19 mai 202020:50

Allocution et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors d'une conférence de presse à l'issue de la session ministérielle du Conseil des États de la mer Baltique en visioconférence, Moscou, 19 mai 2020

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Nous venons de terminer la réunion ministérielle du Conseil des États de la mer Baltique (CEMB), pendant laquelle nous avons dressé le bilan de la présidence du Danemark en 2019-2020.

En voici les principaux résultats. Tout le monde a réaffirmé le rôle du CEMB en tant que mécanisme clé de la coopération multilatérale intergouvernementale en mer Baltique, contribuant à former dans la région un espace de confiance, de stabilité et de développement durable. Nous avons constaté que les deux éléments fondamentaux de l'interaction dans le cadre du Conseil restaient le dialogue politique et la coopération pratique, la réalisation de projets concrets.

Nous avons parlé de manière approfondie de l'impact de la crise provoquée par le coronavirus sur la coopération multilatérale dans notre région commune. Tous les participants étaient unanimes sur le fait que la situation actuelle affectait significativement de nombreux aspects des relations internationales et nécessitait de revoir notre approche des activités, notamment au sein des structures multilatérales.

Nous avons appelé nos partenaires à réfléchir à des démarches systémiques qui permettraient de consolider les efforts pour trouver des solutions régionales aux défis globaux qui se manifestent dans la région. Dans le cadre du mécanisme du CEMB, nous avons proposé plusieurs mesures concrètes afin de renforcer la coopération baltique. Par exemple, nous avons souligné l'importance de l'élaboration d'un nouveau document stratégique pour la région Baltique qui déterminerait les tâches et les objectifs de notre coopération pour la décennie commençant en 2021 - précisément à l'expiration de la Déclaration de Vilnius actuelle, qui a défini en 2010 les axes principaux de l'activité du Conseil pour la décennie actuelle.

Nous avons prôné la reprise de réunions entre les chefs de gouvernement du CEMB. C'était une pratique utile permettant d'analyser plus en détail et plus concrètement les différents aspects de notre activité commune. Nous avons également proposé de revenir à l'organisation, au niveau politique, de rencontres de coordination des conseils régionaux du Nord, dont le CEMB, le Conseil de l'Arctique, le Conseil euro-arctique de la mer de Barents, le Conseil nordique des ministres, avec la participation de partenariats créés dans le cadre de la Dimension septentrionale - un mécanisme de coopération entre l'UE, la Russie, l'Islande et la Norvège.

Nous avons avancé des initiatives visant à renforcer le potentiel financier du CEMB afin d'intensifier le travail sur les projets, ainsi que développer la coopération dans plusieurs domaines sectoriels. Nous avons souligné l'importance des projets ayant une influence sur la vie quotidienne des gens.

Nous avons prôné l'établissement d'une verticale de la coopération baltique à travers le renforcement de la coordination entre ses structures au niveau national, régional et municipal. Outre le Conseil des États de la mer Baltique, il existe des organisations de coopération sous-régionale des États de la mer Baltique, auxquelles participent les régions de nos pays, il y a l'Union des villes de la Baltique. La mise en place de la coordination entre elles permettra, évidemment, d'éviter les doublons et de réaliser plus efficacement nos intérêts communs.

Nous avons accordé une attention particulière à la lutte contre le crime organisé transfrontalier. Nous avons souligné que le Groupe de représentants personnels des chefs de gouvernement des États de la mer Baltique restait un mécanisme efficace pour lutter contre ce défi dangereux. Son travail est important non seulement en matière d'échange de points de vue et d'informations pour faire face aux menaces criminelles, mais également pour l'organisation d'activités communes apportant des résultats pratiques organisées au niveau des services policiers, frontaliers et douaniers. Nous nous sommes prononcés pour étendre le mandat de ce groupe également à la lutte contre le terrorisme, étant donné que les groupes terroristes et extrémistes sont très souvent financés par des revenus criminels.

Nous avons également parlé des graves défis climatiques et écologiques. Nous avons noté la pertinence de l'activité de protection de l'environnement et de l'adoption de principes de l'économie propre. Dans ce contexte, nous avons souligné l'importance de la Commission pour la protection de l'environnement marin dans la zone de la mer Baltique (HELCOM), ainsi que des initiatives utilisant les mécanismes du partenariat public-privé. A cet égard, nous avons attiré l'attention sur le projet "Initiative de Saint-Pétersbourg".

Dans notre discussion, une place importante était impartie à la coopération de jeunesse. Nous avons salué le lancement, sous l'égide du CEMB, de la nouvelle Plateforme de jeunesse pour la région de la mer Baltique. Nous pensons qu'elle pourrait devenir une plateforme de communication commune pratique pour les associations de jeunesse et les organes de pouvoir des pays membres du Conseil, qu'elle contribuera à la communication d'affaires, à l'échange d'informations, à la coopération lors de la réalisation de projets concrets, notamment le forum éducatif de jeunesse annuel "Artek baltique" que nous organisons à Kaliningrad depuis 2010. Nous avons proposé de lui apporter une dimension régionale dans le contexte de l'activité du CEMB.

Pour conclure, nous avons approuvé la nouvelle rédaction des documents statutaires du CEMB, achevant ainsi la réforme de l'organisation réalisée en 2018-2020. Elle s'appuie sur les mesures visant à renforcer l'efficacité du travail, à apporter une plus grande souplesse à son activité, à améliorer l'interaction avec d'autres formats multilatéraux.

A l'issue de la session a été adoptée une Déclaration conjointe détaillée. Elle nous oriente tous sur la poursuite du travail commun afin de promouvoir la coopération globale, dépolitisée et approfondie dans la région de la mer Baltique au profit de nos peuples.

Question: Avez-vous parlé aujourd'hui de la coopération baltique, plus précisément du projet Nord Stream 2? Si oui, qu'a-t-il été dit à ce sujet? Avez-vous des informations concernant la reprise de l'installation du gazoduc sous la mer Baltique? Quand est-il prévu de mener le projet à son terme?

On sait que le Danemark a retardé la délivrance de l'autorisation nécessaire aux partenaires du Nord Stream 2, notamment à la Russie, mais qu'il l'a finalement accordée. Cette situation a-t-elle affecté les relations entre la Russie et le Danemark?

Sergueï Lavrov: Le thème du Nord Stream 2 n'était pas à l'ordre du jour, personne ne l'a abordé.

Tout le monde peut suivre l'évolution de la situation autour de ce projet. Il est largement médiatisé. De nombreux commentaires sont publiés dans la presse russe et européenne. Les États-Unis accordent également une attention particulière à ce sujet. Hier, le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo s'est entretenu par téléphone avec le Ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas, avec lequel je m'entretiendrai également par téléphone. Le communiqué du Département d’État américain publié à l'issue de cet entretien téléphonique stipule que Mike Pompeo a directement appelé l'Allemagne à ne pas participer à la réalisation du projet Nord Stream 2.

On en parle, la question reste ouverte. Nous espérons sérieusement qu'elle sera réglée dans le cadre juridique. De nombreux mouvements assez politisés se sont produits autour de ce projet. La décision prise en UE concernant l'extension des normes du Troisième paquet énergie (Directive gazière) a déjà suscité de nombreuses questions. Elle a été prise à titre rétroactif et a détérioré les conditions qui existaient pour les investissements au moment de la signature de tous les documents nécessaires sur la mise en œuvre du projet Nord Stream 2.

La compagnie travaille au niveau des tribunaux. Cela a été également rapporté. Il y aura des appels en Allemagne, dans les structures de l'UE et à la Commission européenne. Je ne chercherais pas des implications politiques dans les actions de la compagnie. Mais c'est un fait: on cherche activement à faire entrave à ce projet.

Le Danemark a donné son autorisation. Mais j'ai lu récemment que les autorités danoises comptaient soulever de nouveau cette question à cause d'un nouveau navire de pose de pipeline. Il a été rapporté que le gouvernement danois étudiait la possibilité de soulever des questions supplémentaires par rapport à ce projet.

Je ne pense pas que le projet puisse être stoppé. Je suis certain qu'il sera réalisé. C'est dans l'intérêt de l'Allemagne et d'autres pays européens dont les compagnies participent à sa réalisation et, en fin de compte, de toute l'Europe, car il renforcera la sécurité énergétique européenne.

Je ne vais pas aborder les options mentionnées par les experts et les médias concernant les capacités juridiques qui existent pour surmonter la situation actuelle. Ces options sont nombreuses, mais tous les experts (je répète que c'est leur avis) s'accordent à dire que pratiquement toutes les options de règlement de cette collision juridique entraîneront une hausse du prix du gaz pour les consommateurs finaux, c'est-à-dire les citoyens de l'UE. En même temps, écrivent les experts, cette hausse du prix du gaz russe pour les citoyens des pays de l'UE permettra de rendre le gaz naturel liquéfié des États-Unis plus compétitif.

Les jeux géopolitiques ne cessent pas. La lutte concurrentielle continuera, notamment par des méthodes déloyales. Mais je suis certain que si tout le monde respectait les normes juridiques, notamment de l'UE (malgré toute leur ambiguïté, la compagnie Nord Stream 2 s'efforce de les respecter entièrement), cette question serait réglée à la grande satisfaction des acteurs du projet et, surtout, des consommateurs.

Cette situation n'affecte aucunement les relations entre la Russie et le Danemark. Elles se trouvent depuis longtemps dans l'état actuel. Je ne vois pas de changement particulier de notre approche des relations avec Copenhague à cause de la situation autour du projet Nord Stream 2. Qui plus est, nous sommes prêts à évoquer franchement avec les Danois toutes les questions préoccupantes, présenter nos intérêts et exprimer nos préoccupations concernant les événements influencés par le gouvernement danois.

Une visite du Ministre danois des Affaires étrangères Jeppe Kofod en Fédération de Russie était prévue, mais nous avons dû la repousser à cause du coronavirus.

Les relations ne sont pas brillantes, je le dis honnêtement et franchement. Nous voyons que sur nombre de questions concernant les relations avec la Russie dans le cadre de l'UE et de l'Otan, le Danemark adopte une position moins constructive que bien d'autres membres de ces organisations. Nous ne dramatisons pas. Nous sommes prêts à parler avec tout le monde, y compris nos collègues danois.

Question: Comptez-vous, lors de votre entretien avec le Ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas, évoquer le fait que le régulateur allemand a décidé de ne pas exempter le Nord Stream 2 de la directive gazière de l'UE?

Sergueï Lavrov: C'est une décision de l'Allemagne, dans le cadre de laquelle il faut tenir compte des intérêts de l’État allemand, du gouvernement allemand et des affaires allemandes. Il faut probablement tenir compte également des intérêts du respect des engagements allemands dans le cadre de l'UE. Je n’avais pas l'intention de le mentionner durant l'entretien avec Heiko Maas. Nous sommes convenus d'aborder d'autres sujets. Et je ne vais certainement pas forcer le gouvernement allemand à prendre telle ou telle décision, comme cherchent à le faire nos partenaires américains, notamment lors de l'entretien téléphonique de Heiko Maas avec Mike Pompeo dont le Département d’État américain a si bravement parlé.

Question: Ma question porte sur les déclarations des représentants américains, qui ont déjà annoncé que 50 respirateurs artificiels seront livrés en Russie mercredi et qu'une autre livraison était prévue pour le début de la semaine prochaine. Est-ce vraiment un geste de bonne volonté et cette livraison sera-t-elle gratuite? Comptons-nous à terme poursuivre une coopération mutuelle avec Washington dans la lutte contre le coronavirus, notamment en s'entraidant avec les médicaments et les informations dans le cadre de l'élaboration d'un vaccin? Que pouvez-vous dire de la déclaration du Président américain Donald Trump qui a de facto fixé un ultimatum en disant que les États-Unis se retireraient de l'OMS si d'ici 30 jours cette Organisation n'était pas modernisée?

Sergueï Lavrov: Le thème de la coopération entre la Russie et les États-Unis dans le contexte du coronavirus, vous le savez, a été évoqué plusieurs fois directement lors des contacts téléphoniques entre le Président russe Vladimir Poutine et le Président américain Donald Trump. Au stade précédent, le Président russe Vladimir Poutine avait proposé au dirigeant américain une aide avec certains types d'équipements médicaux. Cette aide a été apportée. Lors d'un autre entretien téléphonique, le Président américain Donald Trump a déclaré que les États-Unis avaient accru la production de respirateurs artificiels et voudraient soutenir les efforts du gouvernement russe pour combattre le coronavirus. C'était une proposition cordiale et sincère. Et nous l'avons prise en tant que telle. Le Président russe Vladimir Poutine l'a acceptée. Aujourd'hui cette proposition prend déjà une forme concrète, elle est mise en œuvre. Vous avez raison, nos partenaires américains prévoient deux vols qui transporteront ces appareils pour les établissements médicaux de la Fédération de Russie. J'espère qu'ils aideront à surmonter la situation chez nous.

Aussi bien dans le cas de notre aide aux États-Unis que des fournitures américaines en Russie, il s'agit d'une aide gratuite. Nous avons payé les livraisons que nous avons effectuées, les autorités américaines ont payé les respirateurs artificiels qu'elles vont nous fournir. Bien sûr, nous sommes prêts à poursuivre la coopération. Nous sommes ouverts à la coopération avec tous les pays. A nos yeux, il est très important d'instaurer une coopération transparente pour créer un vaccin, c'est l'un des principaux objectifs. De nombreux pays et laboratoires travaillent aujourd'hui à son élaboration.

Nous voudrions que ce travail se déroule dans une atmosphère d'entraide, de transparence et d'union des efforts, et ne devienne pas une entreprise purement commerciale pour être "le premier à obtenir la possibilité de tirer profit de cette situation". Des contacts durables ont été établis entre les établissements compétents de la Russie, des États-Unis, de la Chine, de tous les pays européens et des États d'autres régions. Nous promouvons toutes les formes de coopération, tout en nous orientant sur les recommandations de l'OMS.

Aujourd'hui s'achève la session de l'Assemblée mondiale de la santé. Je n'ai pas encore vu les résultats définitifs, mais la Déclaration a été approuvée. Elle est très pragmatique, vise à régler les problèmes concrets, à éviter toute politisation. Elle proclame la nécessité d'établir des faits professionnels et impartiaux uniquement dans le but de comprendre comment est apparue la pandémie et quelles mesures doivent être prises dans le cadre de l'OMS pour que cette expérience ne soit pas perdue et soit utilisée en cas de nouvelles pandémies à terme (ce qui est très plausible, malheureusement, selon les spécialistes). La Déclaration accorde une attention particulière à la tâche de créer un vaccin et d'y garantir l'accès à tous les pays du monde sans obstacles.

Je suis certain que l'OMS, comme toute autre structure, a besoin d'être perfectionnée. Cela ne peut être un acte unique qui réglerait tous les problèmes en trente jours, ou identifierait toutes les difficultés qui surviennent à l'étape actuelle et les solutions pour les surmonter. Il faut une analyse commune et sobre de la situation, et avant tout des faits. Nous sommes déjà habitués à ce que, dans de nombreux cas, malheureusement, nos collègues occidentaux accordent très peu d'attention aux faits, et pour être plus exact, n'en tiennent pas du tout compte dans la promotion de leurs initiatives politiques sur la scène internationale.

Nous ne voudrions pas que la lutte contre le coronavirus soit victime de tels jeux géopolitiques et ambitions. J'espère que les accords prévus par la Déclaration de l'Assemblée mondiale de la santé permettront de mettre la coopération internationale sur cette trajectoire.

Question: Le Président américain Donald Trump a annoncé récemment l'élaboration d'un "super missile" qui serait le missile hypersonique le plus rapide, trois fois plus que ceux dont disposent la Russie et la Chine, et 17 fois plus que ses analogues américains. Donald Trump affirme qu'il n'y a "pas le choix" et justifie cette décision par la "présence de puissants adversaires". Que pensez-vous de telles déclarations et élaborations en pleine pandémie?

Sergueï Lavrov: Je ne possède pas de compétences techniques spéciales permettant de mesurer la vitesse du son ni combien de fois un projectile la dépasse. Les spécialistes qui en savent bien plus et maîtrisent ce sujet professionnellement ont déjà commenté les suppositions selon lesquelles le missile atteindrait 17 fois la vitesse du son.

Je ne veux pas m'ingérer dans cette discussion. Je fais en sorte que nos relations avec les États-Unis ne soient pas ternies par de nouveaux problèmes. Il est évident que l'un des domaines dans lesquels ces relations ont besoin d'une sérieuse amélioration est le dialogue sur la stabilité stratégique, la maîtrise des armements. Nos collègues américains détruisent successivement tous les instruments et limitations qui existent en la matière, à commencer par le Traité sur l'ABM. Très récemment, le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire a cessé d'exister. En dépit de toutes nos tentatives de reprendre les discussions et de s'entendre sur un moratoire, nous ne voyons aucun résultat à cause de la position de l'Otan. Le Traité Ciel ouvert est déjà menacé. Les États-Unis ont également annoncé officiellement qu'ils ne ratifieraient pas le Traité sur l'interdiction complète des essais nucléaires. Le Traité de réduction des armes stratégiques (START III) est pratiquement le seul désormais. Nous voudrions vraiment qu'il reste en vigueur au moins pour les cinq prochaines années, et toutes les nouvelles idées soumises sur la stabilité stratégique à l'étape actuelle pourraient être examinées sans hâte, avec la participation de tous ceux qui sont prêts à participer à cette discussion.

Début avril déjà, lors de leur entretien téléphonique, le Président russe Vladimir Poutine et le Président américain Donald Trump ont parlé de la nécessité de combattre le coronavirus, de la situation sur les marchés pétroliers mondiaux, de nos affaires bilatérales, ainsi que des négociations sur la stabilité stratégique. Ils ont chargé le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo et le Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie de s'entendre sur la reprise du dialogue sur la stabilité stratégique. Nous avons parlé avec Mike Pompeo. Nous nous sommes mis d'accord sur le fait que le nouveau représentant américain sur ce dossier, Marshall Billingslea, prendrait contact avec le vice-Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Riabkov en charge de ce dossier au Ministère des Affaires étrangères. Le 8 mai 2020 a été organisé leur premier entretien téléphonique "d'essai", de présentation. Les Américains ont promis que dès qu'ils seraient prêts ils proposeraient des délais concrets pour organiser une visioconférence afin d'évoquer le fond des problèmes de stabilité stratégique au format interministériel (le "super missile" et tout ce qui concerne le contrôle des armes nucléaires) avec la participation des représentants concernés des ministères de la Défense et des services de sécurité. Nous attendons une telle proposition concernant la date de nos consultations en visioconférence.

Vous avez mentionné que pour justifier la nécessité d'un tel missile, le Président américain Donald Trump avait dit que Washington n'avait "pas le choix", qu'il existait des "adversaires puissants". La notion de "stabilité stratégique" disparaît du vocabulaire de l'administration américaine actuelle. Au lieu de la stabilité stratégique en tant qu'objectif auquel il faut aspirer dans les relations entre les pays et dans les relations entre les principales puissances mondiales, on utilise une nouvelle notion, un nouveau terme, celui de "rivalité stratégique" entre les grandes puissances. Autrement dit, on amorce conceptuellement une rivalité et non la stabilisation de la situation. Il est également possible de philosopher sur ce thème. Mais la compréhension des véritables causes d'une telle transformation des termes conceptuels nécessite un dialogue direct, qui n'existe pas encore, malheureusement.

Question: Pouvez-vous commenter la déclaration de Georgette Mosbacher, Ambassadrice des États-Unis à Varsovie, qui a admis le déploiement de l'arme nucléaire américaine en Pologne au lieu de l'Allemagne. Le Ministère russe des Affaires étrangères a déjà déclaré que ce serait une violation de l'Acte fondateur Otan-Russie. Cette démarche hypothétique pourrait-elle avoir des conséquences pratiques selon vous?

Je souhaiterais également demander une précision sur la sécurité. Il y a un certain temps, la Russie a proposé aux pays, notamment de la région de la mer Baltique, de réduire le nombre et l'ampleur des exercices militaires. Les pays de l'autre côté de la ligne ont-ils donné une réponse?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne les déclarations de l'Ambassadrice américaine à Varsovie Georgette Mosbacher, notre Ministère a fourni un commentaire détaillé. Vous comprenez qu'il s'agit de l'arme nucléaire américaine sur le territoire de pays européens, y compris de l'Allemagne (l'un des cinq pays possédant cette arme). Cela ne stabilise pas la situation: pour que ce soit le cas, le pays qui détient cette arme nucléaire doit la rapatrier sur son territoire, comme l'a fait la Fédération de Russie depuis longtemps.

Non seulement les États-Unis maintiennent leur arme dans cinq pays de l'Otan, mais ils organisent également des "missions nucléaires conjointes de l'Otan" (nuclear sharing). Dans leur cadre, des militaires de pays non nucléaires s'entraînent à manipuler l'arme nucléaire. C'est une violation directe du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, dont nous célébrons une date jubilaire cette année.

En ce qui concerne la possibilité d'un transfert de l'arme nucléaire américaine d'Allemagne en Pologne, comme vous l'avez indiqué, ce serait une violation directe de l'Acte fondateur Otan-Russie par lequel l'Alliance s'est engagée à ne pas déployer, à aucun moment ni à l'avenir, l'arme nucléaire sur le territoire de nouveaux membres.

Je doute que de telles procédures soient lancées en pratique. Le plus frappant pour moi dans cette histoire n'est las l'arme nucléaire, mais la facilité avec laquelle les ambassadeurs américains dans les pays européens n'expriment pas simplement la position de leur pays mais la dictent au pays d'accueil. Tout le monde sait que l'Ambassadeur américain en Allemagne Richard Grenell n'a pas la langue dans sa poche et n'hésite pas à adresser des reproches publics aux représentants officiels allemands, au gouvernement allemand.

Quand ce thème a fait surface après qu'un parti de la coalition allemande au pouvoir a suggéré de renoncer à l'arme nucléaire américaine sur le territoire allemand, l'ambassadrice américaine à Varsovie Georgette Mosbacher a immédiatement déclaré que dans ce cas les Polonais la prendraient chez eux. Ce qui fait que deux grands pays de l'Europe, l'Allemagne et la Pologne, font l'objet d'un débat sur les mesures à engager dans un domaine qui relève de la souveraineté de ces pays. Ces démarches éventuelles sont évoquées par les ambassadeurs américains "par le biais du direct". Cela témoigne davantage de la situation en matière de stabilité stratégique que de l'éventualité hypothétique d'un transfert de l'arme nucléaire américaine d'Allemagne en Pologne.

Question: Que pensez-vous de la proposition de réduire le nombre d'exercices?

Sergueï Lavrov: Cette proposition a été formulée l'an dernier quand le chef d'état-major des forces armées russes, Valeri Guerassimov, a rencontré son homologue de l'Otan. Il a remis un projet de mesures pour renforcer la confiance, contenant notamment des propositions d'écarter les exercices de la ligne de contact entre les pays de l'Otan et la Fédération de Russie. Une mesure supplémentaire de confiance était également prévue: la détermination d'une distance minimale de rapprochement entre les avions militaires et les navires de guerre.

Dans le prolongement de la fameuse initiative du Président finlandais Sauli Niinistö sur la sécurité aérienne dans la région de la mer Baltique, il était prévu de s'entendre pour que les avions militaires volent avec leurs transpondeurs allumés. Nous n'avons pas encore reçu de réponse claire à ces propositions (cela fera bientôt un an). Valeri Guerassimov a récemment rencontré le général Tod Wolters à Bakou et a rappelé que nous attendions une réponse. Aucune réaction n'a encore suivi.

Dans le contexte du coronavirus, nos militaires ont annoncé la réduction de l'ampleur des exercices et déclaré qu'ils ne planifiaient aucun exercice à proximité de la ligne de contact avec l'Alliance. Mais le problème principal réside dans l'absence de mécanismes utiles de contacts directs entre les militaires de la Russie et de l'Otan. Nos collègues de l'Otan acceptent uniquement des rencontres au niveau  du chef d'état-major des forces armées, mais les mécanismes de coopération pratique avec la participation des militaires sont entièrement bloqués, à notre plus grand regret.

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