agriculture et le génie civil.

Nous apprécions grandement l'attention accordée au développement des relations avec la Russie par le Roi Salmane d'Arabie et d'autres hauts dirigeants saoudiens. Nous avons confirmé l'invitation du Président russe Vladimir Poutine au Roi d'Arabie saoudite en Russie au moment qui lui conviendrait. Nous sommes certains qu'une telle visite apporterait une impulsion supplémentaire dans tous les domaines de notre partenariat avec l'Arabie saoudite.

 

A suivre…  

Question:  Il reste encore des questions concernant l'initiative du Président russe Vladimir Poutine pour former une alliance régionale et internationale évoquée le 3 août à Doha et ici aujourd'hui: a-t-on parlé de la participation syrienne à cette coalition (il était initialement prévu de créer une structure comprenant la Turquie, l'Arabie saoudite et le Gouvernement syrien)? Sur quels points de cette initiative avez-vous des divergences?

Sergueï Lavrov: Dans mon discours d'introduction, j'ai déjà indiqué que nous avions évoqué la lutte contre le terrorisme dans la région et l'union de tous ceux qui se battaient contre les organisations terroristes, que ce soit l’État islamique, le Front al-Nosra ou d'autres mouvements similaires. Il est évident que les armées de la Syrie, de l'Irak et les rebelles kurdes des deux pays participent déjà à ce combat. Je suis persuadé que la plupart des troupes armées, notamment syriennes, qui défendent leurs propres intérêts quant à leur place dans leur État, rejettent absolument l'idéologie et la pratique imposées par les terroristes sur leurs terres. Il faut les unir et profiter de l'influence des "acteurs extérieurs" sur divers groupes sur le terrain pour qu'une telle alliance soit la plus efficace possible.

La Russie et l'Arabie saoudite, comme nous l'avons déjà dit avec mon homologue Adel al-Jubeir, soutiennent tous les principes du Communiqué de Genève du 30 juin 2012, en particulier la nécessité de sauvegarder les institutions publiques dont l'armée syrienne. Je pars du principe que sa participation à la lutte efficace contre le terrorisme est très sollicitée.

J'ai déjà dit que même si nous étions d'accord sur les approches de principe du règlement de la crise, nous avions des divergences - notamment sur le sort du Président syrien Bachar al-Assad. Nous estimons que toutes les questions relatives au processus politique, y compris les conditions de la période de transition et des réformes politiques doivent être réglées par les Syriens eux-mêmes. Comme le préconise le Communiqué de Genève, ces questions doivent faire l'objet d'une entente générale entre le Gouvernement et toutes les forces d'opposition syriennes. L'un des résultats concrets des négociations d'aujourd'hui est la contribution à l'union de l'opposition sur une plateforme constructive où serait exposée la vision de l'avenir de la Syrie par les forces d'opposition, ce qui renforcerait l'efficacité du dialogue qui se prépare actuellement sous l'égide de l'Onu.

Question: Moscou va accueillir une grande réunion sur le processus de paix syrien. Quand aura-t-elle lieu? Avez-vous prévu des contacts avec des représentants et des coordinateurs de la Coalition nationale des forces d'opposition de Syrie?

Sergueï Lavrov: Nous ne prévoyons aucune grande réunion de l'opposition syrienne, cette information est erronée. Nous avons organisé deux réunions, en février et en avril. Aujourd'hui nous poursuivons les contacts au niveau individuel. Moscou recevra prochainement certains dirigeants de groupes d'opposition, y compris le président du Parti kurde de l'union démocratique Saleh Muslim, le membre du Comité de la conférence du Caire Haytham Manaa, et le chef de la Coalition nationale syrienne des forces de l'opposition et de la révolution Khaled Khodja a également été invité. Ces visites ne font pas partie d'une réunion collective. Je le répète, elles sont prévues à titre individuel.

Nous travaillerons avec ces représentants de divers groupes d'opposition dans le cadre d'une approche générale que nous venons de présenter avec le Ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir.

Question: Le Royaume-Uni a soutenu la proposition française de renoncer délibérément au droit de veto au Conseil de sécurité de l'Onu si des mesures d'urgence devaient être prises pour prévenir des crimes de masse. Qu'en pensez-vous?

Sergueï Lavrov: L'idée de renoncer au droit de veto ou de le restreindre délibérément ne date pas d'hier. Elle n'a pas beaucoup d'avenir selon nous car le droit de veto est fixé dans la Charte de l'Onu sans aucune condition ou réserve. Tous les États ayant ratifié ce document fondamental du droit international doivent respecter ce point.

Même si cette initiative était examinée, plusieurs questions restent en suspens. Avant tout, s'il est proposé de renoncer au droit de veto pour voter sur des cas de crimes de masse, qui définira le critère de massivité? De masse – c'est combien? 100 personnes? Mille? Si c'est 100, alors on peut utiliser le droit de veto quand il s'agit de 99 personnes, mais pas quand elles sont 100? Les mêmes problèmes survenaient au sujet de l''ingérence "humanitaire" par responsabilité de protéger. Il est impossible d'avoir une approche objective de cette situation. A une époque, la responsabilité de protéger impliquait le droit d'ingérence humanitaire, c'est-à-dire quand ceux qui le voulaient désiraient intervenir. On ne parlait pas alors d'obligation, de nécessité d'intervenir dans tous les cas correspondant à certains critères, mais on souhaitait se réserver le droit de choisir: dans un pays plus riche et plus important – justifier son intervention - dans d'autres cas – simplement fermer les yeux sur les tragédies des États pauvres qui n'intéressent personne du point de vue économique.

Prenons un exemple récent. Nos collègues occidentaux au Conseil de sécurité des Nations unies promouvaient obstinément la résolution sur Srebrenica, que nous avons bloquée. Ils se référaient déjà au besoin de rendre justice aux victimes des crimes de masse, mais uniquement de celles tuées par les armes serbes, alors que la crise bosniaque a fait des victimes de tous les côtés, que des crimes ont été commis par toutes les parties. Les coauteurs du texte avaient besoin précisément d'un tel document pour confirmer leur interprétation unilatérale des événements en Bosnie, ou du veto russe pour nous accuser par la suite de bloquer le travail du Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous sommes préoccupés par les tentatives de plus en plus actives de provoquer constamment une confrontation au Conseil de sécurité des Nations unies en soumettant des résolutions unilatérales, que ce soit sur Srebrenica ou sur le Boeing malaisien. En appelant les choses par leur nom, ce n'est plus de la diplomatie mais une aspiration à faire du Conseil de sécurité un outil de propagande.

La diplomatie souffre déjà du fait que nos collègues occidentaux préfèrent de plus en plus recourir à des sanctions qu'à cet outil, pensant qu'il serait ainsi plus facile d'atteindre leurs objectifs géopolitiques. Nous en parlons franchement avec nos collègues, avant tout avec les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous leur rappelons que la Charte de l'Onu impose aux membres permanents de cette organisation une responsabilité particulière dont il faut prendre conscience au lieu de chercher à créer artificiellement des problèmes au sein du quintet.

La Russie prône le rétablissement de la culture du dialogue, qui apporte des résultats réels comme cela a été prouvé avec l'accord sur le nucléaire iranien et le désarmement chimique de la Syrie. Il faudrait suivre cette voie. Elle est moins notable publiquement, plus laborieuse, mais bien plus efficace et bénéfique pour les relations internationales dans l'ensemble que la tentative constante de provoquer unilatéralement des scandales.

Question (adressée à Adel al-Jubeir): On sait qu'il existe certaines divergences entre la Russie et l'Arabie saoudite concernant le Communiqué de Genève. Est-ce que les deux parties sont prêtes à régler ces problèmes? Dans le cadre de l'initiative du Président russe Vladimir Poutine sur la création d'une coalition régionale pour combattre le terrorisme, peut-on s'attendre à des rencontres officielles entre Riyad et Damas?

Sergueï Lavrov (ajoute après Adel al-Jubeir): Étant donné que certaines questions concernaient la Russie, je voudrais faire quelques commentaires.

En ce qui concerne la coalition, nous ne voulons pas parler d'une structure classique avec un commandant en chef, des armées etc. C'est beaucoup plus simple. Les terroristes sont aujourd'hui combattus sur le terrain par l'armée syrienne, irakienne, kurde, et les forces de l'opposition syrienne armée qui bénéficient d'un soutien extérieur. Il suffirait, sans former d'armées des pays de la région,  ni  les envoyer sur le théâtre des opérations,  de coordonner les actions de tous ceux qui luttent déjà contre les terroristes. Le principal objectif serait la lutte contre la menace terroriste et le règlement des comptes entre les Syriens et les Irakiens serait remis à plus tard, quand la menace sera écartée.

Certains experts militaires russes et étrangers sont persuadés que les frappes aériennes des USA et de leur coalition, sans unir les efforts de ceux qui affrontent les terroristes sur le terrain, n'apporteront pas le résultat escompté et que l'EI ne sera pas vaincu. Des efforts plus coordonnés sur le terrain sous la forme évoquée par le Président russe Vladimir Poutine - et dont je viens de parler - contribueraient à atteindre les objectifs fixés par la coalition, qui bombarde les positions des terroristes par les airs. Il est important de s'assurer que toute action antiterroriste, y compris de cette coalition sous le commandement américain, réponde aux normes du droit international et soit entièrement légitime aussi bien en Irak, qui a donné son accord, qu'en Syrie où l'approche de la question doit être similaire.

Comme l'a déclaré mon homologue et ami Adel al-Jubeir, nous rencontrons effectivement des divergences sur une question – le sort de Bachar al-Assad. Je ne voudrais pas qu'un pays influent, plus ou moins impliqué dans les événements autour du conflit syrien, espère que le problème de Bachar al-Assad puisse être réglé par la force. Le recours à la force, seul, entraînerait la prise du pouvoir par l’État islamique et d'autres terroristes. Je ne pense pas que quelqu'un le souhaite.

Nous avons parlé aujourd'hui du fait que le Président syrien Bachar al-Assad ne représentait pas une menace. On peut évoquer les problèmes survenus en Syrie et qui continuent de s'aggraver, mais Bachar al-Assad ne menace aucun pays voisin. Au contraire, l’État islamique ne menace pas seulement l'Irak, la Syrie et l'Arabie saoudite et en parle publiquement, mais ce mécanisme terroriste dresse également des cartes allant de l'Espagne au Pakistan. Nous devons comparer l'ampleur des menaces.

Votre première question concernait les divergences entre la Russie et l'Arabie saoudite concernant le Communiqué de Genève de juin 2012. Je réponds: il n'y a aucune différend. L'Arabie saoudite et la Russie prônent le respect à part entière du Communiqué de Genève, y compris, comme il le stipule, la création d'un organisme dirigeant de transition auquel sera transféré tout le pouvoir exécutif. La composition de cet organisme et la décision de sa création doivent être déterminées par consensus entre le Gouvernement syrien et l'ensemble des groupes d'opposition.

Le Communiqué de Genève a été approuvé par la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée par consensus, dont l'application est obligatoire. C'est pourquoi il n'y a rien à discuter. Aujourd'hui nous avons conjugué nos efforts pour créer les conditions optimales d'un dialogue sur la mise en œuvre à part entière du Communiqué de Genève. 

 

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