17 février 202018:10

Réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, à l'issue de la 56e Conférence de Munich sur la sécurité, Munich, 17 février 2020

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La Conférence de Munich sur la sécurité vient de prendre fin. Vous avez suivi les discours. Nos médias ont déjà donné leur évaluation. Je serai ravi de pouvoir répondre à vos questions.

Question: Avez-vous évoqué, pendant votre entretien avec le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo, la participation du Président américain Donald Trump à la réunion des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies proposée par la Russie? La position des Américains s’est-elle éclaircie ?

La prolongation du Traité de réduction des armes stratégiques (START III) a-t-elle été abordée? Avez-vous réussi à trouver une entente?

Sergueï Lavrov: Nous avons abordé une multitude de questions. Le communiqué diffusé par les services de presse du Ministère russe des Affaires étrangères et du Département d’État américain le mentionne. Nous avons évoqué les questions relatives à tous les problèmes figurant à l'ordre du jour de notre dialogue stratégique, notamment celles qui relèvent de la compétence des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, et la maîtrise des armements. Nous sommes convenus de poursuivre une discussion concrète et professionnelle.

J'ai senti un certain progrès vers une approche plus constructive de nos partenaires américains.

Question: Le Président français Emmanuel Macron a parlé à plusieurs occasions de la nécessité d'une participation de la Russie à la sécurité paneuropéenne et d'un changement de stratégie par rapport à notre pays. Des propositions réelles en matière de sécurité ont-elles été adressées à la Russie en termes de sécurité européenne, notamment de la part de la France?

Sergueï Lavrov: En effet, des propositions ont été formulées du côté de la France. Je dirais que la France fait preuve d'une véritable prévoyance politique et géopolitique, de pragmatisme et de disposition au dialogue. Cela a été exprimé par le Président français Emmanuel Macron, avec des réserves émises concernant son attitude envers les sanctions et la Russie en tant que telle. Il a appelé à accepter la réalité. La Russie existe et influence de nombreux processus dans le monde. D'autant qu'elle cohabite côte à côte avec l'Europe. Cela a fait contraste étant donné que la plupart des orateurs européens et américains parlaient d'un déclin de l'influence de notre pays, certains avec regret, d'autres avec inquiétude. Mais le slogan de la conférence actuelle, "Westlessness", s'est traduit, d'un côté, par le fait que nos partenaires occidentaux ont commencé à chercher des coupables au sein du camp occidental en pointant du doigt Washington, accusé d'avoir oublié les intérêts de l'Europe, de mener une politique étrangère égoïste, d'ignorer les problèmes des Européens et ses engagements envers ces derniers, et, de l'autre, également à rechercher des coupables en pointant du doigt la Russie et la Chine. Avant tout la Chine. C'était probablement une nouveauté dans les discussions de cette envergure - le fait que la Chine se place largement en tête dans la liste des menaces principales selon nos collègues occidentaux.

A 99%, la Conférence s'est résumée à un débat pour savoir qui était coupable ou qui exprimera le mieux ses reproches aux autres - que ce soit les Européens, la Chine ou la Russie. Bien sûr, sur ce fond le discours du Président français Emmanuel Macron était absolument sensé, lucide, orienté sur la recherche de solutions et non sur les tentatives de trouver des coupables et justifier ainsi son inaction.

Vous avez mentionné sa proposition concrète d'entamer un dialogue avec la Russie sur l'architecture de sécurité. Oui, il existe des propositions concrètes. D'ailleurs, quand les États-Unis ont détruit le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaires (FNI) et que ce dernier a cessé d'exister, le Président russe Vladimir Poutine a envoyé des messages explicites à tous les dirigeants des pays occidentaux et autres, dans lesquels il a exprimé notre vision de la situation et  a appelé à ne pas laisser disparaître les derniers accords sur cette catégorie d'armes nucléaires. Il a attiré l'attention sur le fait que nous avions décrété un moratoire tant que les missiles américains de cette classe n'étaient pas mis en service et déployés dans telle ou telle région - si c'était le cas, nous réagirions de manière symétrique. Mais d'ici là, nous avons proclamé un moratoire.

Dans son message adressé aux dirigeants occidentaux, Vladimir Poutine a appelé à un moratoire réciproque, ce à quoi la plupart des collègues occidentaux n'ont pas réagi ou ont répondu que la Russie aurait prétendument déployé des missiles interdits dans la région de Kaliningrad et voudrait maintenant qu'ils adhèrent au moratoire avant de déployer quoi que ce soit. Or aucun destinataire, sauf Emmanuel Macron, n'a remarqué que dans son message proposant un moratoire réciproque Vladimir Poutine s'était dit prêt à évoquer les éventuelles mesures de vérification d'un tel moratoire. Emmanuel Macron l'a remarqué et a dit qu'il était intéressé par un tel dialogue. Avec les Français nous évoquerons ces sujets, mais une entente sur des décisions concrètes nécessite des négociations multilatérales et des consultations avec la participation, bien évidemment, des États-Unis qui, en détruisant le FNI, posent activement les prémisses d'un déploiement de ces armes autrefois interdites en Europe et en Asie - ils ne le cachent pas. En mentionnant le Japon, la Corée et des îles dans l'océan Pacifique.

Eu égard à la proposition de dialogue multilatéral entre l'Otan et la Russie formulée par Emmanuel Macron, il était intéressant de lire l'interview du Secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg, récemment accordée au quotidien français Le Figaro. Répondant directement à la question de savoir ce qu'il pensait de l'appel d'Emmanuel Macron à entamer un dialogue avec la Russie, Jens Stoltenberg a déclaré que le dialogue était déjà mené et qu'il était institutionnel, que toutes les questions étaient évoquées, notamment la maîtrise des armements, la transparence, etc. Apparemment, il sous-entend par un tel dialogue, qui, selon lui, est "institutionnel", le Conseil Otan-Russie. Il existe formellement, il s'est réuni quelques fois ces dernières années, mais à chaque fois tout se limitait à un dialogue composé de monologues. Du moins, nous proposions de commencer une discussion concrète sur la hausse de la confiance, de son renforcement, sur plus de transparence. De la part de l'Otan nous entendons seulement des slogans tels que "l'Ukraine" ou encore "renforçons le Document de Vienne de 2011" - qui a été adopté dans des réalités militaro-politiques complètement différentes, quand l'Otan ne renforçait pas à une telle échelle son infrastructure militaire près de nos frontières. Durant ces années, ils ont avancé dans notre direction, ils ont gonflé leurs "muscles militaires", ils organisent des exercices sans précédent avec la participation de plus de 40.000 militaires et 35.000 véhicules - dont la moitié sont américains.

A présent que cet équilibre, qui existait en 2010, a été soudainement enfreint, on nous propose d'essayer de nous entendre sur les mesures pour apaiser la situation. Ça n'ira pas. D'autant que quand nos collègues otaniens et Jens Stoltenberg disent qu'ils sont disposés au dialogue avec la Russie, ils mentent: ils sont disposés à un dialogue qu'ils comprennent comme l'expression de reproches à notre égard, notamment au sujet de l'Ukraine. Le Conseil Otan-Russie, dont ils parlent tant aujourd'hui, ne s'était jamais réuni sans tentative d'ultimatum de nous imposer l'examen des problèmes ukrainiens dans ce format. Nous répondons (et je l'ai dit à Jens Stoltenberg durant notre rencontre à Munich), que l'Otan n'a rien à voir avec l'Ukraine. Nous menons le dialogue avec les pays occidentaux qui s'occupent du processus de paix ukrainien, et ce sont avec tous les membres du format de Normandie - la France et l'Allemagne. Étant donné que les Américains ont également participé parfois aux conversations ukrainiennes, du moins ces deux dernières années, nous sommes également en contact avec eux. Alors que l'Otan en tant que telle n'a rien à voir avec les problèmes ukrainiens. Elle ne peut que les aggraver en affirmant constamment qu'elle attend l'Ukraine dans ses rangs les bras ouverts. Cela ne fait qu'aggraver la situation et sape les efforts visant à mettre en œuvre les Accords de Minsk.

Pour parler d'autre chose, n'oublions pas (et je l'ai également rappelé à Jens Stoltenberg) que c'est l'Otan qui a mis fin à pratiquement tous nos formats d'interaction, notamment dans la lutte contre le terrorisme en Afghanistan, l'équipement des forces de sécurité afghanes, le dossier antiterroriste à une plus grande échelle et bien d'autres axes pratiques de notre coopération par le passé.

Il n'est déjà plus professionnel de faire semblant que l'Otan garde une approche constructive seulement parce qu'elle a parfois l'obligeance de proposer de réunir le Conseil Otan-Russie pour de nouvelles discussions. Derrière toutes ces déclarations selon lesquelles l'Otan mènerait avec nous un dialogue sur la maîtrise des armements, les mesures de transparence et le renforcement de la confiance, se trouve un vide.

Quand, il y a quelques jours ici à Munich, j'ai rappelé au Secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg que nous attendions des réponses à nos propositions purement objectives, il a réagi par des remarques maladroites en disant tout cela serait examiné plus tard. Ces propositions ont été faites il y a environ un an par l’État-major des forces armées de la Fédération de Russie, et elles sont très concrètes. Premièrement: s'entendre pour éloigner les exercices des forces armées russes et otaniennes de la ligne de contact à une distance convenue. Asseyons-nous et trouvons une entente. Silence.

Deuxièmement, depuis longtemps la question de la garantie de la sécurité en mer Baltique et dans sa région n'est pas réglée. Nos militaires ont proposé de s'entendre pour que les avions militaires qui survolent l'espace aérien de la région Baltique utilisent des transpondeurs, comme le font les avions civils. Une autre mesure primordiale est de trouver une entente sur la distance minimale acceptable pour le rapprochement des navires de guerre et des avions militaires de la Russie et de l'Otan. Silence, de nouveau. Évidemment, dans ces conditions, nous voudrions vraiment que les idées exprimées par le Président français Emmanuel Macron à plusieurs reprises pénètrent dans la tête de l'Otan afin qu'on puisse comprendre à quel point elle est malade ou saine.

Question: Quand se tiendra le prochain sommet au "format Normandie"? Y a-t-il des motifs pour une telle réunion?

Sergueï Lavrov: Ces motifs ne pourront apparaître que quand les décisions du sommet précédent, qui s'est réuni en décembre 2019 à Paris, seront mises en œuvre. Pour l'instant, nous ne voyons aucun progrès. La séparation des forces et du matériel est freinée par Kiev. Je rappelle qu'avant le sommet de Paris il avait été convenu de séparer les forces et le matériel tout le long de la ligne de démarcation. Mais pendant la réunion le Président ukrainien Vladimir Zelenski avait absolument refusé de s'y engager et avait insisté pour que l'entente soit conclue sur une séparation seulement au niveau de trois communes concrètes. Ces communes concrètes n'ont toujours pas été convenues, et nous constatons une réticence des autorités ukrainiennes à s'entendre à ce sujet.

Il n'y a pas non plus de progrès dans l'accomplissement d'un autre accord du sommet de Paris: la coopération sur le déminage. Tout bute sur la réticence pathologique du pouvoir ukrainien, aussi bien à l'époque de l'ancien Président Piotr Porochenko qu'actuellement sous Vladimir Zelenski, à remplir les termes des Accords de Minsk sur l'établissement d'un dialogue direct avec Donetsk et Lougansk. Il est clair qu'il est impossible de séparer sur le terrain les forces et le matériel sans dialogue direct, tout comme il est impossible de s'entendre sur le déminage. Cependant, vous entendez les déclarations des responsables ukrainiens disant qu'ils sont prêts à s'entendre avec les habitants du Donbass, mais pas avec les individus élus par les habitants pour garantir une vie normale sur ces territoires qui font l'objet d'un blocus commercial et économique illégal et inadmissible de la part de Kiev.

Sur le plan politique, nous ne voyons pas non plus de progrès au niveau des engagements pris par l'Ukraine à Paris sur l'intégration de la "formule Steinmeier" dans la législation ukrainienne et sur l'inscription de tous les aspects du statut juridique du Donbass dans la législation de l'Ukraine à titre permanent. C'est pratiquement une citation des décisions prises à Paris. Nous attendons que tous ces termes soient remplis. Avant de réunir un sommet, il faut non seulement mettre en œuvre l'entente précédente, mais également comprendre quelles solutions nous présenterons au nouveau sommet. Il faut le faire après la mise en œuvre de l'entente conclue. C'est pourquoi les déclarations de nos collègues du Format Normandie concernant le mois d'avril comme date de réunion du prochain sommet ne sont que leurs souhaits, leurs idées exprimées à voix haute, rien de plus. Je répète que les sommets du Format Normandie approuvent des accords et des recommandations qui sont impossibles à mettre en œuvre sans un travail objectif et constructif au sein du Groupe de contact où sont représentés Kiev, Donetsk et Lougansk.

Nous voyons que nos collègues ukrainiens et leurs partenaires européens tentent de jouer leur jeu, de transférer tout le processus de paix du Groupe de contact vers le Format Normandie, suivant la logique selon laquelle la Russie serait une partie du conflit. Cette logique est préjudiciable, elle n'est pas fixée dans les Accords de Minsk ni dans la résolution 2202 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui a intégré à l'unanimité ces accords dans le droit international. C'est pourquoi il faudra travailler dans le Groupe de contact. Sinon nos collègues occidentaux devront reconnaître leur propre impuissance par rapport à leur rôle de garant du processus de mise en œuvre des Accords de Minsk.

Question: La Turquie déclare qu'elle respecte ses engagements à Idleb. En même temps, une source rapporte que des combattants syriens reçoivent de sa part des armes, notamment des systèmes antiaériens portatifs. Vous avez dit que la Turquie n'avait pas tenu son engagement principal - effectuer la séparation entre les terroristes et les groupes prêts à négocier avec le gouvernement. Quelles démarches sont entreprises actuellement afin d'éviter l'aggravation de la situation à Idleb? Qui est responsable de l'escalade? Évoquera-t-on la signature de nouveaux accords pendant les pourparlers prévus aujourd'hui durant la visite de la délégation turque à Moscou?

Sergueï Lavrov: Vous avez justement noté que l'entente principale sur Idleb, fixée encore en 2018 à Sotchi dans le Mémorandum approuvé par le Président russe Vladimir Poutine et le Président turc Recep Tayyip Erdogan, concernait la séparation entre les combattants prêts au dialogue avec le gouvernement, d'une part, et les terroristes proclamés comme tels par le Conseil de sécurité des Nations unies de l'autre. C'est avant tout le Front al-Nosra et toutes ses incarnations (la dernière étant Hayat Tahrir al-Cham). Cette séparation est la clé pour tout le reste. C'est l'absence de progrès dans ce sens qui a expliqué l'entente suivante selon laquelle tant que la séparation n'aurait pas lieu, il fallait créer une bande démilitarisée à l'intérieur de la zone de désescalade d'Idleb, afin que s'en retirent tous ceux qui continuaient et continuent de bombarder les positions des forces syriennes, l'infrastructure civile syrienne et notre base aérienne. Cela avance difficilement aussi, même si nos collègues turcs ont déployé des postes d'observation. Toutefois, après l'installation de ces postes d'observation, les terroristes ont continué d'attaquer les positions syriennes et les positions de notre base aérienne, ce qui ne pouvait pas rester sans réponse. Toutes les attaques étaient réprimées par les forces armées syriennes avec notre soutien.

En ce qui concerne le règlement de la situation d'Idleb, vous avez très justement indiqué qu'aujourd'hui à Moscou se déroulaient de nouveaux pourparlers entre les délégations interministérielles de la Fédération de Russie et de la République turque. Tous les faits sont sur la table, les représentants militaires des deux pays qui se trouvent sur le terrain en Syrie dans la région d'Idleb analysent les changements de situation en maintenant un contact permanent entre eux. Selon les militaires russes et turcs, ils s'entendent parfaitement. J'espère qu'ils pourront présenter des idées permettant d'apaiser cette situation en s'appuyant sur les accords conclus entre les présidents de la Russie et de la Turquie.

 

 

 

 

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