6 décembre 201920:23

Allocution et réponses de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors de la Ve Conférence internationale "MED 2019 - Mediterranean Dialogues", Rome, 6 décembre 2019

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Avant toute chose, merci de m'avoir de nouveau invité à ce Forum respecté.

La Méditerranée est une région unique à la croisée de l'Europe et de l'Asie, le carrefour d'itinéraires logistiques et énergétiques majeurs, un espace à l'intersection des civilisations et des cultures, le berceau des principales religions mondiales. Ses États disposent de toutes les qualités nécessaires pour se développer et prospérer de manière dynamique et durable.

La situation dans la partie méridionale de la région - au Moyen-Orient qui est devenu victime d'approches unilatérales agressives et de l'ingénierie politique - est tout sauf satisfaisante. On constate des crises sociales et politiques dans plusieurs pays. La menace terroriste persiste. La mosaïque ethnique et confessionnelle unique de la région ne cesse de se diluer. En particulier, sa population chrétienne s'est déjà considérablement réduite.

Des centaines voire des milliers de personnes meurent chaque année en tentant de traverser la Méditerranée.  

Évidemment, le chantage, la pression et les menaces sont incapables d'assurer une stabilisation durable du Moyen-Orient. Il ne sera possible de résoudre ces nombreux problèmes régionaux que sur la base des principes du droit international et de la coopération respectueuse s'appuyant sur des outils diplomatiques universels.

On constate déjà certains progrès. La situation autour de la Syrie est, à mon avis, un bon exemple de l'efficacité de la diplomatie multilatérale. Le travail des pays membres du format d'Astana - la Russie, l'Iran et la Turquie - a permis de lancer le processus de paix et de créer le Comité constitutionnel, même s'il y a eu des problèmes et des retards. La situation générale en Syrie se normalise, à l'exception de certaines régions non contrôlées par les autorités syriennes au Nord du pays. Comme l'a dit le Président russe Vladimir Poutine dans son allocution à la réunion du club de discussion Valdaï en octobre dernier, le règlement syrien pourrait devenir un modèle de résolution des crises régionales.  

La Libye reste un foyer dangereux d'instabilité régionale. Ce pays est devenu un nid de terroristes en tout genre. L'État libyen a été profondément ravagé par les actions de l'Otan. Le pays demeure scindé, des conflits armés intérieurs persistent, l'économie et le secteur social se dégradent. Il est évident que le conflit ne pourra être résolu que par des moyens politiques, via un dialogue libyen inclusif. Bien sûr, il faut réanimer les efforts de la communauté internationale dans cette direction. Nous constatons, dans ce contexte, l'initiative de la chancelière allemande Angela Merkel de convoquer à Berlin une conférence internationale visant le règlement libyen. Il faut certainement prendre en considération l'expérience des conférences précédentes sur la Libye, organisées en juillet 2017 à Paris et en novembre 2018 à Palerme. Il ne faut en aucune façon oublier les résultats de la rencontre entre Fayez el-Sarraj, Président du Conseil présidentiel du gouvernement d'union nationale de l'État de Libye, et le maréchal Khalifa Haftar, commandant de l'Armée nationale libyenne, organisée en février dernier à Abou Dhabi. L'essentiel est qu'on respecte absolument les résolutions et les prérogatives du Conseil de sécurité de l'Onu, qu'on assure la participation à part entière de toutes les principales forces politiques libyennes et des acteurs extérieurs intéressés, notamment de tous les voisins de la Libye, de l'Union africaine et de la Ligue arabe. 

La menace d'une déstabilisation de la situation en Irak est également importante. La communauté internationale doit fournir tout son soutien aux autorités irakiennes dans leur lutte contre les vestiges de l'État islamique et les autres groupes terroristes. Il est de plus en plus important de concerter les actions dans le cadre du Centre d'information de Bagdad créé par la Russie, l'Irak, l'Iran et la Syrie, ainsi que d'assurer la coopération entre Bagdad et Damas dans le nettoyage de la frontière syro-irakienne des terroristes.

La Russie se prononce infailliblement pour le maintien de la souveraineté, de l'indépendance et de l'intégrité territoriale du Liban, qui traverse actuellement une nouvelle crise politique. Les questions aiguës de l'ordre du jour national doivent être résolues par les Libanais. Il est très important de préserver l'équilibre des intérêts des principales forces politiques et des groupes ethniques et confessionnels,  fixé par la Constitution libanaise.

Nous appelons à surmonter les tensions dans le Golfe persique par le dialogue. Cette initiative est prévue par la Conception de sécurité collective du Golfe, formulée par la Russie il y a relativement longtemps. La mise en œuvre progressive de cette idée permettra de poser les bases d'une architecture de confiance mutuelle dans tout le Moyen-Orient. 

Cela va sans dire, il est impossible de stabiliser durablement tout l'espace méditerranéen sans la formation d'un État palestinien indépendant et viable. La solution à deux États - à laquelle on tente actuellement de substituer un certain "deal du siècle" - est le seul moyen de satisfaire les aspirations du peuple palestinien, d'assurer de manière fiable la sécurité d'Israël et de la région en général. Il est nécessaire de relancer le plus rapidement possible les négociations entre les Palestiniens et les Israéliens afin d'atteindre un règlement universel, durable et juste sur la base du droit international universellement reconnu. La Russie continuera de favoriser la résolution du conflit palestinien intérieur en s'appuyant sur la plateforme politique de l'Organisation de libération de la Palestine.

La situation sur une autre rive de la Méditerranée, dans les Balkans, est également préoccupante. Des États de la région sont attirés à l'Alliance atlantique sans tenir compte de la volonté exprimée de leurs peuples. Le nombre d'exercices et de manœuvres ne cesse de croître, tout comme le contingent maritime de l'Alliance à l'Est de la Méditerranée. Le résultat de ces actions est parfaitement prévisible: l'apparition de nouvelles lignes de partage, l'aggravation du déficit de confiance mutuelle. J'ai déjà mentionné l'afflux d'immigrés déversé sur l'Europe, que cette dernière n'arrive toujours pas à maîtriser.    

D'une manière générale, nous sommes convaincus que les intérêts du nord et du sud de la Méditerranée ne résident pas dans des jeux à somme nulle, mais dans un travail collectif de neutralisation des défis et des menaces communs. A mon avis, il serait utile, dans ce contexte, d'utiliser plus activement le potentiel créateur de l'OSCE, notamment de promouvoir via l'organisation des approches universellement acceptables des problèmes des Balkans. Nous soutenons activement la coopération entre l'Organisation et des partenaires méditerranéens.

Je pense qu'il ne sera possible de transformer la région en zone de paix, de stabilité, de sécurité et de partenariat créatif que sur la base solide du droit international, notamment des principes de la Charte de l'Onu et de l'Acte final d'Helsinki, en renonçant résolument aux instruments archaïques d'endiguement et à la philosophie de blocs.

Question (traduite de l'anglais): Je voudrais revenir à la Libye. Pensez-vous que la Conférence de Berlin, que vous avez mentionnée, pourrait donner l'espoir d'un règlement du conflit dans le sens où un cessez-le-feu serait déjà un grand progrès?

Vous le savez forcément, des sources américaines ont rapporté plusieurs fois ces derniers temps que des mercenaires russes se trouvaient en Libye et combattaient du côté du commandant de l'Armée nationale libyenne Khalifa Haftar. Que pouvez-vous dire à ce sujet?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne la Conférence de Berlin, je disais qu'il fallait tenir compte de l'expérience des conférences qui s'étaient déroulées il y a deux ans à Paris puis il y a un an à Palerme, et des accords conclus en février 2019 entre Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar. Vous le savez, ils prévoient une réforme du Conseil présidentiel, la création d'un nouveau gouvernement d'unité nationale, un accord sur les revenus pétroliers, l'élaboration d'une nouvelle Constitution. Sans entente sur ces questions primordiales il est très difficile d'espérer qu'une simple réunion, à Berlin, à Palerme ou ailleurs, sera suffisante pour que la crise se règle d'elle-même.

Nous avons participé aux préparatifs de la Conférence de Berlin. Nous avons été quelque peu surpris de voir que les parties libyennes et tous les voisins de la Libye n'y avaient pas été invités. C'est une lacune à nos yeux. J'espère que pendant la période qui nous sépare de la conférence des démarches seront entreprises pour que le nombre de participants soit réellement inclusif. Parmi eux je soulignerai en particulier l'Union africaine. En 2011, avant que l'Otan ne se lance dans son aventure, l'Union africaine avait tenté de régler la crise libyenne via un dialogue entre Mouammar Kadhafi et l'opposition. Mais un autre point de vue avait prévalu et une ligne franche visant à renverser le régime a été engagée. Nous en payons à ce jour les pots cassés, notamment les pays du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et de l'Europe (surtout les pays du pourtour méditerranéen).

Évidemment, qui pourrait s'opposer au cessez-le-feu? Quand les accords d'Abou Dabi ont été oubliés, une campagne militaire a été annoncée. Il est clair que les parties, compte tenu de leurs armements, ne pourront pas remporter une victoire militaire. Cette seule circonstance devrait pousser aux négociations et à revenir aux accords d'Abou Dabi. L'Envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu pour la Libye, Ghassan Salamé, a prononcé un discours au Conseil de sécurité des Nations unies il y a deux mois. Nous partageons et soutenons ses approches. J'espère que tous les acteurs extérieurs sans exception pousseront leurs partisans en Libye dans la même direction - celle des négociations. Nous faisons partie des rares pays qui entretiennent des relations avec tous les acteurs libyens sans exception - Fayez el-Sarraj, Aguila Saleh, Khalifa Haftar, Khalifa al-Ghowel et d'autres personnages du paysage politique de ce pays, qui a été de facto détruit. Nous les stimulons dans ce sens précis.

En ce qui concerne les rumeurs répandues par nos collègues américains, pour une raison qu'on ignore, personne ne s'interroge quand, à travers le monde (si nous parlons de la Méditerranée, prenez la Syrie), des militaires des pays de l'Otan apparaissent officiellement alors que personne ne les a invités. Ils y seraient présents de facto et auraient le droit. Mais dès que quelque chose se produit quelque part, forcément Bellingcat ou d'autres ONG publieront qu'une fois de plus la Russie fait quelque chose de mal. J'ai dit qu'un "nid d'espions" russe avait été découvert en Savoie. Toutefois, il est écrit ensuite qu'il n'exerçait aucune activité d'espionnage, mais que c'était tout de même un nid d'espions. Nous avons été vus au Chili aussi, vous le savez. Là aussi nous organisons des émeutes et participons à la lutte politique intérieure. Je pense qu'il faut simplement être honnête. Non, il n'y a aucun secret (tout le monde ici est intelligent) – tout le monde sait qui soutient les belligérants en Libye. Ne l'oublions pas. Il est préférable de ne pas faire la chasse au scoop, mais de s'occuper de la situation. Pour cela, il est important de revenir aux accords d'Abou Dabi et de les mettre en œuvre.

Question (traduite de l'anglais): Je voudrais revenir à un autre sujet que vous avez évoqué dans votre allocution d'ouverture: la Syrie. Beaucoup d'événements se sont déroulés depuis votre visite ici l'année dernière, notamment l'opération turque dans le Nord de la Syrie, le retour des militaires syriens et russes au Nord du pays. Le Ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu a souligné ce matin que les Turcs avaient le droit et se sentaient obligés d'entreprendre des mesures afin de combattre les groupes terroristes - comme ils le disent - au Nord de la Syrie. Un de ces groupes - les Forces démocratiques syriennes - s'est récemment entendu avec le général Alexandre Tchaïko, commandant du contingent russe en Syrie, sur l'entrée de troupes russes dans trois localités supplémentaires au Nord de la Syrie. Comment, à votre avis, serait-il possible de résoudre cette situation à la frontière?

Vous avez mentionné le processus d'Astana et le Comité constitutionnel, mais ce processus diplomatique affiche toujours un progrès très lent, voire pas de progrès du tout. On a l'impression que - comme les zones de contestation se sont réduites très considérablement - le gouvernement syrien pourrait décider qu'il est en mesure de gagner la guerre. Et d'habitude, si une partie pense qu'elle est en mesure de gagner, elle n'a aucune envie de négocier. Pourquoi pensez-vous qu'une solution politique est toujours possible en Syrie?

Sergueï Lavrov: Alors que nous favorisons le règlement syrien et lançons des initiatives concrètes dans le domaine, nous pensons toujours à la sécurité de la région et à la nécessité d'éliminer tout d'abord le danger terroriste et les autres menaces à la sécurité des pays de la région.

En ce qui concerne le conflit israélo-palestinien ou la position générale d'Israël sur les problèmes de la région entourant ce pays, le Président russe Vladimir Poutine souligne toujours infailliblement que nous prenons très au sérieux les préoccupations d'Israël dans le domaine de la sécurité. Nous avons la même approche des préoccupations de n'importe quel autre pays de la région en matière de sécurité, notamment de la République turque qui est notre bon partenaire. On pourrait débattre pour savoir si les experts sont d'accord ou non avec les explications présentées ici par mon ami Mevlüt Çavuşoğlu. Le fait est que la Turquie a soulevé ce problème plus d'une fois, soulignait qu'elle serait obligée de le résoudre, ayant notamment à l'esprit l'accord d'Adana avec la Syrie de 1998. Après  avoir visiblement compris le caractère sérieux de ces approches turques, les États-Unis ont commencé à débattre avec la Turquie des moyens de résoudre ses préoccupations. Vous êtes au courant des résultats. Aucun fondement mutuellement acceptable n'a été trouvé, et les États-Unis ont annoncé leur retrait de la Syrie. Néanmoins, ils se sont rappelés plus tard qu'ils avaient oublié le pétrole - qui ne leur appartient pas. Mais c'est une autre histoire.

Suite au lancement de l'opération turque, dont le caractère inévitable - je le souligne - avait été annoncé il y a longtemps (tout le monde comprenait bien la préoccupation d'Ankara par rapport à cette situation), nous avons immédiatement engagé un dialogue direct avec notre collègues turcs. L'opération "Source de paix" a été gelée, arrêtée. Au lieu de couvrir toute la frontière de 444 km, la région de l'opération a été limitée à 100 km, alors que le territoire restant a fait l'objet d'ententes entre les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan: les groupes armés et les armes kurdes se retirent à 30 km au sud de la frontière, et une bande de 10 km à l'intérieur de cette zone est patrouillée conjointement par la police militaire russe et les militaires turcs - les gardes-frontière syriens s'y déplacent eux aussi.

Ces ententes ont été saluées par les Kurdes et Damas. Mais plus tard, quand les États-Unis ont annoncé qu'ils y avaient oublié le pétrole et qu'il leur fallait y revenir pour "protéger" ces ressources, pour faire avec elles ce qu'ils voulaient, les Kurdes ont commencé à "vibrer". Avant, j'avais l'impression qu'ils aient compris nos arguments stipulant qu'une entente directe avec les autorités officielles syriennes était le seul moyen de résoudre durablement tous les problèmes rencontrés par les Kurdes. J'espère que la vie fera revenir nos amis kurdes à la raison. Les dernières évolutions des événements, avec les zigzags de la politique américaine, devraient les convaincre que la seule voie est de s'entendre dans le cadre d'un État syrien uni au lieu de miser sur ceux qui veulent morceler la Syrie et allumer la mèche de la bombe que le problème kurde constitue pour la région. A mon avis, on remplit actuellement les ententes que vous venez de mentionner. Je pense que cela a permis de stabiliser considérablement la situation. Dans tous les cas, cela a certainement permis d'élargir sensiblement le contrôle du gouvernement syrien légitime sur le territoire de son pays.

La deuxième question concerne le format d'Astana. Ce dernier a été créé à l'époque où rien d'autre ne fonctionnait. Staffan de Mistura, mon vieil ami, qui est également présent ici aujourd'hui, se rappelle bien combien d'efforts nous avons déployé pour tenter de lancer le processus de Genève en 2016, la dernière année de la présidence de Barack Obama. Nous voulions initialement organiser une nouvelle rencontre en avril, puis en mai, puis après le mois sacré de ramadan, en septembre, en octobre, etc. Tout a échoué.

Le processus d'Astana se base sur une logique très simple. Avant son lancement, il n'y avait nulle part aucun forum réunissant des représentants des belligérants. Il s'agissait en général de contacts entre le gouvernement et les émigrés. Et ceux qui combattaient le gouvernement sur le terrain - les opposants armés -  ne se parlaient pas. Le format d'Astana a brisé une brèche et a lancé un processus réunissant les délégations du gouvernement, de l'opposition armée, des trois pays garants (la Russie, la Turquie, l'Iran) et des pays observateurs. La Jordanie a eu dès le début le statut d'observateur. Nous avons également invité les États-Unis qui sont venus à plusieurs reprises, avant d'y renoncer plus tard. C'est leur affaire à eux, nous ne nous occupons pas ici de politique américaine. L'Irak et le Liban ont rejoint la Jordanie en tant qu'observateurs.     

La prochaine rencontre du format d'Astana - déjà la 14e - se déroulera la semaine prochaine dans la capitale kazakhe. Elle portera sur la mise en œuvre des ententes sur la désescalade, la finalisation de la lutte contre le reste des groupes terroristes. Elle examinera également des questions humanitaires, notamment l'octroi d'une aide humanitaire à la population syrienne, la formation de conditions nécessaires pour le retour des réfugiés et l'échange de prisonniers et de détenus. Les participants évoqueront certainement le processus de paix.

Je m'abstiendrai de formuler une estimation concernant l'efficacité ou la lenteur de l'évolution du Comité constitutionnel après seulement deux sessions. Ce processus ne fait que débuter. J'ai déjà mentionné aujourd'hui le conflit israélo-palestinien. Depuis quand patientons-nous? Quand a-t-on adopté la feuille de route du règlement prévue pour six mois? En 2003? Combien d'années ont passé? Mais personne ne s'inquiète, pour une certaine raison, de la lenteur de la mise en œuvre de la décision du Conseil de sécurité de l'Onu sur le règlement israélo-palestinien.

Le Comité constitutionnel aurait pu être formé et commencer son travail il y a un an, si nos collègues occidentaux n'avaient pas empêché sa convocation. Quand nous - les ministres iranien et turc des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif et Mevlüt Çavuşoğlu et moi - nous sommes rendu en décembre dernier à Genève pour rencontrer Staffan de Mistura et ses collègues en apportant une liste concertée par le gouvernement syrien et l'opposition, nos collègues occidentaux ont fait tout leur possible pour bloquer son adoption à l'époque. En résultat, nous avons perdu toute une année pour rien.

Voyons maintenant si la situation sur le terrain encourageait Bachar al-Assad à négocier. En été 2015, quand les bandits se trouvaient près des banlieues de Damas, Bachar al-Assad appelait à lancer le processus politique. Tout le camp occidental - qui soutenait ces bandits - refusait catégoriquement de le faire. Aujourd'hui, suite au lancement du processus d'Astana, la situation s'est inversée. Les forces aériennes russes ont aidé l'armée syrienne à faire évoluer radicalement la situation sur le terrain en sa faveur. Dans tous les cas, nous avons utilisé notre influence sur le gouvernement syrien, nos bonnes relations pour le persuader d'abord d'accepter la convocation du Congrès du dialogue national syrien à Sotchi en janvier 2018 et de soutenir ensuite les décisions de ce dernier. Staffan de Mistura sait parfaitement qu'il y avait des problèmes: les initiatives promues par nos amis de l'Onu n'ont pas été tout de suite acceptées par les parties. Nous avons convaincu nos collègues de Damas que le lancement du processus politique serait la meilleure solution. Aujourd'hui, la présence terroriste sur le territoire syrien s'est considérablement réduite grâce à la mise en œuvre de la conception des zones de désescalade: elle persiste dans le Nord-Ouest, à Idleb, et dans le Nord-Est, où l'on constate des relations très ambiguës entre les Américains et leurs protégés, notamment dans la région d'Al-Tanf. Le gouvernement syrien ne renonce néanmoins pas aux négociations. Je me suis entretenu aujourd'hui avec l'envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu pour la Syrie Geir Pedersen. Nous avons évoqué ses impressions de la deuxième réunion du Comité constitutionnel. Il n'éprouve aucune panique et est certain que les parties s'habituent l'une à l'autre, apprennent à se parler. Je vous assure donc que nous poursuivrons nos efforts. Nous n'agissons pas de manière conjoncturelle en affirmant que les négociations ne sont pas nécessaires s'il est possible d'atteindre une victoire militaire. Ce n'est pas notre approche. Certains de nos collègues occidentaux se laissent guider par cette logique. Pas nous.  

Question (traduite de l'anglais): Si je vous demandais ce que vous pensez de la présidentielle américaine de 2020, vous ne me répondriez pas. C'est pourquoi je vous demanderai ce que vous pensez du récent sommet de l'Otan. En retirant ses forces, peu nombreuses, de la région de la frontière turco-syrienne, le Président américain Donald Trump semble avoir rendu un service à la Russie, dans le sens où elle a pu renforcer ses positions déjà significatives en Syrie. En même temps, une crise mûrit au sein de l'Otan: les États-Unis ne consultent pas leurs alliés, la Turquie mène sa ligne, etc. Que pouvez-vous dire de l'étrange idée selon laquelle la politique de Donald Trump joue en faveur des intérêts de la Russie?

Sergueï Lavrov: Nous voulons être partenaires avec les États-Unis et avec l'UE. Nous avions des relations de travail normales et pragmatiques avec l'Otan. Ce n'est pas nous qui avons rompu ces relations. L'Otan a bloqué tous les canaux de communication, notamment les réunions régulières entre les militaires et plusieurs dizaines d'activités annuelles visant à améliorer l'efficacité de la lutte contre le terrorisme. Je le laisse sur la conscience de l'Otan. Si l'Alliance adopte une telle position, nous n'avons pas l'intention d'être en reste. Nous ne supplierons personne. Nous nous sommes habitués, ces dernières années, à compter uniquement sur nous-mêmes parce que nos collègues occidentaux ne sont pas des partenaires fiables.

Je ne vais même pas commenter les motifs pour lesquels les États-Unis prennent différentes décisions. Nous le prenons comme tel. Nous ne cherchons pas une logique intérieure. Un fait doit être pris comme un fait.

Question (traduite de l'anglais): Ces dernières semaines, ces derniers mois, nous observons une vague de protestations populaires contre plusieurs gouvernements dans les pays du Moyen-Orient et de la Méditerranée, du Liban à l'Irak. Elles se distinguent des manifestations antigouvernementales de 2011, baptisées "Printemps arabe". Il y a des points communs, mais aussi des différences. Dans de nombreux cas, les manifestants perçoivent l'Iran et l'influence iranienne sur la situation au Moyen-Orient comme la raison des problèmes auxquels leurs pays sont confrontés. Quel est l'impact de ces processus sur l'équilibre géopolitique et la situation dans la région? Quelle est votre vision de ces protestations populaires? Car elles ne s'apaisent pas. Par exemple, en Irak, près de 400 personnes ont été tuées récemment.

Sergueï Lavrov: L'époque de l'éveil des masses a été prédite par Zbigniew Brzezinski il y a environ 20 ans, quand tout le monde a compris que la fin de l'histoire prédite par Francis Fukuyama n'avait pas eu lieu et n'aurait pas lieu. Dans l'un de ses livres, Zbigniew Brzezinski a écrit que le problème principal aujourd'hui n'était pas de mettre de "concert" tous les principaux acteurs, mais d'empêcher que les révolutions redeviennent une norme dans le monde. Force est de constater une nouvelle fois la prévoyance de cet analyste et politicien.

Maintenant, en ce qui concerne les phénomènes concrets. Toute la communauté internationale doit comprendre ce que nous voulons. Si nous voulons la démocratie qui a été apportée à la Libye, alors disons-le. En revanche, si nous pensons tout de même que, malgré tout l'autoritarisme du régime de Mouammar Kadhafi, la stabilité n'était pas remise en question, l'Europe n'aurait connu aucun problème en provenance de Libye. Un avion a explosé à Lockerbie en 1988, mais c'est un cas isolé, une tragédie. La même chose concerne le Liban, l'Iran, l'Irak. Mon homologue américain le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo, en commentant la situation en Iran, a durement déclaré plusieurs fois que personne n'avait le droit de priver le peuple iranien du droit de manifester. En même temps, les Américains ne cachent pas qu'ils voudraient voir en Iran un renversement de régime comme ils l'ont fait en Libye et en Irak. Les résultats sont connus et sont toujours les mêmes: l'effondrement de l’État, la montée en puissance du terrorisme, les vagues de réfugiés. Ce fut également le cas en Ukraine, bien qu'elle soit éloignée de la Méditerranée - mais pas tellement non plus. Quand le coup d’État a eu lieu, il a été immédiatement soutenu. Nos collègues américains cherchent à ce jour à y diriger tous les processus en plaçant le pays sous tutelle extérieure.

Quand une tentative de coup d’État a été entreprise cette année en Gambie, le porte-parole du Département d’État américain Jeffrey Ratke a déclaré d'un ton sec que les États-Unis ne soutiendraient jamais et nulle part un changement de gouvernement par des méthodes anticonstitutionnelles. Je pense que vous savez mieux que moi comment cela concorde avec les actions pratiques des États-Unis.

C'est pourquoi, évidemment, les racines de tous ces phénomènes sont la situation socioéconomique de la population, l'insatisfaction vis-à-vis de la situation, la volonté et l'aspiration à une vie meilleure. Les gouvernements doivent y réagir. Je pense qu'il est tout simplement irresponsable et contreproductif d'essayer de faire de la géopolitique sur la vague de ces manifestations naturelles d'insatisfaction. Parce qu'au lieu de la stabilité nommée "démocratie" nous obtenons un véritable chaos et l'effondrement des États. J'ai parlé du Liban en introduction. Il est primordial d'y préserver cette construction qui a été créée, et de ne pas essayer de la substituer par quelque chose qui ne fonctionne pas dans ce pays.

C'est la même chose en Iran. Oui, les problèmes y sont très sérieux, notamment parce que les Américains ont proclamé de manière complètement illégale des sanctions contre ce pays, se sont retirés du Plan d'action global commun, tout en forçant tous les pays, l'Iran y compris, à le respecter. J'ignore comment le décrire. C'est absurde. Une approche complètement surréaliste. Ils interdisent à tout le monde de remplir une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qu'ils ont eux-mêmes proclamée comme invalide pour eux. Si l'idée américaine consiste à étouffer l'Iran économiquement et à stimuler la colère de la population, alors nous observons la même idée vis-à-vis du Venezuela. Cela crée une sorte de modèle. Le mode d'action est le même: accuser le "régime", comme ils disent, de tous les maux, décréter en parallèle un blocus économique, geler les comptes, de facto piller les réserves d'or.

Nous prônons le règlement de tous les problèmes par un dialogue inclusif, que ce soit au Venezuela ou au Liban. J'espère que le bon sens traditionnel libanais et l'aptitude à s'entendre prendront le dessus, de même que dans tout autre pays.

Question (traduite de l'anglais): Monsieur le ministre, vous avez mentionné l'Ukraine. Dans les faits, l'Ukraine intéresse tous les pays de la Méditerranée, du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord en raison du conflit qui s'y déroule. Paris accueillera le 9 décembre un sommet au "format Normandie". Le Président russe Vladimir Poutine y participera. Quels résultats réels attend-on de cette rencontre? Le cessez-le-feu ou quelque chose de plus important?

Sergueï Lavrov: Nous voulons que le format Normandie favorise la mise en œuvre complète de son propre "produit": les accords de Minsk ayant résulté de longues négociations entre les quatre leaders du format Normandie, signés par les belligérants - les représentants de Kiev, de Donetsk et de Lougansk - et soutenus par la résolution 2202 du Conseil de sécurité de l'Onu. Quand on nous disait pendant des années, sous le régime de Piotr Porochenko, que la Russie devait mettre en œuvre les accords de Minsk, nous expliquions que ces ententes devaient être appliquées par ceux qui les avaient signées, c'est-à-dire par Kiev, Donetsk et Lougansk. Nous sommes prêts à contribuer à ce travail, de manière politique, notamment via notre participation à la mission de l'OSCE. Aujourd'hui que le Président Vladimir Zelenski a réellement démontré sa volonté de parvenir à la paix malgré tous les obstacles posés régulièrement sur son chemin, notamment par les radicaux et les néonazis, nos collègues européens saluent le progrès obtenu dans la mise en œuvre des décisions précédentes du format Normandie: le retrait des troupes et des armes dans trois zones pilotes et la fixation sur le papier de la "formule Steinmeier". L'entente en ce sens a été obtenue il y a plus de trois ans, mais le régime de Piotr Porochenko refusait catégoriquement de mette en œuvre les mesures adoptées par les leaders des quatre pays. Aujourd'hui, on dit qu'un progrès a été possible grâce à la volonté du Président Vladimir Zelenski d'atteindre la paix. C'est juste. Mais ce fait a une autre signification: il montre que l'absence de progrès constatée jusqu'à récemment est à mettre sur la conscience de l'ancien régime ukrainien.  

Nous attendons du format Normandie des ententes supplémentaires permettant de résoudre ce conflit et d'assurer durablement la sécurité de la population du Donbass, ses droits fixés par les accords de Minsk (je veux parler de la loi sur le statut spécial du Donbass). Il sera probablement impossible de le faire en une journée, mais il faut progresser patiemment. Plus rapidement nous le ferons, mieux ce sera pour toute l'Ukraine. Lors de ce sommet à Paris, nous voudrions certainement que le Président Vladimir Zelenski explique sa propre vision sur le progrès dans ce domaine. Car son entourage - des responsables, des ministres, des parlementaires de son parti Serviteur du peuple - tient des propos très contradictoires. Ainsi, le Ministre ukrainien des Affaires étrangères Vadim Pristaïko a récemment indiqué qu'ils évalueraient la situation à Paris le 9 décembre pour décider s'il leur fallait ou non rester dans le cadre des accords de Minsk. Une déclaration très simple, mais assez intéressante. Certains nient la possibilité de l'amnistie promise par les accords de Minsk. D'autres affirment qu'il ne faut probablement pas prolonger la loi sur le statut spécial du Donbass (elle expire à la fin du mois de décembre), bien qu'elle doive être fixée de manière permanente dans la Constitution du pays d'ici la fin de l'année. Ils nous disent qu'ils réfléchissent à rédiger une nouvelle loi sur le statut spécial. Qu'est-ce que cela signifie? Comment cela correspond-il à l'engagement de respecter les accords de Minsk? Nous ne savons pas. Il y a donc beaucoup de questions. Et si les responsables affirment qu'aucun dialogue direct entre Kiev, Donetsk et Lougansk ne sera possible, cela constitue certainement une violation criante de toutes les ententes. Les accords de Minsk se fondent sur le dialogue direct entre Kiev, Donetsk et Lougansk. Il sera donc très important pour nous de comprendre lors de cette rencontre quelle est la vision du Président Vladimir Zelenski concernant la mise en œuvre de sa promesse électorale: la paix à l'Est de l'Ukraine.

 

 

 

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