6 novembre 201913:56

Allocution de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, à l'ouverture de la session plénière de la Conférence sur la liberté des médias en Russie et dans l'espace de l'OSCE, Moscou, 6 novembre 2019

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Mesdames et messieurs,

Monsieur Désir,

Chers collègues,

Avant tout, je remercie les organisateurs et personnellement Harlem Désir, Représentant de l'OSCE pour la liberté des médias, d'avoir choisi Moscou pour organiser la Conférence, pour sa participation personnelle, et celle de son équipe.

Pendant la Conférence, il est prévu d'évoquer les questions d'actualité liées à la garantie de la liberté des médias dans l'espace de l'OSCE. Ce thème est très sensible aujourd'hui. Malheureusement, la violation des droits des journalistes, tout comme la discrimination des médias, deviennent un phénomène de plus en plus répandu dans les pays membres de l'Organisation. Cette pratique est directement contraire aux termes de l'Acte final d'Helsinki, aux documents de la rencontre de Vienne de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) (1986), des réunions de Copenhague (1990) et de Moscou (1991) et de la Conférence sur la dimension humaine de la CSCE. En signant ces accords de consensus, les États membres se sont engagés à contribuer à la libre diffusion de toutes les formes d'information, notamment de l'étranger, je le souligne, et à améliorer les conditions pour l'activité professionnelle des journalistes étrangers dans le pays qui les accueille.

Nous assistons aujourd'hui à une situation où plusieurs pays, y compris ceux qui s'attribuent ouvertement le titre de démocraties modèles, enfreignent grossièrement leurs engagements dans le cadre de l'OSCE pour garantir la liberté des médias, d'expression et d'accès équitable à l'information, et font preuve d'intolérance envers les opinions alternatives.

Une profonde inquiétude est suscitée par les tentatives d'imposer à la communauté internationale, en contournant les plateformes multilatérales universelles, des initiatives opaques et non inclusives pour la régulation des médias et de l'internet. Un exemple récent est celui de l'activité organisée à Londres sous un intitulé retentissant, "Conférence sur la liberté des médias", à laquelle les autorités britanniques et les organisateurs ont refusé l'accès aux représentants russes - journalistes et diplomates.

Selon nous, le but de tels projets en coulisses, où seulement "les siens" sont invités, consiste à éroder les normes universelles actuelles de non-discrimination de la liberté des médias, à mettre en place une régulation préconçue des ressources médiatiques, à les séparer en "les nôtres" et "les autres", méritant ou non la confiance, et, pour parler franchement, à instaurer une censure politique. Non seulement cela conduit à la fragmentation de l'espace médiatique mondial, mais cela porte aussi sérieusement atteinte à la confiance et à l'entente dans les relations interétatiques.

Cette ligne est complètement ressentie par les médias russes autour desquels certains pays attisent l'atmosphère d'hostilité et de méfiance, et leurs représentants à l'étranger sont confrontés à de nombreux obstacles dans l'exercice de leur activité professionnelle - du refus de délivrer des cartes de presse et accréditations aux expulsions, voire arrestations.

Je voudrais mentionner à part la situation en Ukraine, où n'a toujours pas été menée l'enquête sur les assassinats des journalistes Andreï Stenine, Anton Volochine, Igor Korneliouk et Anatoli Klian commis en 2014. L'Ukraine a bloqué 86 chaînes et 181 sites russes, sans parler de l'interdiction de centaines de livres et de films en langue russe.

La violation directe des droits des médias russes dans plusieurs pays de l'OSCE s'inscrit dans une campagne qui, comme l'a souligné hier au Kremlin le Président russe Vladimir Poutine, a pour but de réduire artificiellement et grossièrement l'espace de la langue russe dans le monde.

Nous pensons que l'OSCE doit non seulement s'exprimer clairement sur toutes les manifestations de lutte contre les journalistes, mais également faire en sorte d'empêcher la pratique vicieuse d'oppression de l'opinion alternative et d'interdiction d'exercer sa profession. Je voudrais souligner le rôle qu'Harlem Désir est personnellement appelé à jouer dans ces efforts. Votre avis compétent est écouté. Je profite de l'occasion pour vous remercier pour votre participation personnelle dans l'affaire de la libération de l'ancien responsable du site RIA Novosti Ukraine Kirill Vychinski, arrêté par Kiev pour avoir exercé ses fonctions journalistiques directes.

La Russie prône continuellement la prévention de l'érosion de la liberté d'expression. Nous promouvons cette ligne à l'Onu, à l'Unesco, au Conseil de l'Europe et, évidemment, à l'OSCE. Nous agissions et continuerons d'agir pour la protection des journalistes.

Il y a un an, le Conseil des ministres des Affaires étrangères (CMAE) de l'OSCE a réussi à adopter, à notre initiative, la décision qui vient d'être mentionnée par Harlem Désir sur la sécurité des journalistes - le premier document paneuropéen de consensus en vingt-cinq ans sur le thème médiatique. Je voudrais souligner la contribution d'Harlem Désir à sa mise au point.

Dans un mois se tiendra la prochaine réunion du CMAE de l'OSCE à Bratislava. Pour faire suite au succès de Milan, nous avons l'intention d'avancer un projet de décision pour garantir un accès libre à l'information aux citoyens. Nous y proposerons de réaffirmer les engagements actuels des États membres de l'Organisation qui ont été activement et unanimement adoptés à l'initiative des collègues occidentaux lors des activités de l'OSCE dans les années 1990. Ces engagements incluent le respect du droit des médias à recueillir et à diffuser sans obstacles l'information, celui du droit d'accès aux services d'information étrangers, et celui du droit du public à recevoir l'information sans ingérence des autorités. Dans la Charte de sécurité européenne solennellement approuvée en 1999, tous les chefs d’État et de gouvernement de l'OSCE se sont engagés à garantir les conditions pour un accès sans obstacles au flux d'information intérieur et surtout transfrontalier. La nécessité d'une réaffirmation claire et sans équivoque de ces engagements est flagrante car ces derniers temps, ils sont précisément oubliés par ceux qui ont initié leur adoption dans les années 1990, c'est-à-dire quand a été proclamée la fin de l'histoire après l'effondrement de l'URSS. A présent que l'histoire est ressuscitée, l'Occident s'est mis à craindre la concurrence loyale dans l'espace de l'information, et dans d'autres secteurs également.

Compte tenu de la tendance à durcir la régulation du secteur médiatique dans les pays de l'OSCE, nous trouvons important d'entamer un dialogue afin de trouver un consensus sur la différenciation entre le journalisme de qualité et la propagande. Dans un premier temps, il serait possible d'organiser dans le cadre de l'OSCE une table ronde avec la participation des communautés professionnelles des pays membres. Je compte sur un écho positif. Un espoir repose sur la large composition de participants à cette Conférence, appelée à créer une véritable atmosphère de partenariat pour une discussion franche et respectueuse, sans "maîtres" et "élèves", sur tous les problèmes, en garantissant la liberté d'expression.

Aujourd'hui plus que jamais, il est important d'essayer d'élaborer des approches communes et acceptables pour tous sur l'ensemble des questions concernant l'accès à l'information et sa diffusion. Quoi qu'il en soit, la Russie continuera d'assurer une activité professionnelle sans obstacles pour tous les journalistes sans exception en parfaite conformité avec ses engagements internationaux, prônera un dialogue honnête et équitable sous l'égide de l'OSCE. Je pense que c'est dans le cadre d'un tel dialogue qu'il est possible d'examiner sans politisation toutes les questions que les pays membres de l'OSCE ont forcément à se poser. Nous obéirons au principe "d'or" qui existe dans l'OSCE - le principe de consensus. Si tout le monde est guidé par l'aspiration à parvenir à l'entente générale, je suis certain que vous y arriverez.

Question: L'organisation Reporters sans frontières a avancé une "Initiative pour la confiance dans le journalisme" visant à sonder les médias au sujet des opinions politiques de la rédaction, des données personnelles des rédacteurs, et ce sur toute la verticale hiérarchique. Vous avez mentionné ce thème dans votre discours. Pouvez-vous développer?

Sergueï Lavrov: Ce n'est pas simplement une initiative de cette organisation journalistique non gouvernementale concrète: elle est soutenue par le gouvernement français, c'est connu. En parallèle, elle avance des initiatives visant le même objectif: conseiller l'utilisateur sur où trouver des informations justes. Même pas trouver, mais lui fournir immédiatement l'information nécessaire pour certaines personnes dès que l'utilisateur cherchera telle ou telle information. Cette initiative avancée par le gouvernement français est en cours d'élaboration. Elle fera partie des activités dans le cadre de la réunion, la semaine prochaine, du 2e Forum de Paris sur la paix, auquel je participerai. S'y tiendra une session spéciale avec des réponses aux questions. Nous aborderons donc certainement ce thème. Cela fait partie de notre dialogue avec les collègues français. Nous l'avons mentionné en septembre dernier quand, après une longue interruption à Moscou, se sont déroulés les pourparlers franco-russes au format 2+2 (ministres des Affaires étrangères et de la Défense).

Pour revenir à l'initiative de Reporters sans frontières, je ne peux pas être d'accord avec le Représentant de l'OSCE pour la liberté des médias Harlem Désir. Dans la mesure où j'ai étudié cette initiative et essayé de la comprendre, il s'agit bel et bien d'une classification des médias. Ils ne sont pas désignés comme "blancs" et "noirs", "interdits" ou "autorisés". Simplement dès qu'un individu voudra trouver des informations sur un thème concret, les technologies modernes lui fourniront ce que Reporters sans frontières juge juste. Il faudra faire des recherches pour trouver des points de vue alternatifs. Ces derniers ne seront pas bloqués, mais il faudra les chercher, et certains s'arrêteront simplement aux avis avancés en priorité par Reporters sans frontières.

Nous avons parlé ce matin, lors d'un entretien bilatéral avec Harlem Désir, avant le début de cette session, des innovations dans le domaine de la régulation de l'activité journalistique. J'ai mentionné l'initiative de Reporters sans frontières et certaines nouveautés dans la législation de certains pays européens, notamment de la France. Cette dernière a adopté une loi, ce qui a été fait par l'Assemblée nationale sans l'aval du Sénat à ce moment là, si je comprends bien. J'ignore si l'accord a été obtenu rétroactivement, mais la loi est déjà entrée en vigueur. En plus des craintes qu'à travers les médias il serait possible d'influencer les élections (alors qu'honnêtement nous n'avons vu aucune preuve que quelqu'un ait influencé des campagnes électorales en France), cette loi prévoit que si le régulateur compétent décidait que tel journaliste ou tel média menait une ligne d'ingérence dans les élections, ce média pourrait être privé de sa licence pendant 48 heures sur décision d'un juge sans aucun procès ni débat entre plaignant et défendeur. Selon moi, c'est quelque peu excessif en ce qui concerne l'approche de la liberté d'expression.

Tout cela doit être discuté. Il y a des questions à notre égard. Harlem Désir a énuméré nombre d'entre elles. Nous n'esquivons pas cette discussion. Au contraire, comme je l'ai dit en introduction, nous proposons d'entamer une discussion professionnelle sous la forme d'une table ronde informelle pour savoir comment les journalistes eux-mêmes ressentent leur travail et où ils voient des "lignes rouges".

Question: Que trouvez-vous plus adéquat: l'autorégulation ou la régulation extérieure des processus? Si c'est la régulation extérieure, laquelle: interétatique ou avec des systèmes combinés?

Sergueï Lavrov: L'homme est un être qui n'est pas parfait, c'est pourquoi l'autorégulation ne peut pas être parfaite. Si la régulation est extérieure, étatique, tout de même chaque organe public est également composé d'individus qui ne sont pas parfaits non plus. C'est une question complexe. Elle semble philosophique dans une certaine mesure, mais elle a également une importance appliquée.

Par exemple, différents pays perçoivent différemment les différents phénomènes. Des organisations terroristes sont reconnues comme telles dans certains pays, mais pas par d'autres. Des sectes sont reconnues par certains pays comme transgressant la loi sur l'activité religieuse, mais dans d'autres elles sont un symbole de la liberté de culte.

Il existe également d'autres exemples, notamment concernant l'éducation sexuelle des enfants. Certains pays le font dès la maternelle. Nous voyons des reportages qui, en tant qu'être qui n'est pas non plus parfait, me font dresser les cheveux sur la tête. Or d'autres pays en sont fiers. Ce sont des phénomènes du quotidien. Comment les journalistes doivent-ils couvrir ces processus au sein de leur société? Ils existent réellement et intéressent beaucoup de personnes. C'est une question très complexe.

Nous sommes certains que la permissivité, dans n'importe quel domaine de l'activité humaine, n'a mené à rien de bon. Les journalistes doivent élaborer avec responsabilité leurs approches professionnelles, le faire eux-mêmes. Au vu des sujets mentionnés, elles ne peuvent pas être communes pour toute la planète, pour chaque État, pour chaque communauté journalistique. Mais tant que ces thèmes ne seront pas débattus sérieusement, rien n'arrivera. Il arrive souvent qu'en proposant d'échanger les avis sur les thèmes mentionnés au format multilatéral, de comprendre que chacun a sa propre vérité, et de trouver une approche qui ne traumatiserait pas la population civile et les gens, on nous dit que nous oppressons la liberté d'expression parce que l'éducation sexuelle des enfants est une chose à laquelle ils ont toujours aspiré et qui sera promue désormais dans toutes les sphères de la vie. Le soutien de toute secte, c'est également "sacré". Mais si chacun s'appuyait sur ses propres principes, cela n'apporterait rien de bon. Il faut trouver un juste milieu, mais en respectant absolument les valeurs et traditions civilisationnelles, culturelles et historiques qui existent dans chaque société. Et nous défendrons notre culture, nos traditions, y compris législativement.

Question: Vous avez mentionné l'initiative sur le libre accès à l'information, notamment aux médias étrangers, qui sera soumise par la Russie au CMAE de l'OSCE. Il y a quelques semaines la Douma d’État a appelé le Ministère russe des Affaires étrangères à étudier la possibilité de priver d'accréditation plusieurs médias étrangers qui violeraient la législation russe, notamment la Deutsche Welle. Faut-il, selon vous, priver cet organe de presse allemande et d'autres médias d'accréditation en Russie?

Sergueï Lavrov: Nous en avons parlé avec Harlem Désir avant le début de la session. Le Ministère russe des Affaires étrangères ne soutient pas les idées visant à priver d'accréditation les médias. D'ailleurs, l'an dernier une activité similaire a été organisée à Kiev. Les journalistes russes n'ont pas été autorisés à y assister. Pour l'activité d'aujourd'hui nous n'avons causé aucun obstacle à qui que ce soit. Les journalistes ukrainiens ont parfaitement le droit de participer à cette activité s'ils le souhaitent.

En ce qui concerne la Deutsche Welle. Il y a quelques jours le directeur général de Twitter Jack Dorsey a déclaré qu'ils cessaient la publicité politique. Quand Deutsche Welle a publié sur ses pages un appel aux Russes à participer à une manifestation non autorisée, et que le Département d’État américain et l'Ambassade des États-Unis à Moscou ont diffusé les itinéraires prévus de l'opposition pour eux, n'est-ce pas une publicité politique?

Il est très important pour les journalistes de trouver des limites morales intérieures. Nous avons invité des représentants de la Deutsche Welle au ministère russe des Affaires étrangères, ils ont été reçus par l'adjoint au directeur du Département de l'information et de la presse Maria Zakharova.

Ils ont reconnu que ce n'était pas très correct dans le contexte des événements qui se déroulaient à l'époque à Moscou. Les couvrir est une chose, mais les préparer en est une autre, or de facto ils ont participé à la préparation de protestations non autorisées, en conseillant et même en appelant les gens. Ce n'est pas la fonction des médias. Mais je souligne une nouvelle fois que nous ne trouvons pas nécessaire et possible d'adopter des restrictions. Nous voulons être à la hauteur des engagements dont nous parlons, la liberté de l'activité des journalistes et la liberté d'expression, contrairement aux pays qui interdisent RT, Sputnik et d'autres de nos médias, créent de sérieuses obstacles à leur activité par des refus d'entrée et d'accréditation. Nous ne voulons pas répondre par les mêmes méthodes.

Question (traduite de l'anglais): Vous avez dit qu'à Londres, les diplomates et les journalistes n'avaient pas été autorisés à assister à un événement, et vous avez cité d'autres exemples. Vous êtes-vous demandé pourquoi cela n'arrivait qu'aux médias russes?

Sergueï Lavrov: Bien sûr. Il n'y a même rien à analyser. Nous sommes responsables de tout. La dernière chose que j'ai entendue: les émeutes au Chili, à Santiago et dans d'autres villes, serait l'œuvre de la Fédération de Russie. Je n'ai même rien à dire. C'est toujours la même chose: personne n'apporte la moindre preuve. RT et Sputnik ont été simplement qualifiés d'"instruments de propagande". Pourquoi? Personne ne cherchera à le prouver. Ils répondent seulement: lisez vous-mêmes ce qu'ils écrivent. Très bien, alors lisons et écoutons CNN et d'autres médias. Regardez les dialogues entre CNN et Fox News, les méthodes utilisées dans ce journalisme - c'est assez révélateur, je dirais.

Mais pour revenir à la raison pour laquelle ce sont nos médias qui sont refoulés, c'est pour la même raison qu'on ignore encore aujourd'hui ce qui est arrivé aux Skripal à Salisbury l'an dernier. Rien n'est montré ni expliqué. Quand c'est arrivé et que la plupart des pays membres de l'UE ont commencé à expulser nos diplomates, nous avons demandé si les Anglais leur avaient expliqué quelque chose, outre les déclarations publiques selon lesquelles cela avait "highly likely" été fait par la Russie. En baissant les yeux, on nous disait à voix basse que non, rien d’autre ne leur avait été dit, mais qu'on leur avait promis d’apporter des faits concrets plus tard. J’ai pris la peine de demander à chacun de mes homologues avec qui j’avais évoqué ce sujet, après un certain temps, si les Britanniques leur avaient fourni la preuve que la Russie était responsable de l’empoissonnement des Skripal. De nouveau, en baissant les yeux, ils me répondaient à voix basse que non, ils n'avaient vu aucune autre preuve hormis les déclarations publiques. 

La même chose concerne le Boeing malaisien. Le parquet néerlandais déclare que l'enquête se poursuit, mais on exige déjà des réparations de notre part. A la question de savoir où sont les données des radars ukrainiens, les enregistrements des contrôleurs ukrainiens, les images satellites américaines, nous n'obtenons aucune réponse. Mais la Russie est tout de même coupable.

La discrimination ciblée de nos médias témoigne d'une russophobie, d'une volonté d'expliquer ses échecs, d'une concurrence déloyale et d'une mauvaise foi à cet égard. Quand RT s'est placée parmi les médias mondiaux en affichant rapidement une popularité grandissante, la chaîne a fait l'objet des mêmes méthodes qui sont appliquées pour éliminer les concurrents dans l'économie et dans la coopération militaro-technique - sanctions, refus d'entrée, interdiction d'achats à la Russie ou de voyager en Russie. Tout est du même ordre.

Question: Vous avez mentionné le problème de la discrimination des médias russes dans les pays de l'OSCE. Que pensez-vous de la discrimination des médias russophones dans une région russe, qui plus est à Kaliningrad? Par exemple, le journal Novye Kolessa, dont je suis le rédacteur, paraît depuis 1995, mais aujourd'hui on refuse de le publier et de le diffuser dans le réseau commercial parce que je ne concerte pas la politique de rédaction avec le gouverneur de la région de Kaliningrad Anton Alikhanov. Que faire dans cette situation?

Sergueï Lavrov: Je n'ai pas entendu parler de ce cas. Pour réagir de manière cohérente je dois entendre le point de vue opposé, parce que je ne veux pas être investi du pouvoir d'un juge français qui peut en solitaire, sans avocat, priver un média de licence.

Je vous prie de me laisser une note sur ce qui s'est passé. C'est une affaire qui ne concerne pas tant le Ministère russe des Affaires étrangères que l'Union des journalistes de Russie, dont le président Vladimir Soloviev se trouve ici. J'en entends parler pour la première fois et je n'ai entendu qu'un seul point de vue. Mais vous avez atteint votre objectif: vous avez été entendu non seulement dans la région de Kaliningrad, mais également en dehors.

Question (adressée à Harlem Désir): Depuis un an et demi, je participe à l'Initiative pour la confiance dans le journalisme (Journalism Trust Initiative, JTI). Cette expérience m'a conduit à la conclusion que la transparence se termine là où commence l'utilité politique. La notion de "liste blanche" des médias introduite par Reporters sans frontières n'entre-t-elle pas en conflit avec toute l'idée de la JTI? Ne provoquera-t-elle pas la division du champ médiatique européen, la création d'un nouveau "mur" virtuel"?

Sergueï Lavrov (ajoute après Harlem Désir): Je voudrais commencer ma réponse là où s'est arrêté Harlem Désir concernant la nécessité, pour l'OSCE, de se pencher sur tous les problèmes dans ce secteur. L'exemple de Reporters sans frontières est très symptomatique non seulement dans le secteur du journalisme, mais également dans d'autres secteurs, en particulier en ce qui concerne les engagements de détruire l'arme chimique.

Il existe une tendance très nette ces dernières années dans les pays qui ne peuvent pas imposer rapidement leurs approches assez douteuses dans le cadre universel, et qui, parallèlement à leur présence formelle dans les structures universelles, créent des partenariats d'intérêts. En particulier, nos collègues français (nous en avons parlé avec le Ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian) ont créé un partenariat international pour lutter contre l'impunité de l'utilisation de l'arme chimique, par exemple, en Syrie. Il existe toute une Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC), une convention qui régule tout ce qui doit être fait pour qu'elle soit appliquée. Mais des problèmes sont survenus avec l'interprétation qu'avaient nos collègues occidentaux des pouvoirs du Secrétariat technique de l'OIAC. Ils continuent de promouvoir leur ligne dans cette organisation, mais dans le même temps ils ont créé, en dehors de la structure universelle multilatérale, un partenariat de pays qui est confortable pour eux et ceux qui partagent leurs approches très douteuses.

Malheureusement, selon moi, la même chose pourrait arriver à cause de l'initiative de Reporters sans frontières parce qu'ils font sortir du cadre universel de l'OSCE ce thème très douteux et controversé et tentent, en dehors des structures universellement reconnues, de former une position qui sera ensuite présentée comme la vérité de dernière instance. Cela m'inquiète. Je veux absolument que nous réaffirmions notre attachement à l'examen de tous les problèmes européens et euro-atlantiques dans le cadre de l'OSCE.

En plus de ce que j'ai dit en répondant à une question précédente, au vu des approches différentes de différents pays concernant les organisations terroristes, les sectes et l'éducation des enfants, il serait utile de rappeler le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Il est universel, avec la participation de tous les pays de l'OSCE, États-Unis et Canada y compris. L'un des premiers engagements de ce Pacte est l'attachement total à la liberté d'expression. Ensuite, il est dit que la liberté d'expression peut être restreinte par les lois d'un État pour des raisons de protection de la morale et de la sécurité nationale du pays. Nous l'oublions souvent, mais cela s'applique également aux journalistes.

Je propose, dans le cadre de la table ronde que nous voudrions organiser au niveau des journalistes de tous les pays de l'OSCE, d'évoquer également cet aspect, de demander à Harlem Désir et à son équipe d'analyser cette clause du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et de donner son avis sur cette clause dans les conditions actuelles parmi les États membres.

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