23 décembre 201917:35

Allocution et réponses aux questions de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors de l'"heure du gouvernement" au Conseil de la fédération de l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, Moscou, 23 décembre 2019

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Madame Matvienko,

Mesdames et messieurs les membres du Conseil de la fédération,

Collègues,

Je suis reconnaissant pour cette nouvelle occasion de m'adresser à vous dans le cadre de l'"heure du gouvernement".

Le Ministère russe des Affaires étrangères apprécie les relations qui se sont nouées entre lui et les deux chambres de l'Assemblée fédérale. Nous tenons à l'intérêt des parlementaires pour notre travail. Cela nous aide énormément. Nous saluons la volonté de nos parlementaires de promouvoir de manière cohérente les priorités de la Russie sur la scène internationale par un recours actif aux méthodes de la diplomatie parlementaire. De notre côté, nous faisons tout notre possible pour soutenir vos efforts visant la mise en œuvre efficace de notre ligne en politique étrangère, formulée par le Président russe Vladimir Poutine.

L'unification des efforts dans ce domaine est aujourd'hui très importante. Il n'est pas nécessaire d'expliquer en détail que la situation dans le monde reste très tendue. Nos collègues américains et leurs alliés les plus proches tentent de freiner - y compris à l'aide de méthodes musclées - le processus objectif de formation d'un système mondial polycentrique plus juste et plus démocratique. Ils tentent de freiner le développement de nouveaux centres mondiaux qui apparaissent et renforcent leurs positions non seulement en Eurasie et dans la région Asie-Pacifique, mais aussi en Afrique et en Amérique latine. 

L'architecture de la stabilité stratégique et du contrôle des armes est démantelée de manière unilatérale. Après avoir détruit le Traité ABM, les États-Unis ont rendu caduc le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI). Aujourd'hui, ils font traîner en longueur l'examen de l'avenir du Traité New Start de réduction des armes stratégiques. On peut également citer la décision de Washington de quitter le Plan d'action conjoint sur le programme nucléaire iranien (JCPoA), son refus de ratifier le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICEN), ou encore ses projets en matière de militarisation de l'espace.

On constate une fragmentation incessante de l'espace de sécurité européenne, l'intensification des activités militaires de l'Otan à proximité des frontières russes, l'augmentation des budgets militaires des pays membres de l'Alliance. L'utilisation active de méthodes agressives de concurrence déloyale et l'utilisation grossièrement abusive du statut du dollar influent négativement sur l'économie mondiale.

En raison de leur refus d'accepter les réalités multilatérales, certaines capitales occidentales ont inventé la conception d'un "ordre fondé sur des règles". Son objectif est de substituer aux normes universellement reconnues du droit international un éventail de consignes en matière de politique étrangère qui varient en faveur de la conjoncture politique. A vrai dire, l'Occident voudrait remplacer le travail collectif au sein des formats multilatéraux universels - tout d'abord à l'Onu - par des réunions opaques, et imposer les décisions de ces dernières à tout le monde.

En tant qu'État responsable et membre permanent du Conseil de sécurité de l'Onu, la Russie empêche la mise en œuvre de ces projets destructeurs. Beaucoup d'Occidentaux n'apprécient pas cette approche, tout comme la politique étrangère russe en général. C'est pourquoi on tente si obstinément de rejeter sur nous la responsabilité des erreurs et des fautes des autres. En réalité, on tente de nous punir pour notre autonomie et notre indépendance dans les affaires internationales.

Il est absolument certain qu'aucune pression ne nous fera abandonner la politique étrangère orientée sur la protection des principes fondamentaux du droit international, fixés, avant tout, par la Charte des Nations unies. Dans n'importe quel scénario, nous sommes en mesure d'assurer fermement la sécurité de notre pays, la certitude de nos citoyens par rapport à l'avenir.

En même temps, nous n'aspirons et n'aspirerons jamais à la confrontation, comme le Président russe Vladimir Poutine a déjà souligné à plusieurs reprises. Pour contrebalancer la politique destructrice de Washington et de ses alliés, nous promouvons un agenda international positif visant la formation d'un environnement extérieur bienveillant et de bon voisinage, le renforcement de la sécurité internationale et régionale dans tous les domaines. A ces fins, nous utilisons le potentiel de notre statut de membre des structures-clés de gouvernance mondiale, avant tout de l'Onu et du G20, d'autant plus que ce dernier examine aujourd'hui beaucoup de problèmes du monde contemporain. L'activité des Brics et de l'OCS, dont la Russie accueillera les sommets en 2020, constitue un bon exemple de la diplomatie multipolaire.

Chers collègues,

Le centre névralgique de la politique et de l'économie mondiales se déplace de la région euroatlantique vers l'Eurasie. En tant que plus grande puissance eurasiatique, la Russie considère le développement de ses relations avec les États et les ensembles d'intégration de la région comme sa priorité absolue. Ces derniers temps, nous avons obtenu des résultats considérables dans ce domaine. On constate le développement fructueux de la coopération dans le cadre de la CEI, de l'Union de la Russie et de la Biélorussie, ainsi que de l'OTSC, qui favorise réellement le renforcement de la stabilité régionale. Je voudrais souligner spécialement la coopération au sein de l'UEEA. Le développement dynamique des liens extérieurs de l'Union témoigne du succès de cette initiative d'intégration. Elle a déjà signé les accords de libre-échange avec le Vietnam, Singapour et la Serbie, un accord temporaire avec l'Iran. L'Accord de coopération commerciale et économique entre l'UEEA et la Chine est entré en vigueur. On négocie la création de zones de libre-échange avec Israël et l’Égypte, et il a été décidé de lancer des pourparlers avec l'Inde.

Notre coopération stratégique avec la Chine ne cesse de se renforcer. La visite d'État du Président chinois Xi Jinping en Russie en juin dernier s'est soldée par une déclaration sur l'entrée des relations bilatérales dans une nouvelle ère. Le couple russo-chinois en matière de politique étrangère joue un rôle stabilisateur important dans les affaires internationales. 

Notre partenariat stratégique très privilégié avec l'Inde se développe, et nos liens avec la grande majorité des autres partenaires dans la région Asie-Pacifique s'approfondissent.

Je voudrais mentionner le format RIC (Russie, Inde et Chine) qui continue de fonctionner tout en ayant constitué la base de la création des Brics.

L'harmonisation de différents processus d'intégration dans l'espace eurasiatique - de l'Atlantique à l'Oural - devient de plus en plus importante aujourd'hui. Cet objectif est visé par l'initiative du Président russe Vladimir Poutine sur la formation du Grand partenariat eurasiatique réunissant les membres de l'UEEA, de l'OCS, de l'ASEAN et tous les autres pays du continent. Le travail dans ce domaine est déjà mené, y compris via le rapprochement entre les projets de développement de l'Union économique eurasiatique et du projet chinois "La Ceinture et la Route". Nous voudrions naturellement voir l'Union européenne figurer parmi les participants au Grand partenariat eurasiatique. Il n'existe aucun obstacle sur cette voie.

Nous approfondissons le partenariat politique et la coopération pratique avec les États de l'Afrique et de l'Amérique latine. Le premier sommet historique Russie-Afrique a constitué un événement diplomatique marquant de l'année. La mise en œuvre des ententes obtenues lors de cette rencontre permettra à notre coopération de revêtir un caractère réellement systémique.      

En ce qui concerne le États-Unis, comme nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, nous sommes prêts à maintenir les contacts sur la base des principes de respect mutuel et d'équilibre des intérêts. La coopération pragmatique de nos pays est nécessaire au nom de la stabilisation de la vie internationale. Nos propositions sont connues. La balle est dans le camp américain.

Chers collègues,

Le développement pacifique du pays est étroitement lié à l'élimination efficace des principales menaces extérieures. La Russie contribue grandement à la résolution diplomatique de beaucoup de crises et de conflits. Les efforts des militaires et des diplomates russes ont, dans une grande mesure, permis de frapper le terrorisme international loin des frontières russes. L'État syrien a été préservé. Les efforts des pays garants du format d'Astana - la Russie, l'Iran, la Turquie - ont permis de lancer en 2019 le travail du Comité constitutionnel sur le règlement de la crise syrienne.

Nous envisageons naturellement de continuer de favoriser la stabilisation de la situation partout au Moyen-Orient, y compris en Irak, au Yémen, en Libye et au Liban. C'est l'objectif que vise l'initiative du Président russe Vladimir Poutine sur la formation d'un large front antiterroriste, ainsi que la Conception russe de sécurité collective dans le Golfe persique et dans les régions limitrophes.

Le conflit intérieur en Ukraine reste un facteur important de déstabilisation. Le seul moyen de le régler réside dans une mise en œuvre cohérente des accords de Minsk adoptés par le Conseil de sécurité de l'Onu, ce qui exige évidemment un dialogue direct entre les parties. Cette nécessité est reflétée dans la déclaration finale du sommet du Format Normandie, adoptée le 9 décembre à Paris. Nous sommes prêts à continuer de jouer le rôle d'intermédiaire dans le cadre du Groupe de contact. Et nous continuerons d'insister fermement sur la nécessité de cesser la discrimination des russophones en Ukraine.  

Nous continuerons de promouvoir les initiatives russes dans des domaines tels que la prévention de la course aux armements dans l'espace, la création de mécanismes de lutte contre le terrorisme chimique et biologique, ou encore la concertation d'un "code de conduite" international dans le cyberespace.

Nous accordons toujours une attention spéciale resserrement des liens du Monde russe, multinational et multiconfessionnel, au développement de la diplomatie économique, à la protection des droits de nos journalistes à l'étranger. Dans le contexte du multilatéralisme croissant, l'importance du dialogue des civilisations ne cesse d'augmenter. La Russie accueillera en 2022 - sous l'égide de l'Union interparlementaire et de l'Onu - la Conférence mondiale pour le dialogue interreligieux et interethnique. Nous sommes prêts à coopérer très étroitement avec les législateurs russes afin d'organiser efficacement cet événement.

Chers collègues,

L'année prochaine sera marquée par les 75 ans de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique. Nous faisons tout notre possible pour lutter contre la falsification de l'histoire, protéger la bonne réputation des soldats vainqueurs, empêcher une révision du bilan juridique et international de la défaite du nazisme, notamment des verdicts du tribunal de Nuremberg. Nos amis et nos partenaires sont solidaires de la Russie dans ce domaine, ce qui a été confirmé par le sommet de la CEI à Saint-Pétersbourg, où le Président russe Vladimir Poutine a fait une déclaration en ce sens. La même solidarité est exprimée par la majorité écrasante des membres de la communauté internationale. La résolution russe sur la lutte contre la glorification du nazisme, adoptée récemment par l'Assemblée générale de l'Onu, en constitue un bon exemple.

Nous continuerons à offrir aux régions que vous représentez le soutien nécessaire en matière de développement de leurs contacts et liens extérieurs. Le Conseil des chefs des régions de la Fédération de Russie auprès du Ministère russe des Affaires étrangères a déjà fait ses preuves. Nous continuerons d'offrir les plateformes du Ministère et de nos établissements à l'étranger pour organiser des présentations des régions et aider les missions à l'étranger.

La Russie continuera d'agir de manière responsable, de travailler avec ses partenaires au renforcement des bases juridiques et démocratiques de la vie internationale en s'appuyant sur les principes de la Charte de l'Onu. Nous nous laisserons guider par notre objectif principal: créer les conditions les plus favorables possibles pour le développement du pays, l'amélioration du bien-être de nos citoyens.

Par cela, je voudrais terminer mon allocution d'ouverture. Merci de votre attention. Je suis prêt à répondre à vos questions.    

Question: En tirant le bilan international de l'année pendant l'émission "Le Grand jeu", vous avez mentionné plusieurs éléments importants de la politique mondiale sur la toile de fond du déchaînement de russophobie. Pourriez-vous formuler un commentaire plus détaillé sur les propos de la chancelière allemande Angela Merkel selon lesquels l'Otan est la seule organisation capable de protéger l'Allemagne? Sont-ils réellement conformes à la position actuelle de certains autres États membres de l'Otan qui sont certains de la nécessité de construire une nouvelle architecture de confiance, ainsi qu'à la situation réelle, notamment les sanctions récentes contre les entreprises allemandes et françaises qui participent à la construction du gazoduc Nord Stream 2?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne les propos de Berlin après que le Président français Emmanuel Macron a exprimé sa pensée sur l'avenir de l'Otan, je ne peux pas  ajouter grand-chose au fait que j'ai été frappé par la déclaration de l'Allemagne affirmant qu'elle ne pourrait être protégée que par l'Otan. Cela pose la question suivante: protégée contre qui? Regardez les voisins de l'Allemagne et tirez vous-même les conclusions.

Concernant nos approches communes de la situation dans la région euroatlantique. Dans les années 1990, la Russie et l'Otan ont signé des accords, ont défini les objectifs de sécurité indivisible stipulant que personne ne renforcerait sa sécurité au détriment de celle des autres - on nous a dit qu'on ne déploierait pas de contingents considérables permanents sur le territoire de nouveaux membres de l'Alliance atlantique -, et ont lancé beaucoup d'autres initiatives visant à renforcer la confiance. C'est triste, mais il semblerait (on constate aujourd'hui que l'Occident quitte tout simplement ces ententes à l'initiative des États-Unis) que nos collègues occidentaux ont adopté ces déclarations et ont prononcé ces belles paroles dans les années 1990 uniquement parce qu'ils considéraient la Russie comme un partenaire contrôlable, faible d'un point de vue géopolitique. Aujourd'hui, dans un nouveau contexte, quand nous tentons de promouvoir les mêmes principes d'égalité des droits, de sécurité unie et indivisible, cela ne semble plus convenable à l'Occident. Cela fait probablement partie de la politique générale d'endiguement de la Fédération de Russie, menée par les États-Unis et leurs alliés les plus proches. Je pense qu'elle ne suscite pas vraiment d'enthousiasme chez la majorité des membres de l'Alliance atlantique. Je pense que la proposition du Président français Emmanuel Macron d'analyser la situation générale d'un point de vue stratégique et d'évoquer le développement futur des relations avec la Russie reflète cette approche. J'espère que cette dernière sera mise en pratique.

En ce qui concerne les sanctions, on ne peut rien dire. A mon avis, les États-Unis ont encore une fois démontré que leur diplomatie résidait avant tout dans l'intimidation par tous les moyens: les sanctions, les ultimatums, les menaces, la punition de leurs alliés les plus proches pour vouloir résoudre leurs problèmes économiques et atteindre leurs objectifs en matière de sécurité énergétique - et aucun pays du monde ne doute plus que si les États-Unis leur promettaient quelque chose, ils pourraient à tout moment renoncer à leur parole.

Question: J'ai une question concernant vos propos sur la nécessité de promouvoir nos intérêts en Europe. Il existe sur le littoral bulgare de la mer Noire un excellent complexe de repos et de santé, Kamtchia, qui appartient à la mairie de Moscou. Sa base technique merveilleuse se trouve au même niveau que celle d'Orlenok ou d'Artek. Tout souligne la nécessité d'utiliser cette plateforme afin de travailler avec nos compatriotes en Union européenne. Nous avons étudié cette question, avons établi la base conceptuelle du projet. Tout le monde soutient sa mise en œuvre: la mairie de Moscou et le gouvernement fédéral. Mais la question reste irrésolue depuis 2015. Par ailleurs, la menace de perdre ce complexe est absolument réelle. N'est-il pas grand temps que le gouvernement mette un point final à cette question et crée, sur la base de Kamtchia, un centre humanitaire russe qui servirait de principale plateforme culturelle et humaine de promotion des intérêts russes en Europe? Que pensez-vous des perspectives de mise en œuvre de ce projet, et de sa pertinence?     

Sergueï Lavrov: Je suis d'accord sur le fait qu'il s'agit d'un projet unique. Si nous parlons de soft power, c'est un exemple idéal et très positif. Ce lieu était incroyablement populaire parmi les jeunes, les sportifs, ceux qui voulaient promouvoir les contacts humains entre les citoyens de la Russie, de la Bulgarie et d'autres pays. Nous sommes préoccupés par l'accumulation récente de tendances très négatives autour de ce complexe. Plusieurs bâtiments ont été fermés, d'autres ont été loués. Les relations de propriété ne sont pas très claires, il existe des dettes fiscales et de plus en plus d'autres facteurs troublants. Suite à la visité du Premier ministre russe Dmitri Medvedev en Bulgarie en mars dernier, le Ministère des Affaires étrangères a rédigé une note concernant la mise en œuvre de toutes les ententes. Ce texte a accordé une attention particulière à la résolution de la crise autour de ce complexe. Nous avons notamment proposé à la mairie de Moscou, au Gouvernement russe et notamment au Ministère de l’Éducation, d'examiner des moyens de rendre cette propriété fédérale et d'assurer le financement budgétaire nécessaire. On a fixé le mois de juin comme délai final et tous les rapports appropriés ont été présentés. Malheureusement, la machine bureaucratique travaille très lentement et - je ne sais pas si je vais vous révéler un grand secret, mais Valentina Matvienko était elle aussi présente - nous préparons actuellement l'examen de cette question lors d'une réunion de travail du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie. Elle réunira le Premier ministre et les chefs de toutes les institutions susceptibles de favoriser la mise en œuvre de cette initiative, et sera présidée par le Président russe. J'espère que nous serons en mesure de promouvoir une décision en ce sens dans ce contexte. J'espère que tout sera fait rapidement, car la situation se dégrade en effet très rapidement, selon nos estimations.  

Question: Constate-t-on des changements dans l'attitude de la communauté internationale, avant tout des pays de l'UE et des États-Unis, vis-à-vis de la réunification de la Crimée avec la Russie? Je parle de la reconnaissance officieuse, lors des entretiens à huis clos, personnels, si vous pouvez, bien sûr, en parler.

Sergueï Lavrov: Indépendamment du fait que les conversations soient publiques ou à huis clos, les rencontres ouvertes ou personnelles, tout le monde le comprend. L'acharnement avec lequel on continue de mentionner la Crimée dans les propos russophobes concernant l'Ukraine et beaucoup d'autres questions (on nous accuse actuellement de tous les maux, nous sommes coupables partout, en Syrie, en Libye etc.), laisse songer en ce qui concerne la santé mentale des personnes qui s'occupent de la vraie politique étrangère. Ne pas se rendre compte du fait que la Crimée fait partie de la Russie et que les trois décennies de son absence forcée - et contredisant la volonté de sa population - ont constitué une anomalie, signifie ne rien comprendre à l'histoire. Pour des raisons évidentes, je ne vais pas vous parler de mes échanges à ce sujet avec mes collègues, mais je vous assure que les personnes sérieuses ont tout compris il y a longtemps. L'utilisation permanente de la "carte criméenne" dans la rhétorique de certains de nos collègues occidentaux ne signifie qu'une chose: ils ne se laissent guider que par leur idée fixe d'endiguer la Fédération de Russie. Et ils n'ont tout simplement aucun argument plus raisonnable et plus cohérent qui pourrait servir de prétexte, même fragile, à une conversation sérieuse.    

Question: La Commission provisoire du Conseil de la fédération pour la protection de la souveraineté nationale et la prévention de l'ingérence dans les affaires intérieures de la Russie se laisse guider par la résolution de l'Assemblée de l'Union interparlementaire intitulée "Le rôle des parlements dans la prévention de l'ingérence étrangère dans les affaires intérieures des États souverains" adoptée au Bangladesh, et mène, en recourant aux méthodes de diplomatie parlementaire, un dialogue très actif avec ses partenaires sur les possibles limitations de l'ingérence dans les affaires souveraines.

Des voix s'élèvent pourtant, qui soulignent les formulations peu claires concernant l'apparition de nouveaux problèmes et défis au XXIe siècle. C'est pratiquement indiscutable, car la résolution 36/103 de l'Assemblée générale de l'Onu, adoptée il y a 49 ans, reste l'un de rares textes globaux à ce sujet. Beaucoup de choses ont changé depuis 1965. Dans ce contexte, nous avons organisé une visioconférence avec nos partenaires, qui s'est soldée par l'idée de faire rédiger par un groupe international un projet de texte éventuel susceptible de donner des réponses définitives aux questions dans ce domaine. Quant aux réunions opaques que vous avez mentionnées, elles décident tout à leur propre manière. Et pas du tout en faveur de la Russie, malheureusement.  

Sergueï Lavrov: Nous saluons activement la position des parlementaires russes sur ce sujet vraiment sensible. Nous constatons évidemment le rôle important joué par la Commission provisoire. Nous sommes prêts à lui accorder tout le soutien possible.

Vous avez mentionné les précédents dans le domaine du droit international, mais une résolution de l'Assemblée générale de l'Onu n'est pas un texte contraignant: c'est seulement une recommandation. Il n'en est pas moins que si ces décisions sont adoptées par consensus, cela en dit beaucoup. La résolution de 1965 a entériné la Déclaration sur l'inadmissibilité de l'intervention dans les affaires intérieures des États et la protection de leur indépendance et de leur souveraineté. Il s'agit du premier exemple de normes formulées par l'Assemblée générale soutenues par consensus. Cette résolution condamnait non seulement l'intervention armée, mais aussi toutes les autres formes d'ingérence dans les affaires intérieures des États, soulignait l'inadmissibilité de l'utilisation, par des États, de mesures économiques, politiques ou d'autre genre visant à contraindre un autre État à telle ou telle action. L'Assemblée générale de l'Onu et la communauté internationale ont poursuivi ensuite leurs efforts dans ce domaine.

En 1970, cinq ans après cette résolution, on a adopté la Déclaration relative aux principes du droit international touchant les relations amicales et la coopération entre les États. Une partie considérable de ce texte est également consacrée à l'inadmissibilité de l'ingérence dans les affaires intérieures. Je voudrais également mentionner que cette Déclaration indique très clairement que les principes d'intégrité territoriale et d'autodétermination des nations ne se contredisent pas. Mais les gouvernements qui exigent un soutien total de leur intégrité territoriale sont obligés de respecter le principe d'autodétermination et - ce qui est surtout important - de représenter les intérêts de toute la population sur son territoire. Cela concerne notamment la situation dans le Donbass et en Crimée.

Un autre document a été adopté par l'Assemblée générale de l'Onu en 1981: la Déclaration sur l'inadmissibilité de l'intervention et de l'ingérence dans les affaires intérieures des États. Elle contenait encore plus de détails concernant les engagements en ce sens et la responsabilité de tous les pays. Parmi les décisions fixées par ce texte, il faut notamment citer la nécessité de n'entreprendre aucune tentative de déstabiliser un autre État, aucune campagne de diffamation et de propagande en vue d'une ingérence dans les affaires internationales d'autres États, et de ne pas utiliser ni détourner des questions des droits de l'homme en tant que moyen d'ingérence. C'est un péché constant de nos partenaires occidentaux. Nous estimons que ce bloc de décisions normatives est considérable et, de fait, universel, car il couvre toutes les formes d'ingérence connues actuellement à l'exception peut-être du cyberespace, qui est plutôt utilisé comme un outil de promotion des mêmes histoires. Il est à noter que si les textes de 1965 et de 1970 ont été adoptés par consensus, nos collègues occidentaux ont voté contre la résolution en 1981. Ils avaient visiblement déjà décidé qu'ils n'avaient pas envie de respecter leurs engagements fixés par les résolutions de consensus de l'Assemblée générale de l'Onu. 

Je peux vous citer un exemple plus récent. Quand s'est répandue la tendance des coups d'État provoqués de l'extérieur, du changement non-constitutionnel du pouvoir, nous avons commencé à promouvoir les thèses appropriées dans la résolution qu'on adopte depuis trois ans à l'initiative des pays d'Amérique latine: "Promotion d’un ordre international démocratique et équitable". Ce texte exige clairement de ne pas utiliser la législation nationale de manière extraterritoriale, de ne pas entreprendre de tentatives de destitution musclée des gouvernements légitimes et de ne pas s'ingérer dans les affaires intérieures des autres. Des textes similaires ont été rédigés et adoptés non seulement à l'Onu, mais aussi à la CEI, à l'OTSC et à l'OCS. Il s'agit évidemment de recommandations dans tous les cas. Il n'existe pas de textes juridiques internationaux contraignants à ce sujet, à l'exception notable de la Charte des Nations unies. Je pense qu'il est possible et nécessaire de développer des thèses concrètes afin de rédiger un document contraignant. En même temps, il faut être réaliste: il sera pratiquement impossible d'obtenir son adoption sous une forme garantissant la non-ingérence dans les affaires intérieures. Nos collègues occidentaux ont présenté il y a longtemps leur position et ils s'y tiendront. Dans tous les cas, il est nécessaire de poursuivre ce travail car tous les arguments sont de notre côté. 

Question: La majorité des personnes ici présentes ne sont pas des diplomates professionnels, mais je suis sûr que nous sommes tous d'accord dans cette salle pour dire qu'un rôle important dans la mise en œuvre de la politique étrangère de la Russie est assumé par les représentations de l'agence Rossotroudnitchestvo. Cependant, quand on en parle avec les dirigeants des centres culturels russes à l'étranger, on constate que leur financement est très modeste. Parfois, il ne suffit que pour payer les salaires et la location des locaux. Ce problème se pose de manière particulièrement aiguë dans les pays de la CEI. N'estimez-vous pas urgent d'améliorer le financement des centres culturels russes et de leur conférer des fonctions d'organisations de recrutement dans le cadre du projet "Exportation de l'enseignement"?

Sergueï Lavrov: Certes, nous voyons qu'il est nécessaire d'intensifier davantage les activités de Rossotroudnitchestvo et de son réseau de centres russes de science et de culture. Je ne dirais pas que les pays de la CEI sont particulièrement affectés par les problèmes relatifs au manque de financement. Mais dans l'ensemble il est vrai que ce problème est très pertinent pour Rossotroudnitschestvo et pour nos centres culturels à l'étranger, et il n'est pas du tout nouveau. Lorsque Rossotroudnitschestvo était dirigé par Konstantin Kossatchev, il y a eu toute une réunion spéciale consacrée, avant tout, à la nécessité d'augmenter considérablement le financement des activités de programme de l'organisation, et pas seulement d'assurer la subsistance des employés de ces centres à l'étranger. Comme vous l'avez dit, la grande part du financement est effectivement utilisée pour les salaires. Nous avons le soutien du président russe Vladimir Poutine, qui ne s'est pas encore concrétisé dans des décisions précises du gouvernement, mais nous nous occupons de cette question, et les mesures en ce sens ont été approuvées.

En ce qui concerne la participation de Rossotroudnitschestvo à la mise en œuvre du projet "Exportation de l'enseignement", je ne sais pas dans quelle mesure cela est reflété par les quotas accordés aux étrangers pour étudier dans les universités russes, mais Rossotroudnitschestvo, à travers ses centres, est directement impliqué dans la sélection des candidats aux bourses russes. Je pense que si cette sélection ne fait pas encore formellement partie du programme "Exportation de l'enseignement", cela ne serait pas difficile à faire. En tout cas, ce serait juste, car avec le ministère de l'Éducation et de la Science nos bureaux sur le terrain ont une vision beaucoup plus claire de la façon de distribuer le plus efficacement possible les bourses allouées par l'État.

Question: Monsieur Lavrov, tout d'abord, je tiens à remercier le ministère russe des Affaires étrangères et vous personnellement d'avoir résolu une question importante pour notre région. Lors d'une réunion avec vous, nous avons évoqué l'absence de service consulaire de la République populaire de Mongolie dans la région de l'Altaï. Aujourd'hui, il y a un consul honoraire à Barnaoul, et un régime sans visa a été introduit entre nos deux pays. Tout cela contribue au développement des relations interrégionales. Dans la continuité du sujet du développement des contacts amicaux et culturels entre nos pays, ma question porte sur la popularisation de la langue russe en Mongolie, où elle suscite aujourd'hui un intérêt croissant. Cela est particulièrement important dans le contexte de la lutte politique intérieure en Mongolie, qui s'intensifie à l'approche des élections législatives en 2020 et de l'influence active des centres spécialisés américains sur la vie sociale de ce pays. Quel est l'état d'avancement de la mise en œuvre du Procès verbal de la 22ème réunion de la Commission intergouvernementale russo-mongole pour la coopération commerciale, économique, scientifique et technique, sur la volonté d'appuyer la proposition de la partie mongole de détacher des professeurs de russe de Russie dans les établissements d'enseignement général de la Mongolie et d'organiser une formation professionnelle pour les enseignants mongols chez nous?

Sergueï Lavrov: Cela dépend de démarches purement pratiques: la sélection de spécialistes, le cadre réglementaire, le financement. Nous essayons maintenant, notamment avec l'appui des dirigeants du Conseil de la Fédération, de reproduire l'expérience de l'organisation de formations professionnelles pour les enseignants locaux de la langue russe dont le pionnier a été le Tadjikistan. C'est un modèle très efficace. Il prévoit un perfectionnement professionnel sous la forme de cursus organisés sur place, au Tadjikistan, mais aussi des programmes de formation spécialisée pour les enseignants citoyens du Tadjikistan qui viennent en Russie. Aujourd'hui, nous essayons de reproduire le même schéma en Mongolie. Je ne peux pas vous donner les dates exactes, parce qu'elles dépendent d'éléments purement techniques: il faut sélectionner des gens pour une mission de longue durée, etc. Mais c'est l'une de nos priorités en matière de promotion de la langue russe.

Question: Dans un mois et demi, nous allons célébrer les 75 ans de la conférence de Yalta, pendant laquelle les dirigeants des USA, du Royaume-Uni et de l'URSS avaient évoqué le monde d'après-guerre. Quelle est l'attitude de notre ministère des Affaires étrangères vis-à-vis de cet anniversaire, et dans quelle mesure les USA et le Royaume-Uni sont-ils attentifs à la mémoire de Roosevelt et de Churchill dans le contexte de ces événements?

Sergueï Lavrov: Nous allons célébrer l'anniversaire de la conférence de Yalta, comme nous le faisons pour toutes les dates commémoratives de la Grande guerre patriotique et de la Seconde guerre mondiale. Je ne peux pas dire quelle est l'attitude des USA à l'égard de cet anniversaire particulier. Nous avons discuté avec nos collègues américains de la situation relative aux célébrations du 9 mai. Comme vous le savez, le président américain Donald Trump, avec d'autres leaders de la coalition antihitlérienne et d'autres États, a été invité par le président russe Vladimir Poutine à prendre part aux célébrations du 75ème anniversaire de la Victoire le 9 mai sur la Place Rouge à Moscou. Donald Trump a plusieurs fois souligné, y compris lors de ma visite à Washington, l'importance de cette date et son intérêt à participer à ces événements, si son emploi du temps le permet.

Nous parlons aussi d'une autre date - juste avant le 9 mai, nous allons célébrer les 75 ans de la rencontre sur l'Elbe. Les organisations non gouvernementales et les associations d'anciens combattants de la Russie et des USA, qui maintiennent des contacts réguliers, ont prévu de célébrer cet événement.

Je crois qu'au niveau des experts, il y aura aussi des conférences et rencontres consacrées à l'anniversaire de la conférence de Yalta.

Au niveau gouvernemental, de tels événements, en tout cas, à l'heure actuelle, ne sont pas prévus.

Question: Depuis plus d'un an perdure le problème de la libération de cinq citoyens de la Fédération de Russie détenus par les forces de l'ordre de la République arabe d'Égypte. Ces étudiants ont été arrêtés au Caire le 14 août 2018. Seulement cinq mois et demi plus tard, nous avons appris que quatre citoyens se trouvaient dans une prison du Caire, et le sort du cinquième reste inconnu. Les parents des détenus affirment que leurs fils n'ont pas commis de crimes graves, et que leur seule faute pouvait être que, par ignorance ou par imprudence, ils n'ont pas renouvelé leurs visas en temps voulu et ont ainsi violé la législation migratoire de l'Égypte. Il faut dire que les citoyens en question n'ont jamais commis aucune action illégale auparavant et n'ont jamais été poursuivis pénalement, y compris en Fédération de Russie. Je me suis adressé au ministère des Affaires étrangères, aux services consulaires de l'Ambassade de Russie en Égypte, à l'ambassadeur de l'Égypte à Moscou, mais jusqu'à présent la question n'est pas résolue. Je vous demande d'indiquer quelles mesures ont déjà été prises et quelles démarches doivent être entreprises pour libérer le plus rapidement possible nos compatriotes actuellement détenus dans les établissements pénitentiaires de haute sécurité au Caire, et pour déterminer ce qu'il est advenu du citoyen Khizir Dougiev.

Sergueï Lavrov: Nous avons commencé à prendre des mesures dès le moment où l'on a appris que ces personnes avaient été arrêtées et détenues car elles étaient suspectées d'être impliquées dans les activités dudit "État islamique" et de propager l'idéologie extrémiste. À notre grand regret, les autorités de l'Égypte, pays ami, se dérobent des obligations qui leur incombent en vertu de la Convention consulaire en vigueur entre nos pays depuis 1975. Plus de vingt fois, nous avons envoyé des notes officielles en demandant de nous fournir des informations sur les raisons de la détention et tous les faits. Mais aucune de nos demandes n'a reçu de réponse. Oralement, ils nous disent que l'enquête est confidentielle, voilà pourquoi nos représentants ne sont pas admis ni aux interrogatoires, ni aux audiences qui se déroulent à huis clos. Vingt-quatre fois, nous avons demandé un accès consulaire à nos citoyens. Sur vingt-quatre demandes, seulement deux ont été accordées, et ce il n'y a pas longtemps - en juillet et en novembre derniers. Nos citoyens ont exprimé certaines plaintes, notamment concernant la possibilité de bénéficier de services médicaux de base. Nous en avons officiellement informé la direction de l'établissement pénitentiaire. Bien sûr, nous allons chercher à clarifier les raisons pour lesquelles ils se sont retrouvés dans une telle situation. Beaucoup de temps s'est écoulé. J'espère que nos collègues égyptiens comprennent la nécessité de s'acquitter de leurs obligations en vertu de la Convention consulaire.

En ce qui concerne la cinquième personne, Khazir Dougiev, il est arrivé en Égypte depuis l'Arabie saoudite avec un visa touristique, et tout contact avec lui a été perdu depuis l'été de l'année dernière. Nous sollicitons le concours du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Justice de l'Égypte pour déterminer où se trouve notre citoyen. La dernière note a été envoyée il y a un mois et demi et n'a reçu aucune réaction pour le moment, et nos collègues disent qu'ils n'en savent rien.

Nous continuerons à attirer l'attention sur ce sujet. Nous le soulevons dans nos contacts avec le ministère des Affaires étrangères, aussi bien qu'avec le ministère de la Justice de l'Égypte. L'été dernier, nous l'avons évoqué lors de la rencontre des ministres des Affaires étrangères de la Russie et de l'Égypte au format "2+2" à Moscou. Lors de ma prochaine rencontre avec le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Choukri, je vais lui transmettre une nouvelle lettre détaillée sur ce sujet.

Question: Monsieur Lavrov, je pense que beaucoup de mes collègues seront d'accord avec moi pour dire que tous nos ministres n'inspirent pas la même confiance et même la fierté que vous. Dans votre rapport, vous avez parlé de la continuité comme base nécessaire de la stabilité des actes juridiques internationaux adoptés au cours des années précédentes, notamment en 1981, voire plus tôt. J'espère que cela s'applique également aux actes juridiques nationaux. À cet égard, j'ai une question historique. En 1989, nos parlementaires-prédécesseurs ont adopté des actes juridiques sur la base d'une enquête parlementaire pour donner une évaluation du pacte Molotov-Ribbentrop lors du IIe Congrès des députés du peuple de l'URSS. Ils ont donné des évaluations et des caractéristiques très précises de ce document. Ces derniers temps, on constate une certaine tendance à revisiter et réévaluer ce document de façon rétrospective, et ce texte est présenté comme la plus grande réalisation de la politique extérieure de notre pays. Quelle est votre attitude par rapport à cela?

Sergueï Lavrov: Il me semblait que tout le monde exprimait son avis, son évaluation sur la base des connaissances qu'avait à l'époque le Congrès des députés du peuple (si je me souviens bien, c'est là que ce document a été adopté). À vrai dire, après les décisions de notre pouvoir législatif de l'époque, après les décrets consacrés à cette date, aux événements déplorables qui ont eu lieu entre l'Union soviétique et un certain nombre de pays d'Europe de l'Est, lorsque tous les points ont été mis sur les i dans nos relations avec la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne et d'autres pays de l'ancien Pacte de Varsovie, il me semblait qu'une nouvelle ère commençait. Et c'est probablement ce qu'il avait semblé à tout le monde, y compris aux députés. Des accords ont été conclus, que j'ai déjà mentionnés, et qui stipulaient que l'Otan n'allait pas s'élargir, que nous aurions une sécurité unique et indivisible et que nous laisserions l'histoire aux historiens. C'était cela, l'atmosphère de l'époque.

Ce que nous observons ces dernières années, et ceci a commencé bien avant les événements de février et de mars 2014, est le début d'une véritable agression historique contre la Russie. Notre pays, notre ancienne Union soviétique, où toutes les républiques ont tant fait pour vaincre le fascisme, est presque accusé maintenant de porter la même responsabilité qu'Hitler pour le déclenchement de la Seconde guerre mondiale. Je pense que les discussions qui se déroulent ces dernières années sont stimulées par nos collègues occidentaux. Parce que s'ils commencent à défigurer l'histoire sans aucun scrupule, s'ils veulent voir dans l'histoire seulement ce qui est en leur faveur et passer sous silence ce que leurs prédécesseurs haut placés faisaient à la veille de la Seconde guerre mondiale, et même juste après la Première guerre mondiale, la seule façon d'y réagir est probablement d'aller creuser dans les sources, dans les documents.

Lors de la réunion informelle des leaders de la Communauté des États indépendants (CEI) à Saint-Pétersbourg le 20 décembre, le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine en a parlé de façon assez détaillée. Je crois que toute discussion portant sur cette période doit se baser uniquement sur les faits. Nous avons fourni des faits. Des faits qui avaient attiré très peu d'attention en 1989. À l'époque, tout le monde pensait que c'était la fin de l'histoire, que la "guerre froide" avait été gagnée par l'Occident et que tout le monde devait reconnaître seulement ce qui profitait à l'Occident. Malheureusement, c'était ça. Mais au cours des vingt première années de ce siècle, nous avons pu quelque peu changer l'attitude à l'égard de la Fédération de Russie, qui était perçue comme un pays qui serait toujours guidé par quelqu'un d'autre, qui ne ferait que se repentir et s'excuser (j'en ai déjà parlé). Nous ne nions pas l'existence du Pacte Molotov-Ribbentrop. Nous sommes loin d'idéaliser ce document. Nous montrons tout simplement une certaine rétrospective et la gnoséologie, si vous voulez, de son apparition. Le président russe Vladimir Poutine a dit qu'il écrivait un grand article sur ce sujet. Il me semble que c'est un travail très utile pour envisager l'histoire sous tous ses aspects, et pas seulement de manière sélective.

Question: Monsieur Lavrov, j'aimerais bien entendre votre avis sur la facilitation du passage de la frontière entre la Russie et l'Ossétie du Sud. Nous sommes un même peuple, vous le savez très bien. Les liens familiaux, le passage de la frontière en transports, l'importation de moyens de transport - tout cela constitue aujourd'hui un gros problème à la frontière entre l'Ossétie du Sud et l'Ossétie du Nord. Vous savez qu'à 100% ce sont des citoyens de la Fédération de Russie qui y habitent. J'aimerais bien avoir votre avis sur cette question et, bien sûr, votre appui.

Sergueï Lavrov: Excusez-moi, mais y a-t-il des problèmes lors du franchissement de la frontière? Nous n'avons pas de régime de visa.

Question: C'est par rapport à l'importation de moyens de transport et au passage.

Sergueï Lavrov: Pour cela, il faut s'adresser aux gardes-frontières. Nous ne sommes responsables que du franchissement de la frontière par les citoyens. Si l'on parle du transport, cela relève notamment de la compétence des services de maintien de l'ordre, mais nous n'avons pas de régime de visa.

Question: Pouvez-vous nous informer brièvement des résultats de votre visite aux États-Unis, ainsi que de vos rencontres avec votre homologue le secrétaire d'État américain Mike Pompeo et avec le président américain Donald Trump? Percevez-vous des perspectives de normalisation des relations avec les États-Unis et si oui, dans quels domaines? Le président russe Vladimir Poutine a déclaré à cet égard de manière univoque que nous étions prêts à proroger le traité START-3 sans aucune condition, à le signer demain s'il le fallait. Quelle est la position des États-Unis? Peut-on encore espérer une certaine stabilité à ce sujet et sur la sécurité?

Sergueï Lavrov: Lors de ma visite aux États-Unis, nous avons discuté de toutes les questions inscrites à notre ordre du jour: bilatérales, régionales et internationales, avec un accent particulier sur la sécurité globale et la stabilité stratégique. Nous avons constaté que dans un certain nombre de domaines, qui ne sont pas très nombreux mais qui existent quand même, nous avions repris notre interaction normale. Nous avons déjà eu deux cycles de consultations sur la lutte contre le terrorisme - elles avaient été lancées il y a longtemps, mais suspendues par l'administration d'Obama. Des contacts entre les représentants spéciaux sur l'Afghanistan se sont déroulés et se poursuivent au format tripartite, avec la participation de la Chine et parfois aussi du Pakistan. Nous avons mis en place des consultations sur la Syrie, tant au niveau des militaires qu'au niveau des diplomates. Nous avons un canal d'interaction sur le dossier de la péninsule coréenne. Je ne peux pas dire que nous avançons avec le même succès sur tous ces axes, mais l'existence même de ces canaux permet de mieux comprendre les intentions des uns et des autres et crée une opportunité pour les Américains d'entendre notre point de vue, notamment sur le problème de la péninsule coréenne qui risque aujourd'hui de prendre une nouvelle dimension de crise.

En ce qui concerne le START-3, oui, j'ai attiré l'attention sur ce point, notamment lors de mes entretiens avec le secrétaire d'État américain Mike Pompeo et le président américain Donald Trump. Ce qu'a dit le président russe Vladimir Poutine est une réponse directe aux tentatives de spéculer sur la situation autour du traité START-3 et de présenter les questions que nous avons toujours par rapport aux actions des États-Unis visant à soustraire certains vecteurs à l'obligation de rendre des comptes, comme la réticence à renouveler le traité START-3 et la tentative de tout mettre sur le dos des États-Unis. C'est tout le contraire. Quand Vladimir Poutine a dit que nous étions prêts - demain, si nécessaire, mais avant la fin de l'année au plus tard - à proroger le traité sans aucune condition préalable, les Américains ne pouvaient plus utiliser cet argument. Ils devront désormais exprimer leur position d'une manière ou d'une autre. Concernant le fait qu'ils font toujours référence à la Chine, vous connaissez bien notre position. La Chine a publiquement déclaré qu'elle n'était pas intéressée, n'était pas prête et ne jugeait pas nécessaire de participer aux négociations sur la réduction de ses armements, dans le mesure où ils sont incomparables aux armements russes et américains. Nous respectons cette position. Si les États-Unis sont convaincus qu'il est absolument nécessaire d'élargir le processus de négociations à d'autres pays, alors ils devraient probablement parler directement avec ces pays et mettre par écrit leur vision de l'ordre du jour pour ce genre de contacts.

Quand nous avons discuté avec Mike Pompeo de l'injustice des accusations à notre égard, selon lesquelles nous ne faisions rien pour convaincre la Chine, il a dit que Washington ne parlait pas de la réduction mais de l'établissement de certaines conditions communément acceptables, de la transparence, de certaines règles. Si c'est bien le cas, qu'ils le mettent par écrit. Nous le leur avons dit. Mais nous n'avons pas l'intention de convaincre qui que ce soit. Si les Américains acceptent notre proposition de prorogation inconditionnelle du traité, l'ensemble de la communauté internationale en profitera, à notre avis. Nous ne pouvons pas permettre une situation où il n'y aura plus aucun instrument pour réguler la stabilité stratégique. Parallèlement à la prorogation du traité, nous pouvons poursuivre les discussions sur la manière dont il est mis en œuvre, et les Américains pourront, sans contrainte de temps, promouvoir leurs initiatives multilatérales qu'on aimerait bien, je le répète, voir posées noir sur blanc, dans des formulations concrètes. Pour l'instant, ce n'est pas le cas.

Question: Ces dernières années, nous voyons comment se dégradent des institutions internationales, des accords, des organisations, comment la sortie des États-Unis du Plan d'action global conjoint pour le programme nucléaire iranien (JCPOA) a presque anéanti l'autorité de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) qui affirmait qu'il n'y avait aucune violation de la part de l'Iran. Nous voyons le rôle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) réduit à zéro, parce qu'on peut simplement déclarer des guerres commerciales. On pourrait citer de nombreux autres exemples. Par exemple, l'Agence mondiale antidopage (AMA) qui est, semble-t-il, une organisation sportive internationale, mais qui compte 14 ou 16 personnes venant du même continent, du même groupe de pays, qui peuvent décider d'exclure tout un pays des Jeux olympiques, nivelant ainsi le rôle du Comité international olympique (CIO). La sortie du traité FNI, le démantèlement du système de stabilité et de sécurité. Quels sont vos prévisions à l'égard des institutions internationales et des règles internationales, qui sont quotidiennement bafouées et détruites? Bon ou mauvais, mais cela reste un système de règles internationales dans le cadre duquel vivaient les pays.

Sergueï Lavrov: Oui, c'est une tendance très inquiétante. Nos collègues occidentaux essaient non seulement d'imposer des règles inventées par eux-mêmes à la place des normes universelles du droit international, mais aussi de privatiser tout bonnement les secrétariats des organisations internationales. Cela est particulièrement manifeste au sein de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). Toutes les choses révoltantes qui se produisaient au sein de cette organisation ont maintenant refait surface, parce que de nombreux experts honnêtes qui travaillaient sous contrat avec l'OIAC se sont catégoriquement opposés aux manipulations des résultats de l'enquête sur les lieus de l'incident en avril 2018 dans la ville syrienne de Douma. C'est une analyse à distance qui a constitué la base du rapport, truffé de formulations telles que "probablement", "tout porte à croire", "il n'y a pas d'autres explications raisonnables", et tout le blâme a été porté sur le gouvernement syrien. Si vous vous souvenez, nous avions à l'époque déployé beaucoup d'efforts pour démontrer que tout cet incident avait été fabriqué et mis en scène. Nous avons amené à La Haye les "victimes" présumées de l'attaque chimique alléguée, montrées par les "Casques blancs". Ils ont présenté leur version franche et véridique des événements, qui réfutait complètement les spéculations des "Casques blancs" qui avaient servi de base pour le rapport du Secrétariat technique de l'OIAC, transformant cette structure en un diffuseur d'informations mensongères. Cela ne doit pas rester sans réponse.

Valentina Ivanovna, vous avez dit que les décisions de l'AMA étaient prises par une quinzaine de personnes dont 11 étaient les membres de l'Otan, ainsi que l'Australie, le Japon, un pays africain et un pays d'Amérique latine. À peu près la même composition de citoyens venant des mêmes pays est derrière ce qui se passe à l'OIAC.

Je ne veux pas dire que quelqu'un devrait être exonéré de responsabilité. Des violations des règles de dopage ont eu lieu en Russie - ceci a été reconnu. Voilà pourquoi nous avons radicalement réformé les structures concernées, l'Agence russe antidopage, en créant un laboratoire sur la base de l'Université d'État Lomonossov de Moscou. Mais les règles de dopage sont aussi violées dans la plupart des autres pays, y compris les puissances sportives européennes très respectées. Nous le savons tous. Donc, quand tout le pathos de la lutte contre le dopage rejoint la voix de ceux qui veulent endiguer la Russie par tous les moyens et dans tous les domaines, on est amenés à constater le caractère clairement politisé de ce genre d'actions. Nous attendons avec attention la réaction aux informations provenant du Comité d'enquête de la Russie, selon lesquelles il y avait un deuxième document fourni par Grigori Rodtchenkov. Il a été falsifié du point de vue de la base de données, il défigurait la base de données. Nous verrons dans quelle mesure l'AMA sera capable de discuter de cette question de manière ouverte, transparente et honnête. De la même façon, nous verrons dans quelle mesure l'OIAC, et plus précisément son Secrétariat, sera capable de discuter  ouvertement et honnêtement des faits qui se trouvent maintenant dans l'espace public et viennent détrôner le mythe de l'indépendance et de l'objectivité du Secrétariat technique.

Mais le problème est beaucoup plus large. Valentina Ivanovna, vous l'avez signalé à juste titre. Cette tendance est observée dans tout un nombre d'autres structures multilatérales. Il faut mobiliser la communauté internationale - peu importe la banalité de cette phrase - pour contrer de telles tendances. Il faut défendre les normes universelles, incarnées dans la Charte des Nations unies et dans les conventions consacrées aux différentes activités internationales. Dans le domaine du désarmement chimique, par exemple, il existe la Convention sur l'interdiction des armes chimiques. Conformément à cette Convention, toutes les questions relatives aux activités du Secrétariat technique ne peuvent être résolues que par consensus. Nos collègues occidentaux, ayant violé ce consensus, ayant violé les dispositions de la Convention, ont doté le Secrétariat technique de fonctions qui ne lui reviennent pas et qui empiètent sur les prérogatives du Conseil de Sécurité de l'Onu. Ainsi, les principes du droit international ont été bafoués et ont été remplacés par ces fameuses règles. La décision a été prise par les voix de moins de 50% des États parties à la Convention. On peut modifier la Convention en proposant des amendements, en discutant, en les adoptant et ratifiant par toutes les parties à la Convention. C'est la voie légale. Oui, elle est plus longue que les tribunaux, où l'on essaie d'accélérer les choses en privatisant les secrétariats des organisations internationales, mais quoi qu'il en soit, seule la voie du consensus, seule l'évolution consensuelle du droit international, pourra garantir la stabilité du développement mondial.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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