Agrégateur de contenus

11 novembre 201919:50

Allocution de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, et réponses aux questions des diplômés de l’École diplomatique et des universités d'Erevan, 11 novembre 2019

2318-11-11-2019

  • de-DE1 en-GB1 es-ES1 ru-RU1 fr-FR1

Chers collègues,

Je suis reconnaissant à la direction de l’École diplomatique pour cette invitation. Me trouvant de nouveau en Arménie, amicale, j'ai la possibilité de parler aux jeunes qui ont choisi les relations internationales pour profession - c'est toujours intéressant. Dans l'ensemble, chacun de mes voyages à Erevan et dans d'autres parties de l'Arménie me permettent de me convaincre de la profondeur et de la diversité des liens entre nos pays et nos peuples. Ces liens sont renforcés par une histoire commune, un héritage culturel et spirituel, et simplement une amitié humaine. Si je le comprends bien, des professeurs et des étudiants des principales universités arméniennes sont présents ici aujourd'hui, ce qui rend notre rencontre encore plus importante et intéressante. Nous relations ont passé l'épreuve du temps et revêtent aujourd'hui un caractère de partenariat stratégique et d'alliance. Elles continuent de progresser dans tous les domaines. Les contacts réguliers au sommet donnent un impact nécessaire à ce travail. Le Président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian se sont rencontrés quatre fois en 2019, et leurs contacts se poursuivent. C'est la même chose pour les contacts au niveau des chefs de gouvernement.

Nous avons obtenu des résultats solides dans le domaine commercial et économique. Tous les signes indiquent que nos échanges dépasseront pour la première fois le niveau de 2 milliards de dollars en 2019. Nous mettons en œuvre des projets conjoints de grande envergure dans l'industrie, l'énergie, les transports, l'agriculture, le secteur de la finance et du crédit, et il existe de bonnes perspectives dans le domaine des hautes technologies.

Les rapports entre les régions sont très dynamiques: ils impliquent 70 régions russes et pratiquement toutes les entités territoriales et administratives de l'Arménie. Les échanges humains ne cessent de s'élargir, notamment dans le domaine de l'éducation, de la science, de l'information, du sport, de la culture et de l'art. Nous sommes reconnaissants à nos amis arméniens pour l'attention qu'ils accordent à la protection et au développement des positions de la langue russe dans leur pays. Nous nous préparons à la célébration des 75 ans de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique en mai 2020. Nous soulignons sans cesse avec nos amis arméniens la nécessité de préserver méticuleusement la mémoire des héros de l'époque, de s'occuper des vétérans. Mon homologue arménien le Ministre des Affaires étrangères Zohrab Mnatsakanian et moi-même avons inauguré hier à la Galerie nationale d'Arménie une exposition consacrée aux 75 ans de la Grande Victoire. Nous avons également concerté beaucoup d'événements supplémentaires dans nos pays, au niveau bilatéral, ainsi qu'au sein d'organisations internationales.

Le dialogue en matière de politique étrangère fait partie intégrante de la coopération entre la Russie et l'Arménie. Aujourd'hui, son importance augmente. Comme vous le voyez, le monde subit des bouleversements colossaux et tous les schémas que l'on utilisait habituellement depuis des siècles pour évaluer les relations internationales changent littéralement sous nos yeux. Le monde s'oriente vers le multilatéralisme, qui se forme objectivement sur notre planète. On voit apparaître de nouveaux centres de croissance économique, de puissance financière et d'influence politique dans la région Asie-Pacifique ou dans d'autres parties du monde, notamment au Proche et Moyen-Orient, en Amérique latine ou en Afrique. Il faut souligner l'évolution d'un grand nombre de processus d'intégration qui sont parfois concurrentiels ou entremêlés. Autrement dit, les relations internationales deviennent de plus en plus complexes et pluridimensionnelles, tandis qu'aucun État ou petit groupe d'État n'est plus en mesure d'assurer par lui-même la stabilité du développement global, de faire efficacement face aux nombreuses menaces dont le nombre ne cesse de croître: du terrorisme aux risques de dissémination des armes de destruction massive. Il est donc tout à fait logique que les questions-clés relatives à toute l'humanité ne sont plus examinées par le G7 réunissant les principaux États occidentaux, comme c'était le cas il y a 20 ans, mais par le G20 qui est un mécanisme de gestion global inclusif, respectable et répondant aux réalités du XXIe siècle. Ce groupe réunit non seulement les membres du G7, mais aussi les Brics et leurs soutiens qui promeuvent d'autres approches de la résolution des problèmes internationaux impliquant la recherche d'un équilibre des intérêts au lieu de l'établissement de voies dans un cercle restreint, et de la présentation de ces ententes étroites comme la vérité absolue. Une telle approche ne fonctionnera plus. Je voudrais souligner encore une fois que la création et le fonctionnement du G20 a une importance symbolique majeure et une signification pratique sérieuse.

Nous sommes convaincus que l'intérêt général réside dans une transition progressive vers un nouvel ordre mondial. Il faut assurer que ce dernier soit juste et démocratique, ne s'appuie pas sur la force mais sur un équilibre efficace entre les intérêts de tous les membres de la communauté internationale sans aucune exception. Si l'on parlait par le passé du "concert des grandes nations", il faut créer aujourd'hui une sorte de "concert global" prendrait en considération les intérêts de tous les pays sans aucune exception. 

La Russie a une approche responsable de son rôle en tant que l'un des garants de l'architecture polycentrique en cours de formation. Nous promouvons un agenda créatif et unificateur orienté sur la prévention de la confrontation sur la scène internationale, le renforcement de la sécurité globale et régionale.

Parmi nos priorités inconditionnelles, il faut souligner le développement futur de la coopération bilatérale et multilatérale en Eurasie. Dans ce contexte, nous apprécions grandement le niveau de coopération que nous avons atteint avec nos collègues au sein d'organisations telles que l'OTSC, la CEI ou l'UEEA. Ces structures ont fait leurs preuves comme les principaux facteurs stabilisants dans l'espace postsoviétique. Je voudrais souligner particulièrement nos projets de renforcement de l'OTSC, qui assurent solidement les intérêts militaires et politiques de tous les membres de l'organisation. L'UEEA a été créée après la CEI et l'OTSC, mais se développe de manière progressive et efficace. Après une période relativement courte, nous avons réussi à lancer la formation d'un marché commun de marchandises, de services, de capitaux et de main-d'œuvre. L'UE a mis beaucoup plus de temps à parcourir ce chemin.

C'est pourquoi je pense que nos collègues arméniens, qui ont présidé l'UEEA en 2019, ressentent pleinement les avantages du statut de membre de l'Union économique eurasiatique. DSelon les statistiques, les échanges entre Erevan et les autres membres du groupe ont augmenté de près de 40% depuis trois ans. L'Arménie a obtenu de nouvelles possibilités pour développer son économie, notamment grâce à l'acquisition de matières premières et de ressources sans taxes à l'exportation ou droits de douane, grâce à la reconnaissance mutuelle des documents.     

En même temps, l'UEEA n'est pas un "club fermé". L'organisation se développe en totale conformité avec les principes de l'OMC et est ouverte à la coopération avec d'autres pays et structures d'intégration. Elle a déjà signé des accords de libre-échange avec le Vietnam, Singapour et la Serbie (sous la présidence arménienne dans les deux derniers cas). Elle a conclu une entente préliminaire avec l'Iran, et mène des négociations avec des dizaines d'autres pays, notamment avec des États du Moyen-Orient, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. La signature du protocole d'accord entre la Commission économique eurasiatique et l'ASEAN a elle aussi constitué un événement majeur.

On a lancé un travail important de concertation de l'Intégration eurasiatique avec l'initiative chinoise "La Ceinture et la Route". L'UEEA et la Chine ont déjà signé un Accord de coopération commerciale et économique. Ces relations continuent de se manifester sous la forme de nouveaux documents qui sont actuellement en cours de rédaction.

D'une manière générale, nous encouragerons les efforts visant l'harmonisation des différents projets d'intégration réunissant des membres de l'UEEA, de l'OCS et de l'ASEAN. Ces efforts constituent le fondement de la création en Eurasie de son propre contour d'innovation libéré des barrières, basé sur les principes du droit international, les normes de l'Organisation mondiale du commerce, et le respect des différents modèles de développement et du droit des peuples à définir par quelle voie ils veulent progresser. Nous maintenons les contacts les plus étroits, concertons nos actions à l'Onu, à l'OSCE, au Conseil de l'Europe, au sein de l'Organisation de coopération économique de la mer Noire. Je voudrais profiter de l'occasion pour souligner spécialement la coopération que nous avons récemment établie en Syrie, notamment en matière d'octroi de l'aide humanitaire à la population. Nos médecins militaires et nos démineurs coopèrent de manière fructueuse sur le terrain. Ce fait est reconnu par les Syriens-mêmes, notamment par la communauté arménienne de Syrie. La Russie a beaucoup fait pour convoquer le Comité constitutionnel appelé à tracer la voie vers le règlement politique de la crise syrienne. Il inclut notamment une représentante des Arméniens syriens. Un autre souci commun majeur est l'aide à tous les chrétiens du Moyen-Orient qui ont été victimes d'expériences géopolitiques à courte vue, et qui ont quitté en masse les pays où leurs ancêtres avaient vécu pendant des siècles.

Chers amis,

Nous avons tous intérêt à un environnement extérieur amical, à une "ceinture de bon voisinage". Un Caucase du Sud stable, sécurisé et prospère est donc vital pour nos intérêts. La situation dans la région reste malheureusement très compliquée. Nous n'avons pas encore résolu les problèmes dans les relations entre la Géorgie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. En même temps, les discussions internationales sur la sécurité régionale, lancées à Genève avec une participation active de la Russie, ont permis d'assurer plus de 11 ans de coexistence pacifique sans aucune éruption de force sérieuse en préservant la stabilité relative aux frontières. Un assainissement général de la situation serait sans doute favorisé par l'adoption de la déclaration pratiquement concertée des participants aux discussions de Genève sur le non-recours à la force. Cela permettrait de lancer un examen concret du règlement politique définitif dans les relations entre Tbilissi, Soukhoum et Tskhinval.

En ce qui concerne le Haut-Karabakh, nous avons tout intérêt à ce que la paix règne dans la région, que les gens cessent de mourir, que les frontières s'ouvrent, que les liens économiques se rétablissent. Parallèlement aux efforts entrepris visant à réduire les risques militaires et à favoriser la coopération potentielle dans le domaine humanitaire, la Russie mène un travail conséquent visant la concertation des principes de règlement politiques. Nous assurerons notre mission de médiation sans tenter d'imposer à l'Arménie ou à l'Azerbaïdjan des formules toutes prêtes. Les parties doivent s'entendre elles-mêmes, sans aucune pression extérieure, sans délais artificiels et sans arbitrage. C'est notre position ferme. Nous sommes prêts à soutenir la solution qui sera acceptable pour toutes les parties impliquées. En cas d'entente, nous sommes également prêts à jouer le rôle de garant de règlement avec les coprésidents du groupe de Minsk de l'OSCE.

Nous estimons que la plupart des problèmes actuels sont tout à fait réglables si l'on renonce aux diktats et à la pression, que l'on commence à s'appuyer sur les valeurs universelles de dialogue, de respect mutuel et de coopération. A titre d'exemple, je citerai l'évolution de la situation dans la région caspienne, où nous avons parvenus à non seulement signer la Convention sur le statut de la mer Caspienne, mais aussi à créer tout un système de mécanismes juridiques, économiques et politiques permettant d'assurer un équilibre efficace des intérêts de tous les États caspiens et confirmant leur responsabilité pour tout ce qui ce passe en mer Caspienne.

La diplomatie russe continuera de travailler au rétablissement de la culture du dialogue et du compromis, et à la démilitarisation de la pensée en matière de politique étrangère. Elle promouvra une nouvelle confirmation de l'immuabilité des normes fondamentales du droit international telles que le respect de la souveraineté, la non-ingérence dans les affaires intérieures, le non recours à la force ou à la menace de la force, le droit des peuples à définir leur sort par eux-mêmes. Je pense que nous continuerons de défendre fermement ces positions avec nos amis arméniens.

Chers amis,

Aujourd'hui l'Arménie réalise des tâches de grande envergure pour assurer un développement socioéconomique stable. Le peuple arménien, l'un des plus anciens, disposant de traditions et de coutumes très riches, d'une culture très développée, est absolument capable de le faire. La Russie est quant à elle toujours prête à être de son côté, à l'épauler, à l'aider en cas de nécessité.

Des auteurs russes éminents - Anna Akhmatova, Valeri Brioussov, Ossip Mandelstam et beaucoup d'autres - ont écrit avec amour sur l'Arménie, l'ont justement qualifiée de "livre d'apprentissage des premiers hommes" ou d'"avant-garde de l'Europe en Asie". Je suis certain que les auteurs classiques ont fait beaucoup d'autres comparaisons, dont vous devez être fiers. 

Question: Suite à la révolution en Arménie en 2018, beaucoup d'experts estimaient que ce pays changerait l'orientation de sa politique étrangère. Cette préoccupation était notamment visible chez les experts russes. Aujourd'hui, 18 mois plus tard, peut-on affirmer que cette préoccupation a disparu, que la Russie est certaine que l'Arménie est un partenaire fiable? A-t-elle toujours des doutes concernant le fait que la révolution arménienne avait une couleur, comportait un certain facteur?

Sergueï Lavrov: Je ne vais pas aller dans les profondeurs terminologiques, évoquer la révolution ou un autre concept. J'ai présenté l'évaluation de nos relations dans mon allocution d'ouverture. Elles se développent progressivement en assurant la continuité dans tout ce qui concerne les engagements dans le cadre de la CEI, de l'OTSC et de l'UEEA. Je pense qu'on peut mettre un point final à cette question. 

Question: Ces derniers temps, certains pays tiers tentent de présenter de manière défavorable la contribution du peuple arménien à la lutte contre le fascisme. Malheureusement, en Arménie on s'inquiète également que même la Russie n'apprécie pas la contribution arménienne à la Grande Victoire. Je voudrais connaître votre opinion à ce sujet.

Sergueï Lavrov: J'ai évoqué ce sujet lors du vernissage de l'exposition consacrée aux 75 ans de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique. J'ai souligné à quel point nous apprécions la contribution du peuple arménien dans la lutte contre le fascisme et notre coopération avec Erevan, notamment dans le cadre de l'OTSC, visant à promouvoir à l'Onu et au sein d'autres organisations l'inadmissibilité des actions visant à glorifier les criminels nazis. Nous coopérons dans ce domaine. Nous sommes unis.

Question: Suite à l'effondrement de l'URSS, on constate des positions différentes sur le peuple russe et son héritage. Quelle est l'estimation de Moscou concernant la protection de l'héritage culturel russe en Arménie et de l'amitié avec le peuple russe en général?

Sergueï Lavrov: Nous l'apprécions grandement. Je l'ai déjà dit. Nous constatons que les autorités arméniennes soutiennent la langue russe de manière cohérente. Nous espérons que cette politique sera poursuivie sans aucune régression. Premièrement, les Arméniens savent bien et apprécient bien la culture russe. Deuxièmement, sur le plan purement pratique, la connaissance de la langue russe crée des opportunités supplémentaires pour la mise en valeur de son savoir-faire dans tout l'espace postsoviétique. Ce facteur n'est pas négligeable. Enfin, la langue, en tant que moyen de communication entre les peuples, souligne elle aussi le caractère civilisé de telle ou telle nation.

Question: Chaque fois qu'on constate un réchauffement des relations russo-turques, nous, les Arméniens, estimons que cela pourrait nous menacer. Quelles conséquences pour la région en général et l'Arménie en particulier pourrait-on attendre du rapprochement entre la Russie et la Turquie?

Sergueï Lavrov: Il y a littéralement 30 minutes, j'ai répondu à la même question lors de la conférence de presse qui se tenait au Ministère arménien des Affaires étrangères. Nous sommes entourés par des voisins définis par la géographie, l'histoire et tous les événements qui ont précédé. Nous avons intérêt à avoir de bonnes relations avec tous nos voisins: au sein de la CEI, au Nord, au Sud, dans la région de la mer Caspienne ou de la mer Noire. C'est exactement la base de nos relations avec la Turquie: elle est mutuellement avantageuse, nous développons rapidement le commerce, mettons en œuvre des projets de grande envergure, y compris le Turkish Stream, la construction d'une nouvelle centrale nucléaire, etc. Nous coopérons évidemment avec les Turcs en mer Noire. Nous coopérons très activement - avec la participation de l'Iran - depuis quelques années sur le règlement de la crise syrienne visant à rétablir et à protéger l'intégrité territoriale du pays, à éviter la répétition des aventures lancées par l'Otan en Irak et en Libye où l'on n'arrive toujours pas à reconstruire la structure étatique. Ce travail progresse lentement et difficilement, surtout sur le règlement libyen. C'est pourquoi nous avons intérêt à entretenir de bonnes relations avec tous nos voisins, tout comme nous avons intérêt à ce que nos voisins s'entendent bien entre eux. Cela vaut pour les relations entre l'Arménie et la Turquie. Aujourd'hui, au Ministère arménien des Affaires étrangères, nous nous sommes souvenus de la tentative de normaliser ces relations, de rétablir les liens diplomatiques en 2009. Les parties ont signé les protocoles de Zurich, concertés entre Erevan et Ankara avec le soutien de la Russie, de l'UE et des États-Unis. Ces textes ne sont malheureusement pas entrés en vigueur - même si, dès le début, nous prévoyions des difficultés. Dans tous les cas, comme une telle initiative a en effet été lancée à l'époque, je pense qu'il y a toutes les raisons de ne pas cesser de rechercher des moyens de normaliser les relations entre la Turquie et l'Arménie. Compte tenu de nos relations d'alliance avec Erevan et de notre coopération efficace avec la Turquie, nous sommes prêts à favoriser ce processus par tous les moyens, si les parties sont intéressées.

Question: L'Arménie n'a pas participé aux événements à Varsovie consacrés aux 80 ans du début de la Seconde Guerre mondiale. Même après cela, on avait l'impression que la Russie continuait de douter de la politique étrangère de l'Arménie. Je voudrais connaître votre opinion à ce sujet.

Sergueï Lavrov: Citez-moi, s'il vous plaît, un exemple concret d'une position arménienne en matière de politique étrangère qui aurait suscité une réaction négative de la Russie. Je suis déjà fatigué de répondre à cette question.

Question: Par exemple, le développement des relations avec l'Union européenne.

Sergueï Lavrov: Je ne me rappelle d'aucune expression de mécontentement de notre part concernant les relations de l'Arménie avec l'Union européenne. Parlons de choses concrètes. Si votre question est du type "highly likely", cela rappelle l'attitude des Britanniques qui aiment présenter ainsi leur position sur les événements concrets dont ils reportent tout simplement la responsabilité sur la Russie, avec ou sans prétexte, mais en général sans prétexte.

Nous n'avons aucune objection concernant le développement des relations entre l'Arménie et d'autres partenaires extérieurs, si ces derniers respectent les engagements existants au sein de la CEI, de l'OSTC ou de l'UEEA. Nos collègues européens ont pour habitude, dans n'importe quelle région où ils commencent à coopérer, de tenter d'établir leur ordre, de faire adopter leurs doctrines et leurs déclarations en ignorant tout ce qui a été fait dans la région avant l'arrivée de l'Union européenne. Ils ont une stratégie arctique, une stratégie en mer Noire, une stratégie balte. Il existe le Partenariat oriental réunissant l'Arménie et d'autres républiques du Caucase du Sud, ainsi que l'Ukraine, la Biélorussie et la Moldavie. Une stratégie a récemment été formulée concernant l'Asie centrale.

En mer Noire, nous sommes membres avec l'Arménie de l'Organisation de coopération économique de la mer Noire. L'Union européenne a le statut d'observateur au sein de cette Organisation. Mais notre volonté de mettre les moyens d'action de l'Union européenne en mer Noire en conformité avec les décisions de l'Organisation-même ne suscite pas pour l'instant beaucoup de compréhension. Nos amis arméniens en sont parfaitement informés. Nous l'évoquons depuis des années en échangeant sur l'expérience de nos relations avec l'UE et l'Otan. A l'époque où l'Arménie négociait l'accord de partenariat universel et élargi avec l'UE, nos amis européens ont tenté d'ignorer les engagements que l'Arménie avait pris depuis longtemps à la CEI, à l'OTSC et à l'UEEA. Mais l'Arménie a fixé dans cet accord son attachement aux engagements que je viens de mentionner, et a souligné que ces derniers conserveraient pleinement leur importance, leur poids. Autrement dit, nous avons au contraire un dialogue très étroit, amical et d'alliance.

Question: On a l'impression que la Syrie est devenue une arène d'affrontement entre les acteurs traditionnels au Moyen-Orient. Quelle est votre estimation de cette situation?

Sergueï Lavrov: On a tenté de pousser la Syrie sur le chemin tragique de l'Irak et de la Libye, qui ont été détruits: en 2003 par les États-Unis et en 2011 par une coalition otanienne plus large. Vous voyez bien quels problèmes persistent en Libye: il n'y a pas d'État. C'est via la Libye qu'on transporte un nombre énorme d'armes de contrebande vers tous les pays d'Afrique, surtout vers le Sahara et le Sahel. De nombreux groupes terroristes ont levé la tête, se multiplient et concertent leurs actions. Il s'agit notamment des branches de Daech et d'Al-Qaïda: Boko Haram, Al-Chabab, Al-Qaïda au Maghreb islamique, etc. Parallèlement, on constate une vague de clandestins qui vise le Vieux continent et passe par la Libye et le Proche-Orient vers le Nord, vers l'Europe. Elle est le fruit de "l'aventure" libyenne. Quant à "l'aventure" irakienne, elle s'est soldée par la formation de Daech, organisation créée par ceux que les Américains avaient libérés des prisons en Irak. Une expérience similaire a failli se produire en Syrie. La peste terroriste a cependant été arrêtée, notamment grâce à l'aide de la Russie et de l'Iran apportée en réponse à la demande des autorités légitimes de la Syrie. Le terrorisme a été éradiqué pratiquement sur tout le territoire syrien. Il ne reste qu'un foyer à Idleb, qui devrait être liquidé selon une entente entre la Russie et la Turquie, mais Ankara doit à ces fins remplir ses engagements et séparer les opposants patriotiques des terroristes du Front al-Nosra, qui modifient actuellement leur nom sans changer leur nature. Le deuxième foyer persiste à l'Est de l'Euphrate, notamment à cause du maintien de la présence absolument illégale des États-Unis. Nous travaillons avec la Turquie et l'Iran à l'éradication de la menace terroriste. Cela exige non seulement des actions militaires, mais aussi d'autres moyens, notamment liés à la justice internationale, à la poursuite des terroristes selon toutes les exigences de la loi. Nous maintenons en même temps les contacts avec d'autres participants aux événements en Syrie, y compris avec les États-Unis. Notre conversation avec les Américains est franche, nous avons établi des contacts réguliers au niveau des militaires. Nous soulignons qu'ils doivent remplir leur promesse, c'est-à-dire quitter la Syrie une fois pour toutes. Notamment la zone autour de la localité d'Al-Tanf au Sud du pays, qui a été illégalement occupée et s'est transformée en refuge pour les extrémistes et les radicaux. C'est sur ce territoire que le camp de réfugiés de Roukban a existé dans les conditions épouvantables. Le transfert de ses habitants n'a été lancé que très récemment, car les radicaux qui coopéraient avec les Américains interdisaient aux réfugiés de quitter cet enfer. C'est pourquoi la Syrie est actuellement le pays où l'on constate un affrontement entre les intérêts et des actions pratiques de beaucoup d'acteurs, mais il ne s'agit plus de sa décomposition. Dans la majorité absolue des cas, ces efforts visent la protection de la Syrie, le respect de sa souveraineté et de son intégrité territoriale. L'élément principal de ces efforts réside dans le processus politique lancé à Genève. On a formé le Comité constitutionnel, tout d'abord grâce aux efforts de médiation entre le gouvernement et l'opposition lancés par la Russie, l'Iran et la Turquie. En comparaison avec la situation de l'automne 2015, quand les terroristes se trouvaient à proximité de Damas, la donne a radicalement changé. Nous fortifierons ces changements positifs.

Question: Le Président français Emmanuel Macron s'est récemment exprimé dans le sens où il fallait mettre à jour l'UE, et notamment relancer le dialogue entre Bruxelles et Moscou. Quel est votre avis sur les éventuels changements et transformations à venir à cet égard?

Sergueï Lavrov: C'est une question d'actualité. Nous n'avons jamais initié de détérioration, de complication ou même de déclin minime dans les relations entre notre pays et l'UE. La situation actuelle, anormale, est survenue quand l'UE a activement soutenu le coup d’État en Ukraine, inspiré par les États-Unis, tout le monde sait à présent, qui a été perpétré littéralement le lendemain de la signature d'un accord entre le Président ukrainien de l'époque Viktor Ianoukovitch et l'opposition, approuvé par la France, l'Allemagne et la Pologne. Quand les radicaux, je le souligne, non sans consignes de l'extérieur, ont déchiré ce document et ont déclaré qu'ils avaient créé un "gouvernement de vainqueurs" et non un gouvernement d'entente nationale; quand le premier acte instinctif des nouvelles autorités illégales a été une attaque directe contre le russe (ils voulaient annuler la loi à ce sujet); quand, le deuxième ou le troisième jour, les leaders du coup d’État armé ont exigé l'expulsion des Russes de Crimée parce qu'ils disaient que les Russes ne penseraient jamais et ne parleraient jamais ukrainien, ne glorifieraient pas les "héros de l'Ukraine" - Bandera, Choukhevitch, et d'autres collaborateurs hitlériens. Alors, l'UE a décidé - pour une raison qu'on ignore - qu'il fallait se laver les mains et ravaler sa rancune après le piétinement des signatures de l'Allemagne, de la France et de la Pologne par ceux qui avaient inspiré ce coup d’État. Au lieu de forcer l'opposition à respecter ce qui avait été soutenu par des puissances européennes, ils ont suivi ceux qui avaient illégalement pris le pouvoir, qui avaient encouragé continuellement et fermé les yeux sur la montée en puissance continue du néonazisme en Ukraine. Bien que ces tendances soient présentes en Europe, en Ukraine les néonazis mènent simplement le bal. A la télévision et dans les médias vous pouvez voir qu'ils n'accordent aucune attention aux initiatives pacifiques du nouveau pouvoir ukrainien.

Bruxelles a décidé de prendre pour point de départ des relations actuelles la reconnaissance par la Russie du vote des habitants de la Crimée, qu'on s'apprêtait à éradiquer quand des sections armées de néonazis sont parties en Crimée pour s'emparer du bâtiment du Conseil suprême; le fait que la Russie a pris la défense des droits des habitants du Donbass, qui ont refusé d'accepter le coup d’État. L'"opération antiterroriste" annoncée par le régime de Piotr Porochenko se poursuit encore. Ceux d'entre vous qui suivent cette histoire peuvent rappeler ne serait-ce qu'un seul épisode, depuis 2014, quand quelqu'un a attaqué le reste de l'Ukraine depuis le territoire du Donbass? Jamais! Ils ont dit: "Vous avez commis un crime, vous avez enfreint la Constitution, nous ne voulons pas prendre part à cela, laissez-nous en paix. Nous voulons comprendre quelle sera la suite et comment communiquer avec vous." Et pour cela ils ont été qualifiés de terroristes. Une attaque a été lancée contre eux. Nous avons demandé plusieurs fois aux observateurs de l'OSCE, qui travaillent dans des conditions difficiles, il y a des Russes et des Arméniens, non seulement d'indiquer dans leurs rapports le nombre de victimes parmi les civils, le nombre d'attaques préméditées contre des sites civils, mais de montrer qui le faisait et de quel côté il y avait plus de victimes. Une fois: nous avons réussi: en septembre 2017, même si à l'époque le régime de Kiev avait tenté de bloquer la publication de ce rapport. Il stipule que les habitants et les sites civils du côté contrôlé par les républiques autoproclamées souffrent cinq fois plus souvent. Pour tout spécialiste militaire cela indique clairement que les attaques contre la population pacifique et les sites civils - les établissements scolaires, les villages - sont initiées précisément par les militaires ukrainiens aux côtés desquels travaillent des bataillons néonazis.

L'UE s'est vexée et a décrété des sanctions parce que nous ne l'avons pas accepté et avons réagi à la demande des habitants de la Crimée, avons pris la défense des habitants du Donbass, que l'on voulait également réprimer et tuer. A ce jour, quand nous entamons la discussion, je les fais revenir à chaque fois non pas à mars 2014, mais à février quand les signatures de l'Allemagne, de la France et de la Pologne ont été piétinées par l'opposition. Cela les met mal à l'aise. Ils proposent d'"oublier le passé" et d'aller de l'avant. Certains nous murmurent qu'ils veulent améliorer les relations avec nous, mais nous demandent de faire le premier pas, auquel ils réagiront. Mais ce n'est pas nous qui avons décrété des sanctions, qui avons rompu tous les mécanismes de coopération avec l'UE. Nous avions plus de 20 dialogues sectoriels - tous gelés. Les sommets ont été suspendus, les réunions au niveau des ministères des Affaires étrangères et du Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité n'ont pratiquement pas lieu.

Bien sûr, la situation est anormale. Enfin, après de tels "murmures" comme quoi ils veulent mais on les empêche de le faire, a retenti la voix forte et responsable du Président français Emmanuel Macron. Il a appelé les choses par leur nom. Sachant qu'il ne l'a pas fait pour amadouer les Russes ou les autorités russes - nous avons de bonnes relations. Mais le motif principal de son initiative pour normaliser les relations avec la Russie, il l'a expliqué lui-même: sans cela l'Europe serait bien moins compétitive dans le monde actuel, compliqué.

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron ont eu une conversation très détaillée et confidente à Brégançon fin août 2019. Des questions fondamentales à part ont été étudiées profondément, franchement et honnêtement. Après cela, Emmanuel Macron a prononcé un discours à la réunion avec les ambassadeurs de France à l'étranger, où il a formulé cette ligne. Dans sa récente interview à The Economist il a beaucoup parlé de la Russie.

Il a dit ceci. La Russie a trois scénarios possibles: soit elle cherchera elle-même à préserver son statut de puissance - mais selon lui, cela n'arrivera pas; soit elle mettra l'accent sur la coopération eurasiatique, mais dans cette situation la Russie se retrouvera sous la pression ou l'influence excessive de la Chine; soit, et c'est la voie la plus réaliste pour la Russie, elle coopérera avec l'UE.

Nous y sommes favorables. Sauf que nous ne coopérerons pas avec l'UE en cessant l'interaction avec nos partenaires en Eurasie, Chine y compris. Je pense que c'est un discours très positif. Demain à Paris se tiendra le 2e Forum de Paris sur la paix. Avec la participation du Premier ministre arménien Nikol Pachinian et de votre serviteur. Nous parlerons obligatoirement de ces sujets.

 

x
x
Outils supplémentaires de recherche