21 juillet 202019:28

Allocution et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec Mohammad Javad Zarif, Ministre des Affaires étrangères de la République islamique d'Iran, Moscou, 21 juillet 2020

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Mesdames et messieurs,

Nous venons de nous entretenir avec le Ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif. Nous apprécions le fait qu'il s'est déplacé à Moscou, pour la seconde fois déjà ce mois-ci, malgré les problèmes causés par le coronavirus pour la diplomatie.

Avant notre entretien, monsieur le Ministre a transmis le message du Président iranien Hassan Rohani au Président russe Vladimir Poutine. Ce message a été transmis par téléphone, puis nous nous sommes entretenus dans l'enceinte du Ministère russe des Affaires étrangères.

Nous avons noté avec satisfaction le caractère nourri du dialogue politique bilatéral, notamment au sommet. Vous le savez, le 16 juillet s'est déroulé un entretien téléphonique entre les deux présidents.

Les liens interministériels directs se développent progressivement, y compris les contacts entre les ministères de la Santé, qui échangent leur expérience dans la lutte contre la prolifération de la Covid-19. Nous sommes également d'accord avec nos amis iraniens pour dire qu'il est plus simple et efficace de combattre le virus en déployant des efforts communs.

Nous avons noté les succès pour le progrès de la coopération commerciale et d'investissement, auxquels a contribué la mise en œuvre successive des ententes entre nos dirigeants. Nous avons souligné le caractère inadmissible et illégitime des restrictions unilatérales qui visent à bloquer les liens économiques extérieurs de l'Iran. Nous avons réaffirmé nos plans de poursuivre la mise en œuvre de projets bilatéraux dans l'énergie, les transports et l'agriculture. Nous avons salué l'activité de la Commission intergouvernementale pour la coopération commerciale et économique. Compte tenu de la situation du coronavirus, nous essaierons d'organiser sa prochaine réunion en automne en Russie.

Nous avons salué l'intérêt des régions aussi bien russes qu'iraniennes pour élargir la coopération, ce que nous continuerons d'encourager.

Nous avons vérifié nos positions sur les principaux problèmes régionaux et mondiaux. Elles coïncident totalement ou sont très proches. Nous avons évoqué en détail les différents aspects de la mise en œuvre du Plan d'action global commun sur le nucléaire iranien. Le 14 juillet, cet accord important a fêté son 5e anniversaire. Cet accord a effectivement contribué à la sécurité et à la stabilité mondiales. Nous sommes unanimes quant à la nécessité de tout faire pour le préserver. Nous sommes convaincus que seule une coopération équitable et constructive aussi bien entre ses participants que dans le cadre de l'AIEA pourra contribuer au maintien des compromis fixés par la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous avons échangé nos avis sur la situation en Syrie, notamment compte tenu de la visioconférence trilatérale organisée le 1er juillet à l'initiative iranienne entre les dirigeants des pays garants du processus d'Astana - la Russie, l'Iran, et la Turquie. Nous sommes convenus de continuer de coordonner nos efforts afin de déboucher sur une paix durable et d'améliorer la situation humanitaire dans ce pays martyrisé.

Nous avons également échangé nos points de vue sur la situation en Afghanistan et autour, sur la crise au Yémen et sur le processus de paix au Proche-Orient, le règlement des problèmes liés au conflit israélo-palestinien.

Nous jugeons les résultats de cet entretien très satisfaisants. Nous nous sommes mis d'accord pour entretenir des contacts étroits sur tous ces sujets.

Question (traduite du farsi): Dans votre discours, vous avez mentionné le Traité relatif aux fondements des relations et aux principes de la coopération entre la Fédération de Russie et l'Iran. Il aura 20 ans dans huit mois. La Russie veut-elle prolonger ce traité ou, peut-être, l'élargir pour lui donner un caractère global?

Sergueï Lavrov: Nous en avons parlé aujourd'hui. Bien sûr, ce traité reste un document très important dans nos relations bilatérales. C'est ainsi qu'il s'appelle: Traité relatif aux fondements des relations et aux principes de la coopération entre la Fédération de Russie et l'Iran. Ce document englobe les principaux axes de notre coopération. Il évoque la possibilité d'une prolongation automatique de 5 ans l'an prochain. C'est toujours faisable, mais aujourd'hui nous étions d'accord pour dire que 20 ans représentaient une grande période, qui plus est les 20 dernières années pendant lesquelles ont eu lieu des changements conséquents et profonds sur la scène internationale en termes de développement de l'ordre mondial du point de vue de l'économie, de la politique et des menaces pour toute l'humanité telles que le terrorisme et d'autres types de crime organisé, le changement climatique, ou encore les virus dont tout le monde parle. Nous adoptons la même position sur ces questions et nous la transmettrons à nos dirigeants afin de réfléchir à la mise au point d'un nouveau document reflétant les profonds changements qui se sont opérés dans le monde, et de formuler nos positions communes dans ces nouvelles conditions.

Question: Quel rôle pourrait jouer la Fédération de Russie dans le règlement de la situation dans le Golfe, dans le dialogue entre l'Iran et les pays arabes? A votre avis, l'initiative de la Russie pour la sécurité collective a-t-elle encore une raison d'être alors que les Américains et les Européens tentent de la détruire?

Sergueï Lavrov: Nous avons toujours prôné le règlement des problèmes de toutes les régions - et le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord forment une région clé - à travers un dialogue avec tous les États concernés pour trouver un équilibre d'intérêts. Chaque pays possède ses propres intérêts dans les régions où se trouvent les États en question. Il faut les respecter. Bien sûr, les acteurs extérieurs, nous en sommes persuadés, doivent contribuer à créer les conditions pour un tel dialogue inclusif et éviter par tous les moyens les tentatives de semer la discorde dans les relations entre les pays concernés, de semer la confrontation dans l'espoir d'obtenir des avantages géopolitiques unilatéraux. Malheureusement, nous assistons à de telles tentatives. Il est regrettable que cette approche de certains de nos collègues occidentaux s'applique également aux pays musulmans, et qu'ils cherchent à nourrir au sein du monde islamique des divergences qui sont en grande partie artificielles, inutiles et contreproductives.

Nous sommes certains que les principes proclamés dans le cadre de l'Organisation de coopération islamique (OCI) doivent être respectés et mis en œuvre. Ces principes nécessitent la formulation d'approches communes du monde islamique vis-à-vis des principaux problèmes de notre époque et de la coopération entre tous les pays islamiques, ce qui découle directement de l'appellation OCI. En tant qu'observateur à l'OCI, la Russie cherche précisément à contribuer par tous les moyens à la création d'une telle atmosphère positive et unificatrice.

L'expérience de la coopération entre la Russie, l'Iran et la Turquie dans le règlement de la crise syrienne montre que c'est une voie très juste et positive. Je rappelle que le processus d'Astana, en plus de la Russie, de l'Iran et de la Turquie, implique également des pays arabes, notamment la Jordanie et l'Irak. Cela montre comment les musulmans, que ce soit les Arabes ou d'autres groupes ethniques, peuvent unir leurs efforts avec une utilité pour la cause. Cette union des efforts de tous les musulmans et de tous les acteurs extérieurs intéressés est nécessaire non seulement par rapport à la crise syrienne, mais également au Yémen, en Irak, en Libye et, évidemment, pour la sortie de l'impasse du processus israélo-palestinien, qui affecte sérieusement toute la situation dans cette région.

En ce qui concerne la situation dans le Golfe, notre approche de son règlement se base sur les positions dont je viens de parler. La voie à suivre n'est pas de créer des coalitions à l'instar de l'"Otan moyen-orientale" dont parlent actuellement nos collègues américains. C'est de nouveau une approche conflictuelle basée sur l'aspiration à isoler quelqu'un et à continuer d'imposer des approches conflictuelles dans cette région clé - je le répète.

Nous promouvons notre initiative pour garantir la sécurité, la paix et la coopération dans le Golfe en s'appuyant sur l'approche unifiant tous les pays côtiers qui peuvent contribuer à ce processus. Nous proposons qu'à ce processus participent également les acteurs extérieurs, y compris les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, l'UE, la Ligue arabe, l'OCI. Je pense qu'au final cette approche prévaudra car autrement il est simplement impossible d'assurer un développement stable de la région dans l'intérêt de tous les peuples qui vivent ici. Dans le même sens est dirigée l'initiative iranienne sur la sécurité dans le détroit d'Ormuz dont mon homologue et ami vient de parler.

Honnêtement, je ne peux pas dire que l'initiative sur la mise en place d'un système de sécurité collective dans le Golfe suscite l'opposition des pays de cette région. Probablement les anciennes phobies, les rancunes, les problèmes du passé qui sont reportés sur la période actuelle compliquent la mise au point d'approches communes. Mais je ne doute pas que c'est la seule voie à être juste et nous chercherons à trouver un consensus.

Question (traduite du farsi): Les Américains parlent de démarches "maximales" et "minimales" pour surmonter l'embargo sur les armes contre l'Iran. En d'autres termes, ils veulent prolonger pour une durée indéterminée les sanctions qui devraient être levées dans quelques mois conformément au Plan d'action. Quelle est la position de la Russie en tant qu'acteur actif de l'accord nucléaire?

Sergueï Lavrov: Le Conseil de sécurité des Nations unies n'a pas adopté d'embargo sur les armes au sens premier du terme contre l'Iran. Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté un régime permissif pour livrer certains types d'armes à l'Iran. Ce régime s'applique pour une période limitée, qui expire en octobre. Toutes les tentatives de profiter de la situation actuelle afin de le prolonger, qui plus est de décréter un embargo sur les armes à durée indéterminée, n'ont aucun fondement juridique, politique et moral.

Cette condition n'a pas été inscrite dans la résolution 2231 simplement à titre temporaire, mais à titre de geste de bonne volonté de l'Iran faisant partie de l'ensemble de mesures, et n'ayant rien à voir avec le programme nucléaire iranien en tant que tel. Notre position est claire: nous sommes opposés à de telles tentatives. Nous ne voyons aucune raison que ces tentatives aboutissent. Nous avons exprimé notre position à New York dans le cadre d'un document approprié. Il explique tous les fondements de notre position.

Question: L'Iran a déposé une demande d'adhésion à l'OCS en 2008. En 2017, l'Inde et le Pakistan sont devenus membres à part entière de cette organisation, mais l'Iran conserve le statut d'observateur. Quels sont les obstacles à l'adhésion de l'Iran? A quand faut-il attendre sa participation à part entière à l'OCS?

Sergueï Lavrov: Nous ne voyons pas d'obstacles à ce que l'Iran devienne membre à part entière de l'Organisation de coopération de Shanghai. Nous pensons que l'Iran correspond à ce statut selon tous les critères. La Russie a activement soutenu depuis le début la requête iranienne. Un consensus est nécessaire pour son approbation, et nous travaillons actuellement en ce sens.

Question: L'ancien conseiller du président américain à la sécurité nationale John Bolton avait-il vraiment des raisons de citer ses souvenirs d'une prétendue déclaration du Président russe Vladimir Poutine disant que "les Russes n'ont pas besoin d'Iraniens en Syrie"?

Sergueï Lavrov: Je pense que John Bolton n'avait aucune raison, comme vous l'avez dit, de citer le Président russe Vladimir Poutine, au moins parce que le Président n'a rien dit de tel. Ce n'est pas dans nos règles ou traditions, et certainement pas dans les règles du Président russe Vladimir Poutine d'essayer de jouer ce genre de choses dans le dos de nos partenaires.

Nous coopérons très activement avec l'Iran et la Turquie en Syrie. Je rappelle que c'est la formation de ce trio en tant que garants du format d'Astana qui a permis de faire avancer du point mort le processus de Genève qui n'évoluait pas. C'est quand l'Iran, la Turquie et la Russie ont décidé d'aider les Syriens à avancer dans le processus de paix et à régler les problèmes dans le domaine militaro-politique, humanitaire et politique, que les choses ont commencé à bouger du côté de l'Onu. Maintenant c'est notre trio qui joue le rôle de catalyseur de tous les processus que la communauté internationale cherche à faire avancer conformément à la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies.

Je ne commenterai pas l'aspiration ou les habitudes des anciens responsables américains d'écrire des mémoires, sous une forme qui concerne des litiges et des reproches mutuels. C'est probablement une partie de ce que l'on pourrait qualifier de la culture politique spécifique si ce n'était pas un phénomène complètement différent que ce que nous comprenons généralement par le terme "culture".

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