8 octobre 202119:04

Allocution d'ouverture et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre russe des Affaires étrangères, au cours d'une rencontre avec les membres de l'Association of European Businesses, Moscou, 8 octobre 2021

2011-08-10-2021

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Mesdames et messieurs,

Je suis ravi d'assister à cette nouvelle rencontre avec les membres de l'Association of European Businesses. Notre dernier échange remonte à environ un an - il avait eu lieu le 5 octobre 2021. Compte tenu de la pandémie, notre rencontre s'était déroulée dans un format hybride: en présentiel et à distance. Une telle régularité reflète notre intérêt mutuel pour que les milieux d'affaires européens se sentent bien en Fédération de Russie et aident à développer nos relations, qui laissent actuellement à désirer. Leur dégradation revêt un caractère chronique. Ces sept dernières années ont été un septennat d'occasions manquées, si l'on analyse les relations entre la Russie et l'Union européenne en général.

La seule proposition constructive depuis des mois - l'initiative vitale de la chancelière allemande Angela Merkel et du président français Emmanuel Macron d'organiser un sommet d'urgence Russie-UE - a été enterrée, s'est perdue dans le labyrinthe d'une logique absurde dictée par certains membres de l'Union européenne qui avaient décidé qu'un tel sommet serait un "cadeau" pour la Russie. Mais nous n'avons pas besoin de cadeaux, nous n'en attendons de personne. Ce n'est pas l'objectif de notre vie ou de notre travail.

Nous n'avons aucune attente exagérée car nous comprenons que la situation actuelle est allée trop loin. Personne n'arrivera à la changer rapidement. La confiance a été torpillée trop considérablement par une série de mesures unilatérales de Bruxelles. Nous estimons néanmoins qu'il est important de ne pas aggraver davantage cette situation, déjà très sérieuse, et de s'abstenir au moins d'introduire de nouveaux facteurs irritants et négatifs qui ne feront que nourrir et aggraver la tendance négative de ces dernières années. Idéalement, nous voudrions bien sûr trouver des points de contact dans les domaines où nos intérêts coïncident, notamment dans la coopération d'affaires, les projets économiques, les investissement réciproques et le commerce. Ces domaines nous offrent évidemment des opportunités de ce genre.

D'autant que malgré les sanctions promues par nos collègues de Bruxelles, nous sommes des voisins proches et demeurons des partenaires économiques très importants, car la géographie est têtue. Nous avons constaté une certaine chute liée à la pandémie, mais, selon mes informations, nos échanges se sont chiffrés à plus de 150 milliards de dollars au cours des sept premiers mois de l'année, ce qui a constitué une croissance de 40% en glissement annuel. Cela s'explique évidemment en grande partie par la baisse liée aux restrictions sanitaires de 2020, mais nous constatons néanmoins une tendance positive, que nous voulons tous préserver. À ces fins, il est important de non seulement maintenir des contacts et de rechercher des projets appropriés, mais aussi de ne pas ériger de barrières supplémentaires, de ne pas politiser les liens commerciaux et d'investissement, et de ne pas recourir à des méthodes de concurrence déloyale.

Nous constatons malheureusement que cela n'est pas toujours le cas. Au contraire, la chute économique liée à la pandémie, qui aurait objectivement demandé des efforts conjoints visant à sortir plus rapidement de la crise, est utilisée par certains pour raidir les approches de l'Union européenne envers ses relations avec les pays tiers dans le commerce, l'économie et d'autres domaines. Des mesures restrictives sont utilisées de plus en plus souvent. Nous entendons - personne ne tente même de le cacher - que de nouveaux outils protectionnistes sont en préparation.

Nous sommes certains que cette approche est erronée. Il est important de rechercher ensemble de nouveaux points de croissance qui contribueraient au rétablissement de la stabilité de nos économies après le Covid. Nous promouvons une coopération pragmatique tenant compte des besoins réels liés aux objectifs de développement socioéconomique de la Russie et des pays européens dont les entreprises sont représentées dans cette salle.

Nous avons des intérêts communs dans des domaines-clés définissant le développement futur de notre civilisation tels que le changement climatique, l'économie verte, la santé, la numérisation, la science et les technologies. Nous avons réalisé certains accomplissements dans ces questions et ces domaines. Nous avons confirmé nos intérêts communs dans ces secteurs au niveau politique, notamment au cours de la visite à Moscou de Josep Borrell, Haut-Représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, en février dernier. Il nous faut progresser dans ces domaines de manière beaucoup plus concrète et respectueuse, rechercher un équilibre d'intérêts stable au lieu de tenter d'imposer son point de vue. Nous avons cette volonté politique. Nous avons intérêt à progresser vers le rétablissement des contacts réguliers et systémiques dans tous ces domaines.  

En matière de santé, nous coopérons avec l'Agence européenne des médicaments pour certifier le vaccin Spoutnik V. Ce travail a considérablement progressé. Nous sommes actuellement à l'étape de l’"expertise progressive". Il est nécessaire de résoudre toutes les questions relatives à la certification, à la reconnaissance mutuelle des vaccins, sur la base d’un dialogue professionnel entre les experts médicaux, sanitaires et épidémiologiques. Les politiciens ne doivent pas empêcher ce dialogue professionnel mais le favoriser par tous les moyens.

Nous travaillons également de manière assez régulière sur le climat, notamment dans le contexte des préparatifs de la 26e session de la Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques à Glasgow.

Nous sommes préoccupés par le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, annoncé et développé activement par l'Union européenne. La Commission européenne a publié un projet de règlementation de ce système il y a trois mois. Selon les experts, russes comme étrangers, l'utilisation de cet outil pourrait se solder en pratique par des dépenses supplémentaires pour les opérateurs économiques non seulement des partenaires de l'UE, mais aussi de ses membres. Cela pourrait limiter les capacités financières des opérateurs économiques en matière d’introduction plus active des technologies vertes.

Nous estimons qu'il est nécessaire de tout calculer le plus correctement possible afin que cet outil ne se solde pas par l'apparition d’une forme de protectionnisme climatique. J'ai lu une grande interview de Markus Ederer, ambassadeur de l'UE en Russie. Je m’attendais à ce qu’il participe à l'événement d'aujourd'hui mais il n'a visiblement pas assez de temps libre. Il a donc accordé une grande interview. Elle contient beaucoup de questions et de propos intéressants qui caractérisent la mentalité de Bruxelles vis-à-vis de l'état actuel de nos relations et de leur rétablissement. C'est une question à part, mais très importante. Certaines choses m'ont surpris. Concernant le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, Markus Ederer affirme clairement que ce système sera conforme aux exigences de l'Accord de Paris et aux engagements de l'UE devant l'Organisation mondiale du commerce. Ces paroles sont justes. Mais nous voudrions qu'elles se traduisent en actes. Si nous voulons obtenir ce qu’a promis Markus Ederer, nous avons besoin de dialogue. S'ils nous disent qu'ils savent tout, qu'ils décideront tout et que tout ira bien, ce n'est pas un moyen convenable de résoudre de telles questions fatidiques. 

L'agenda climatique est très étroitement lié à l'énergie. En 2014, Bruxelles a gelé tous les dialogues sectoriels, notamment le dialogue énergétique. Nous maintenons cependant des contacts épisodiques dans ce domaine. Dans tous les cas, l'Union européenne reste le plus grand consommateur de ressources énergétiques russes.

Je ne vais pas dire grand-chose sur le Nord Stream 2. Le Président russe Vladimir Poutine a récemment organisé une grande réunion pendant laquelle il a présenté d'une manière très détaillée nos estimations de la valeur de ce gazoduc, ainsi que de la situation actuelle des prix de l'énergie. Le Nord Stream 2 et le Turkish Stream, qui est actuellement en train d’être relié à l'Europe centrale et du Sud-Est, sont des projets qui ont été imaginés, concertés, approuvés et réalisés dans l'intérêt de la diversification des sources d'approvisionnement en énergie et de l'augmentation de la sécurité énergétique du continent européen.

Nous promouvons au cas par cas la coopération avec les pays de l'Union européenne dans le nucléaire civil. En général, au niveau politique, la Commission européenne, Bruxelles, n'encourage ni ne favorise - pour ne pas dire plus - la coopération énergétique avec des pays membres concrets de l'Union. Nous regrettons cette position. Dans le contexte actuel de hausse rapide des prix des hydrocarbures, surtout du gaz naturel et de l'électricité dans les pays de l'UE, il est évident qu'il nous est nécessaire de coopérer de manière plus étroite et systémique dans ce domaine.

Certains politiciens et médias européens suivent l'exemple de nos collègues américains et tentent d'accuser la Russie de la situation actuelle. Je voudrais encore une fois vous rediriger vers l'intervention du Président russe Vladimir Poutine, qui a tout expliqué en détail. Je voudrais rappeler encore une fois que Gazprom livre le gaz en Europe dans le cadre de contrats à long terme. Gazprom respecte, voire dépasse, tous ses engagements. Nous sommes prêts à aider l'Europe à surmonter cette crise, mais elle doit reconnaître qu'elle a elle aussi besoin d'entreprendre des initiatives envers la Russie. Quand l'ambassadeur de l'UE Makrus Ederer dit sans appel que Gazprom doit réfléchir à sa réputation dans le contexte actuel, je pense que cela concerne avant tout ceux qui ont en grande partie contribué à créer cette situation. Ceux qui n'ont pas pris en considération les conditions météorologiques, le potentiel des énergies renouvelables ou les capacités d'introduction de ces dernières pendant une certaine période. N'oublions pas qu'à l'époque de la construction du Nord Stream 1 et du Nord Stream 2, la Commission européenne a fait tout pour les soumettre au Troisième paquet énergie malgré l’opinion officielle des juristes de l'UE affirmant que ces gazoducs devraient rester hors de ces règles car les investissements avaient été effectués avant l'adoption de cette législation. À cause de cela, les capacités du Nord Stream 1 ne sont utilisées qu'à 50%. Si je le comprends bien, le Nord Stream 2 fera face à la même situation - si le processus de certification et d'autorisation se passe bien.

N'oublions pas que la situation actuelle résulte notamment d'une pression très forte des États-Unis depuis des années, surtout sous l'administration de Donald Trump et notamment sur l'Allemagne que Washington voulait obliger à renoncer à l'achat de combustible livré par les gazoducs russes pour construire des terminaux de réception de gaz naturel liquéfie américain. Je sais que quand les Allemands ont dit aux Américains que cela augmenterait les prix pour le consommateur final, ces derniers ont répondu: oui, car cela est lié à des dépenses plus sérieuses. Mais l'Allemagne est un pays riche, capable de compenser les dépenses supplémentaires de sa population et de ses entreprises. On a donc persuadé beaucoup de pays européens de construire ces terminaux, mais aujourd'hui, en pleine crise, le gaz naturel liquéfie américain pour lequel ces terminaux ont été construits part en Asie et en Amérique latine. Est-ce que ce facteur n'a pas du tout influé sur la situation actuelle? Pourquoi personne ne l'évoque ouvertement et honnêtement? 

Nous voulons une sécurité énergétique collective. Mais cela nécessite de présenter toutes les préoccupations et les facteurs aggravant la situation et les tensions de crise, de rechercher un équilibre d'intérêts. Nous n'arriverons à rien autrement.

Les États-Unis ne dissimulent rien et disent ouvertement que la coopération avec la Russie contredit les intérêts de la sécurité énergétique de l'Europe. Ils veulent nous brouiller dans ce domaine, réduire notre interdépendance. L'Europe dépend à 35% du gaz russe, mais nous avons nous aussi une dépendance majeure vis-à-vis des acheteurs de ce gaz. Ce sont des gazoducs qu'on ne peut pas inverser ou transformer en autre chose.

Afin d'élargir rapidement les livraisons de gaz (par ailleurs, il faut tenir compte de ce facteur en réfléchissant à ce pourquoi les Russes n'introduisent pas immédiatement des volumes supplémentaires de gaz sur le marché) il faut d'abord contracter ces volumes (il s'agit de contrats, pas du marché spot), les extraire (on ne peut pas le faire en absence d'acheteurs et d'itinéraire) et assurer des itinéraires de transit. Il nous faut éviter toute politisation et se rendre compte du fait que nos populations pourraient souffrir à cause des erreurs des gouvernements et des entreprises dans le domaine de l'énergie, des approvisionnements et de la sécurité énergétique. 

Nous avons de bonnes perspectives pour établir la coopération dans le domaine du combustible hydrogène. Il existe des projets climatiques prometteurs qui pourraient impliquer des entreprises russes ou étrangères. Les opérateurs économiques qui envisagent d'investir dans les projets climatiques et dans l'économie verte en général (tout le monde, y compris nos collègues occidentaux, considèrent ces domaines comme prioritaires), doivent avoir un accès libre aux outils financiers internationaux au lieu de faire l'objet de restrictions unilatérales illégitimes. Sinon, nous torpillons le potentiel de ceux qui sont prêts à investir dans l'avenir de l'économie mondiale.

Globalement, le potentiel de la Russie et de l'Union européenne dans le domaine énergétique et climatique est assez important. Il est nécessaire de le réaliser correctement. Si nous nous appuyons sur les principes d'égalité, de pragmatisme et de prise en considération des spécificités des partenaires, que nous recherchons un équilibre d'intérêts, nous progresserons sur la bonne voie. J'espère que votre association y contribuera.

Il est évidemment impossible de changer la géographie. L'interdépendance économique entre la Russie et l'Union européenne est évidente. La Russie fait partie de la grande Europe, tandis que l'UE ne représente pas toute l'Europe. Nous avons indiqué à plusieurs reprises et voudrions confirmer encore une fois que nous sommes ouverts à un dialogue constructif sur toutes les questions sans aucune exception. Ce dialogue doit néanmoins être égalitaire, libre de la philosophie "maître - étudiant" ou "leader - supporteur", que nos collègues de Bruxelles continuent malheureusement toujours d'appliquer. Toute coopération doit être une "rue à double sens". Si tout le monde (je parle de la Russie et des pays de l'UE) se laissait guider par le bon sens, nous arriverions à élaborer un nouveau modèle de relations, efficace, équilibré et répondant aux réalités modernes. Cela ne fera que renforcer nos avantages conjoints dans un monde caractérisé par une concurrence accrue.    

Dans le contexte de la formation d'une multilatéralité globale et du déplacement du centre de développement mondial depuis la région euroatlantique vers l'Eurasie (je voudrais rappeler qu'il s'agit de l'Europe et de l'Asie, et que l'Union européenne fait partie de l'Eurasie), nous avons intérêt à ce que tous les pays et toutes les organisations situés sur cet énorme continent fassent partie de l'Eurasie en matière économique. C'est exactement l'objectif de la proposition du Président russe Vladimir Poutine de former un Grand Partenariat eurasiatique en évitant les initiatives artificielles et en s'appuyant sur les processus d'intégration déjà existants dans le cadre de l'Union économique eurasiatique (UEEA), de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) qui établit des liens de plus en plus étroits avec l'UEEA et l'OSC compte tenu de projets tels que La Ceinture et la Route. Cette dernière est promue par la Chine et fait déjà l'objet d'accords spéciaux entre l'UEEA et Pékin. Quand nous promouvons, annonçons et expliquons cette initiative, nous soulignons toujours que nous invitons à ces efforts visant à conjuguer les processus d'intégration et à élaborer des avantages comparatifs conjoints dans la concurrence sur les marchés internationaux non seulement les organisations susmentionnées, mais aussi tous les autres pays, y compris ceux qui ne font partie d'aucun de ces groupes. Nous sommes persuadés que l'UE profiterait de sa participation à ces efforts sans perdre son intégrité, car l'UEEA, l'OSC et l'ASEAN n'ont, elles non plus, aucune envie de perdre leur identité. On peut réunir les efforts dans les domaines où les mandats et les objectifs de ces organisations coïncident. Ces domaines sont nombreux. On peut commencer par de petits pas. La Commission économique eurasiatique et la Commission européenne ont établi des contacts sur le règlement technique et d'autres questions pratiques.

L'objectif est de lancer le dialogue sur les questions stratégiques relatives au développement des groupes d'intégration et de l'économie de notre région énorme, qui joue un rôle-clé dans le développement futur du monde.  

Plus concrets seront nos efforts visant à réunir les conditions les plus favorables possibles pour les affaires sur une base bilatérale, plus efficacement nous utiliserons ces projets potentiellement importants et mutuellement avantageux pour développer nos pays, améliorer le bien-être de nos populations, élargir nos liens et atteindre les objectifs proclamés il y a longtemps de former un espace commun de prospérité et de sécurité de Lisbonne à Vladivostok, voire à Jakarta. Ce sont des perspectives très sérieuses d'un point de vue historique.

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Le fait que nous relocalisons la production, que nous travaillons à la substitution aux importations, n’est pas dicté par des événements positifs, mais au final c'est un processus utile.

Nous espérions qu'entre la Russie et l'UE s’étaient établis quatre espaces communs pour construire nos relations, sur la base de quatre feuilles de route. Le contrôle politique, les directives politiques, ont été évoqués aux sommets UE-Russie qui se réunissaient deux fois par an. Un projet très important était mis en œuvre: le partenariat pour la modernisation. Quand il existe un réseau ramifié d'interaction conjointe, de développement économique, de planification d'investissement, un contrôle politique régulier, quand il y a un partenariat stratégique proclamé qui est incarné dans tout ce que je viens de mentionner, évidemment notre économie, l'industrie et les élaborations scientifiques partaient du principe qu'il nous fallait ensemble assurer non pas une séparation des tâches, mais unir le travail. Tout s'est effondré en un instant. Et je rappelle que cela ne s'est pas effondré parce que nous avons "fait des bêtises" comme des écoliers, ce pour quoi certains essaient de nous faire passer, mais parce que l'UE a échoué avec ses garanties, l'accord sur la sortie de la crise en Ukraine en février 2014, quand l'opposition a complètement négligé les garanties de l'UE, a piétiné ces garanties pour prendre le pouvoir. Le Président russe Vladimir Poutine en a parlé.

Cela a été fait, évidemment, avec l'encouragement des États-Unis et la complaisance tacite, puis le soutien de l'UE. L'UE nous a "punis" pour avoir défendu les droits des habitants de la Crimée, contre qui a été ouverte une chasse avec des sections de combattants néonazis - qui ont commencé à prendre d'assaut le bâtiment du Conseil suprême de la Crimée. Vous connaissez ces faits. Mais nous avons été "punis" par l'UE précisément pour cela, dans le meilleur des cas pour son impuissance face au coup d'État en Ukraine, dans le pire des cas nous avons été "punis" parce que l'UE a jugé bénéfique pour elle d'accepter ces nouvelles autorités en tant que partenaires, amis. Et cela continue.

C'est avec grand regret que nous avons dû renoncer aux avantages de notre partenariat stratégique avec l'UE dans tous les sens du terme - dans l'industrie, dans l'agriculture, dans les finances, dans les contacts entre les gens qui se développaient, et nous débouchions déjà sur un régime sans visas. L'UE a renoncé, sous l'influence de nos voisins des pays baltes et de la Pologne qui disaient que ce serait un nouveau cadeau non mérité pour la Fédération de Russie, et qu'il fallait d'abord adopter un régime sans visa pour la Géorgie, pour l'Ukraine et pour la Moldavie. Nous nous en souvenons. C'était avant les événements ukrainiens.

Nous avons compris que pour une puissance comme la Fédération de Russie, il était inadmissible de compter sur les livraisons de technologies et de composantes de pays qui pouvaient en un instant décréter des sanctions contre nous, notamment dans les domaines stratégiques de notre économie, dans le secteur militaire et de la sécurité. Avant cela, nous avions une coproduction, notamment de matériel militaire, avec l'Ukraine, avec plusieurs pays de l'UE. C'était une coopération de production. Tout cela devient du passé. Nous étions prêts à revenir, mais nous n'avons aucune garantie qu'une nouvelle fois les russophobes de l’UE ne voudront pas nous punir, qu'ils n'exigeront pas de nouvelles sanctions selon le principe européen de solidarité, de consensus. Même aujourd’hui, quand rien ne se passe, ils ont commencé à imposer des sanctions parce que nous ne "rendons" pas la Crimée. Il faut être un politique absolument "vide" pour proclamer de telles choses: "Arrêter l'annexion de la Crimée." Je l'ai déjà expliqué à nos collègues et le Président russe en a parlé à plusieurs reprises. Si c'était une annexion, pourquoi l'UE a-t-elle puni les habitants de la Crimée? Lors d'une "annexion", personne ne demande leur avis. Les troupes entrent et prennent le contrôle du territoire. Or l'UE a puni les habitants de la Crimée, qui ne peuvent pas obtenir un visa Schengen. Et si nous avions raison (or nous en sommes certains, ce n'était pas une annexion mais un vote libre des habitants de la Crimée), c'est encore pire car dans ce cas ils sont punis (par le refus de délivrer des visas Schengen) pour leurs convictions politiques. C'est interdit par toutes les conventions qui ont été signées "par le sang" des membres de l'UE et d'autres pays. Ne vous vexez pas, mais même quand nous avons des liens fiables avec des entreprises concrètes, rien ne garantit que vos gouvernements autoriseront toujours à coopérer avec la Russie.

La dernière fois, j'ai cité l'exemple de la coopération du Groupe GAZ avec la compagnie suédoise Quintus Technologies AB. Ils coopéraient depuis 2009, le Groupe GAZ achetait des pièces pour les appareils qui servent à fabriquer des carcasses de voiture. Il n'y avait aucun problème jusqu'en 2020. Mais en 2020, le régulateur suédois a annoncé le retrait de la licence d'exportation parce que les appareils achetés par le Groupe GAZ étaient à double usage. Je vous en avais parlé. J'espère que vous avez entendu et pu voir cette situation. J'en ai parlé deux fois à la Ministre suédoise des Affaires étrangères Ann Linde, qui nous a rendu visite en février. Puis, je l'ai rencontrée en mai en Islande. Aucune réaction. Le Groupe GAZ a proposé à la compagnie Quintus Technologies AB de signer un nouveau contrat contenant des mesures de vérification. Des inspecteurs pouvaient venir directement dans les usines de production des voitures pour s'assurer que ces appareils produisaient uniquement des carcasses de voiture. Ils ont refusé. Le régulateur suédois n'a finalement pas délivré la licence d'exportation et, à mon avis, ne la délivrera pas. C'est un exemple qui montre que même un tel détail fait l'objet de jeux politiques. Pendant 11 ans aucun soupçon n’a été exprimé sur les "sous-marins hypersoniques", passez-moi l'expression, et tout à coup ils sont survenus.

En ce qui concerne les vaccins, je sais que sur ordre du Président russe, le Ministère de l'Intérieur prépare une approche complexe et transparente pour assurer les entrées et les sorties de Fédération de Russie. Nous voulons que ces procédures soient transparentes. Elles sont en cours d’élaboration. Cette procédure prendra au moins deux mois. Nous transmettrons forcément vos préoccupations au groupe interministériel compétent. Nous souhaitons que les entreprises se sentent à l'aise. Le soutien de visa, le confort de visa doivent faire partie de l'attractivité d'investissement de la Fédération de Russie. Nous le savons parfaitement. Il y avait des craintes que quelqu'un propose de restreindre l'entrée en Russie. Non, nous maintenons 90 jours par semestre dans le courant de l'année: nous avons pris de tels engagements dans l'Accord de 2006 avec l'UE.

En ce qui concerne les exigences concernant les mesures de quarantaine liées au Covid - qui doit rester isolé pendant 14 jours, qui doit présenter un test PCR, un certificat de vaccination ou de guérison, quelle serait la spécificité à cet égard pour les spécialistes hautement qualifiés - tout cela est en évolution constante. Par exemple, il a été proposé que les citoyens des pays avec lesquels notre gouvernement ouvre la communication aérienne bénéficient d'un régime plus préférentiel avec une quarantaine de quatre jours. Je vous assure que la situation évolue rapidement. Nous assistons actuellement à une hausse significative des contaminations par le coronavirus. Le Centre opérationnel a le pouvoir et les obligations de veiller à ce que la situation épidémiologique soit la plus sûre possible. Mais en tant que Ministère des Affaires étrangères, nous ferons tout pour faciliter, dans ce contexte, les contacts entre les entreprises.

Question: De ma part et de la part de tous les membres de l'Association of European Businesses, je voudrais dire que nous comprenons que la période actuelle est difficile, mais il n’en est pas moins que la possibilité de dialoguer directement avec vous a une valeur extrêmement importante pour nous et nos membres.

Nous comprenons parfaitement que la sécurité épidémiologique est une priorité absolue non seulement pour la Russie, mais aussi pour tous les pays du monde. Beaucoup d'entrepreneurs étrangers, de spécialistes très qualifiés, se sont fait vacciner en Russie avec des injections de Spoutnik V ou d'un autre vaccin enregistré en Russie. Je pense que les citoyens des pays européens qui reviennent d'Allemagne, d'Italie ou de n'importe quel autre pays, font un test PCR et disposent d'un certificat de vaccination par le Spoutnik V, ne présentent pas une menace plus importante pour la situation épidémiologique des pays de l'UE qu'un citoyen russe qui a été vacciné par Spoutnik V et entre dans un pays de l'Union européenne. Une reconnaissance réciproque des vaccins serait un encouragement supplémentaire pour se faire vacciner. Parce que le niveau de l'immunité collective reste insuffisant pour l'instant. Si l'on constatait des avantages et le soutien des étrangers au vaccin russe, cela serait utile.

En ce qui concerne le dossier migratoire, nous sommes quelque peu préoccupés par une nouveauté, un projet de loi concernant la conception future de l'immigration en Fédération de Russie. Sa première variante faisait totalement l’impasse sur la catégorie des spécialistes qualifiés. Nous comprenons, bien sûr, que ce n'est plus la variante qui est étudiée aujourd'hui. Il y en a désormais d'autres.

Nous maintenons des contacts étroits avec le Ministère de l'Intérieur à ce sujet. Nous comprenons qu'il s'agit de son projet, mais estimons néanmoins que l'institution des spécialistes très qualifiés constitue un succès absolu. Elle est une composante majeure de l'attractivité de la Russie. Elle rend le processus d'enregistrement migratoire en Fédération de Russie confortable pour les investisseurs étrangers, y compris du point de vue des standards internationaux. Nous n'avons rien contre une volonté commune de simplifier l'entrée dans le pays pour d'autres étrangers. Nous voudrions éviter un recul sur cette question. Cela concerne le contrôle médical, mais aussi l’instauration éventuelle de registres des entreprises étrangères en matière d'embauche.

Nous comprenons qu'il y a eu des cas d'abus, mais l'abus est un domaine absolument différent. Notre position est que la lutte contre ces problèmes ne doit pas nuire aux investisseurs étrangers honnêtes qui ont consciencieusement utilisé ces avantages très précieux pour nous. 

Sergueï Lavrov: Je suis absolument d'accord avec vous. Nous travaillons pour maintenir l'institution des spécialistes très qualifiés. Certains ont souligné qu'il ne fallait rien altérer, qu'il valait mieux conserver la possibilité d’entrer dès le début dans le pays pour trois ans avec sa famille. Je pense qu'il faut laisser tout comme ça. Nous évoquons avec nos collègues du Ministère de l'Intérieur la possibilité d'une période d'essai de trois mois, mais cela pourrait être une exagération.

Je suis d'accord que des abus existeront toujours dans n'importe quel pays et dans tous les domaines. Telle est la nature humaine. Certains tentent toujours d'obtenir des avantages non mérités, mais la lutte contre ce comportement exige les mesures nécessaires dans le domaine de la protection des droits qui doivent s'appuyer sur l'identification des infractions au lieu d'interdictions totales. Je suis absolument d'accord avec cette position.

Concernant des commentaires concrets. Nous fixons tout. Suite à cette rencontre, je parlerai certainement à Mikhaïl Michoustine, le premier ministre russe, et à Tatiana Golikova, directrice du Centre opérationnel de prévention de l'entrée et de la propagation du Covid-19 sur le territoire russe.  

Il existe parfois des cas ridicules. Ainsi, les diplomates français présents en Russie se sont faits vacciner par le Spoutnik V et peuvent se déplacer dans la plupart des pays du monde. Mais nos diplomates à Paris, eux aussi vaccinés par le Spoutnik V, ne peuvent même pas aller dans un restaurant. Saint-Marin est un petit pays, dont la population a été entièrement vaccinée par Spoutnik V. Les habitants du pays disposent de certificats de vaccination qui leur permettent de se rendre en Italie ou dans d'autres États, car il n'y a pas de frontières dans l'UE. J'ai été à Rome en août et ai demandé au Ministre italien des Affaires étrangères Luigi Di Maio: comment ça? Il s'agit du même vaccin! Il a répondu qu'ils y avaient réfléchi et pourraient interdire aux Saint-Marinais de voyager à partir de novembre. Nous constatons donc encore une fois une logique contraire.  

Question: Votre soutien en la matière est très important pour nous. Pour revenir à des questions plus globales, vous avez effectivement parlé de tous les problèmes actuels entre la Russie et les pays de l'UE. Beaucoup de commentaires soulignent que nous sommes revenus en arrière, à l'époque de la Guerre froide. Est-ce qu'aujourd'hui notre objectif principal consiste vraiment à éviter le pire scénario, celui des conflits armés? Si l’on observe ce problème à travers le prisme du XIXe siècle, où l'intelligentsia russe se posait deux questions - soit la question d'Alexandre Herzen "À qui la faute?", soit la question plus tardive de Nikolaï Tchernychevski "Que faire?" - vous vous souvenez que l'an dernier nous avons également posé cette question: "Qui peut faire le premier pas?" Nous avons également posé cette question aux collègues de l'UE. Maintenant à vous. À quoi pourrait ressembler ce premier pas?

Sergueï Lavrov: Depuis 2014, quand l'UE a annoncé la rupture (l’annulation des sommets et de toutes les réunions prévues), nous avons avancé près de 30 fois des propositions concrètes pour trouver une sortie de cette impasse, aussi bien dans des secteurs concrets que pour examiner globalement où nous nous trouvons. Nous avons transmis ces questions plusieurs fois, notamment lors de mes contacts avec Josep Borrell et à d'autres niveaux. Sans résultat. Si je comprends bien, le Haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, que ce soit Federica Mogherini, Josep Borrell ou qui que ce soit d'autre, n'ont pas de liberté d'agir. À chaque fois que nous nous rencontrons, ils sortent un texte et, à l'exception de quelques adjectifs, ne s'écartent pas de ce texte. C'est un fait. Je ne le critique pas. C'est la réalité qui s'est établie en UE. Nous sommes contraints de faire face à cette réalité. Cela ne nous réjouit pas, parce que trop de choses prometteuses et mutuellement avantageuses restent hors du cadre de notre interaction et trop de choses utiles sont victimes du jeu géopolitique et des russophobes, qui veulent simplement causer des désagréments à la Fédération de Russie et deviennent des outils de concurrence déloyale quand, sous prétexte de lutter contre des régimes autoritaires, les manifestations de l'expansionnisme russe, on cherche à affaiblir les partenaires. Nous comprenons tout cela.

Mais quand vous demandez de quel côté doit venir l'initiative, comme je l'ai dit, nous avons déjà avancé près de 30 propositions. Pratiquement toutes sont restées sans réponse, et si quelques réponses ont été données, elles ressemblaient davantage à une réponse bureaucratique. En réponse, l'UE nous propose de changer de comportement, de nous repentir, de "remplir" les Accords de Minsk (c'est l'un des cinq principes de Federica Mogherini), de cesser "l'annexion" de la Crimée. Si ce sont des représentants politiques sérieux, ils doivent recevoir une éducation supplémentaire sur l'histoire de la Russie et dans l'ensemble sur le droit international, faire preuve d'expérience politique. Je comprends que la Commission européenne possède un processus spécifique de sélection des candidats, mais ils ont tous fait de la politique à un moment donné. J'exclus qu'ils ne comprennent pas l'absurdité de la situation.

En février 2021, le Haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Josep Borrell est venu ici. Il a déclaré honnêtement que l'UE avait une position concernant Alexeï Navalny, la Crimée et le Donbass, qu'il ne pouvait pas changer. J'ai dit que nous avions également une position sur tous ces sujets. S'il est forcé de le dire, je serai aussi forcé de répondre. Même si c'est un échange insensé. Tout le monde comprend que cela ne mènera nulle part, qui plus est publiquement. Tout le sens de la position de l'UE, qui doit être exprimée par Josep Borrell et d'autres, consiste à le faire publiquement pour que tout le monde soit satisfait que la Russie soit encore accusée. Ils pensent que cela soulignera la justesse de petits membres très agressifs de l'UE, qui ont hissé la russophobie au rang de politique nationale. Néanmoins, avec Josep Borrell, nous nous sommes entendus sur le climat, sur l'économie verte, sur des projets scientifiques et technologiques ainsi que la santé. Pendant la conférence de presse, nous avons annoncé nos dispositions à travailler ensemble sur ces thèmes. Il y a des contacts sur la santé, une discussion sur le climat dans le cadre des pourparlers universels. À cela pourraient utilement s'ajouter nos consultations bilatérales avec l'UE. Nous y sommes prêts.

Un bon exemple. J'en ai parlé publiquement. J’ai rencontré Josep Borrell à New York en marge de l'Assemblée générale des Nations unies. Il dit qu'il faut faire un geste et montrer que la Russie tient compte des intérêts de l'UE. J'ai demandé: pourquoi pas l'inverse? Quand il venait encore en Russie, nous pensions atteindre un résultat positif. L'UE est partante pour des consultations avec nous sur la politique étrangère et les thèmes qui intéressent l'Europe. C'est pourquoi nous avons proposé une chose absolument irréprochable, selon nous: faire une déclaration sur le processus de paix au Proche-Orient. L'UE et la Russie font partie du Quartet avec les États-Unis et l'Onu. Nous avons des positions très proches avec l'UE: il faut deux États, il faut remplir les décisions prises. Nous avons écrit deux pages, la déclaration commune de Josep Borrell et de Sergueï Lavrov. Nous pensions que ce serait un bon signal montrant que nous pouvons nous entendre. Avant l'arrivée de sa délégation, il nous a été dit qu'on ne pouvait pas approuver cette déclaration. Quand nous nous sommes assis à la table des négociations, j'ai demandé quel était le problème. Il s'est avéré qu'aucun de ses collaborateurs bureaucrates ne lui avait montré ce texte, ne lui avait dit que nous l'avions proposé. Je ne suis pas enclin à accuser quelqu’un d'une diversion intentionnelle, mais cela reflète une attitude irresponsable et incompétente envers ses fonctions. Un projet arrive pour approbation au niveau ministériel, mais il n'est pas rapporté à Josep Borrell.

À New York, il a parlé d'un geste. Par exemple, les Français sont préoccupés par l'envoi de nos militaires au Mali. J'ai expliqué qu'il s'agissait d'une société militaire privée contactée par les autorités du Mali (le Président et le Premier ministre du gouvernement de transition), car les Français retiraient ou réduisaient leur contingent. C'est leur affaire. Nous ne payons pas ces militaires. C'est une société militaire privée qui possède ses propres projets commerciaux et principes. Mais Josep Borrell a mentionné qu'après tout l'Afrique était loin, et que l'Europe y était "la première". L'Europe veut être la première en Afrique, personne n'y attend la Russie, mais elle-même est présente en Asie centrale, en Transcaucasie, en Arctique forcément, sans parler de nos républiques européennes voisines. Agir selon le principe "vous êtes loin, ça nous appartient", nous sommes poussés dans ce sens, cela relève de l’époque médiévale. Nous avons toujours prôné la recherche d'approches communes vis-à-vis des autres partenaires.

Quand les Européens ont inventé le Partenariat oriental en 2009, nous disions que c'était leur projet et leur droit. Nous ne pouvons interdire à personne d'être ami avec quelqu'un. Mais étant donné que ce sont nos voisins proches, les anciennes républiques d'un grand État de l'époque de l'Empire russe, nous avons de nombreux liens économiques, des contacts culturels, familiaux, humains - nous prions de respecter ces choses. Nous avons proposé de convenir ensemble des approches vis-à-vis de ces pays. Ils ont dit qu'ils pouvaient nous accepter en tant qu'observateur. Mais nous n'avions pas besoin d'un statut d'observateur ou de partenaire. C'est le fond qui était important pour nous. Quand ce fond s'est manifesté dans la philosophie principale du Partenariat oriental, nous avons tout compris. Il résidait dans le slogan "vous devez choisir votre camp - avec l'UE ou avec la Russie". Puis ce "l'un ou l'autre" a retenti plusieurs fois, notamment pendant le premier Maïdan en Ukraine en 2004 et les événements en Moldavie (début 2021 et avant les élections).

D'ailleurs la chaîne Euronews, la plus "équilibrée" (dit-elle), écrit partout: "Dans le monde de désinformation il est important d'avoir un accès aux faits véridiques, seule la diversité d'opinions est la clé." Immédiatement suivi par une publicité du sujet sur les événements en Moldavie. C'est écrit sur tout l'écran: "La Moldavie choisit: elle est avec l'UE ou avec la Russie." C'est inculqué aux auditeurs et aux spectateurs au niveau du subconscient.

C'est un peu émotionnel et long, mais je trouve que c'est important.

Question: L'Allemagne a toujours joué un rôle central dans la formation de la politique de l'UE par rapport à la Russie. Que pensez-vous des processus et des perspectives qui nous attendent après les législatives en Allemagne?

Sergueï Lavrov: Ma réponse sera banale, mais honnête. Nous accepterons le choix du peuple allemand, quel qu’il soit. Nous n'agirons pas comme si nous avions le droit de juger les Allemands et leur choix de gouvernement. Nous observons la formation des coalitions potentielles, dans différents formats. Il est important pour nous de travailler avec le gouvernement allemand, quel qu’il soit.

Nous avons trop en commun non seulement du point de vue de l'économie, de la culture et des liens humains, scientifiques et d'éducation, mais aussi du point de vue de notre histoire commune. Cette dernière constitue elle aussi une composante psychologique majeure de nos relations avec l'Allemagne. Comme la réconciliation entre l'Allemagne et la France a une importance historique colossale pour l'Europe, il est aussi important de maintenir la réconciliation historique entre les peuples russe et allemand. Cette dernière a revêtu un caractère spécial sous le président russe Vladimir Poutine. Il ne faut pas le sous-estimer. 

Nous leur souhaitons de former le plus rapidement possible leur nouveau gouvernement. Ce processus a pris près de quatre mois la dernière fois. L'Allemagne dispose d'un système bien réglé: le gouvernement ne cesse pas de fonctionner même au cours des négociations sur une coalition. Je sais que la chancelière Angela Merkel continue de s'occuper activement des activités internationales. Idéalement, nous voulons obtenir une continuité dans nos relations avec tous les pays, pour qu'elle nous aide à progresser.

Question: Vous avez dit dans votre discours: "C'est à nous. Comme c'est loin de vous, vous n'avez rien à faire là-bas. Cela relève d’une logique du Moyen Âge". Qu'en pensez-vous, existe-il de nouvelles opportunités de coopération entre la Russie et l'UE en Asie centrale?

Sergueï Lavrov: Si l'on se laisse guider par les positions que je viens de mentionner, on ne peut imposer à personne un choix antagoniste, ni tenter de remplacer le sens d'un problème et les objectifs de sa résolution par ses propres ambitions géopolitiques. Nous sommes prêts à coopérer avec les États-Unis, l'UE ou l'Otan. Je pense que tous les pays de l'Otan doivent assumer la même responsabilité pour le rétablissement de l'Afghanistan. Ils y sont restés 20 ans pour créer un État qui n'existe plus. Les talibans ont créé aujourd'hui une structure provisoire. C'est insuffisant. Nos positions sont similaires à celles de l'UE en ce qui concerne le pouvoir actuel des talibans: il est nécessaire d'assurer la stabilité, de lutter contre le terrorisme, de protéger les droits de l'homme, d’assurer le caractère inclusif du gouvernement, le mouvement libre des étrangers - notamment de ceux qui veulent partir, des citoyens afghans, etc. Nous réunirons bientôt le format de Moscou. Cela concerne tous les pays d'Asie centrale, l'Iran, la Chine, le Pakistan, l'Inde, les États-Unis, la Russie et les Afghans. Il s'agit d'un pas vers les préparatifs d'une conférence internationale que certains ont déjà annoncée. Elle devrait porter sur la reconstruction de l'Afghanistan. Nous avons ici un large champ de coopération.

Quant à la philosophie "C'est à moi, ne vas pas ici", peut-être Josep Borrell ne voulait-il pas vraiment s’exprimer ainsi. Il a dit, immédiatement après le retrait précipité et inattendu des Américains et de leurs alliés de l'Afghanistan, que l'UE devait trouver sa niche dans les affaires afghanes afin de ne pas laisser l'Afghanistan à la Chine et à la Russie. Là est la différence d’approches. 

Globalement, nous y sommes prêts. La stabilité de nos voisins d'Asie centrale est importante pour nous. Ils sont nos alliés et amis proches. Comme nous n'avons pas de frontières avec eux, si des facteurs négatifs se propageaient depuis l'Afghanistan sur leur territoire, cela créerait une menace non seulement pour eux, mais aussi pour nous. Le Président russe Vladimir Poutine a dit au Président américain Joe Biden en juin à Genève - et nous le rappelons constamment à nos collègues occidentaux - que nous étions contre le transfert d'infrastructures militaires depuis l'Afghanistan ou le déploiement de nouvelles infrastructures dans les pays d'Asie centrale afin - comme les Américains le disent - d’avoir la possibilité de porter des frappes contre l'Afghanistan si nécessaire. Cela transforme immédiatement les pays offrant ce genre de services en cibles pour les terroristes. Il est nécessaire de lutter avec des moyens absolument différents. Les flux de réfugiés doivent être gérés par ceux qui ont coopéré avec ces gens. Beaucoup d'acteurs tentent actuellement de persuader l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kazakhstan d'héberger pour quelques mois les réfugiés qu'ils prendront prétendument plus tard eux-mêmes, car pour l'instant il faut rédiger tous les papiers nécessaires. Mais si ces réfugiés afghans ont coopéré pendant des années avec ces pays occidentaux (les États-Unis ou d'autres), est-ce que ces derniers ont en effet besoin de deux mois pour rédiger les papiers? Ce n'est pas très correct. On se rappelle que les Casques blancs (il s'agissait de plusieurs centaines de personnes) qui travaillaient en Syrie uniquement sur le territoire contrôlé par les extrémistes et mettaient en scène des attaques chimiques présumées des autorités syriennes, ont été hébergés pour "quelques mois" en Jordanie après la libération des territoires susmentionnés par l'armée syrienne avec le soutien de la Russie. Les Américains, les Anglais et d'autres Européens ont promis d’accueillir plus tard ces individus. Nous avons appris récemment que les Canadiens et les Anglais avaient dit aux Jordaniens que les 50 personnes restantes présentaient une menace extrémiste et qu'ils n'avaient donc aucune envie de les héberger. Il s'agit d'un bon exemple du comportement de nos collègues occidentaux, qui se focalisent sur eux-mêmes sans se soucier des problèmes qu'ils créent pour les partenaires prêts à coopérer avec eux.

Question: Vous avez évoqué aujourd'hui des sujets intéressants: le climat, l'environnement. Nous constatons un potentiel énorme de développement des relations entre l'Europe et des entreprises concrètes, européennes ou russes. Non seulement dans ce domaine, mais aussi dans l'économie, les finances et surtout les technologies. Nous comprenons que 40% des technologies nécessaires pour atteindre la neutralité carbone d'ici 2050 n’existent toujours pas. Il existe ici un potentiel énorme, une plateforme de développement. Cela pourrait être une vision commune, une localisation. Glasgow accueillera bientôt de la 26e session de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 26). Il s'agit d'un événement important. Nous voudrions savoir quelle est votre vision, votre position, vos propositions concernant la conférence?

Sergueï Lavrov: Nous publierons dans les jours qui viennent le programme approprié, notre position. Cette dernière suivra les tendances générales fixées dans l'accord climatique signé à Paris, y compris par la Russie. Cela prévoit une responsabilité solidaire et différenciée. Les pays qui ne font pas partie du "milliard doré", de l'Occident historique (qui a accumulé une avance considérable dans son développement technique, notamment grâce aux territoires des pays émergents d'aujourd'hui), ont leur propre opinion sur la lutte pour la propreté de l'environnement et la protection du climat sans nuire à leur développement économique. Ils sont réellement préoccupés (il existe des études scientifiques à ce sujet) par le fait que s'ils adoptaient les mêmes mesures et restrictions que les pays occidentaux, ils ne pourraient jamais rattraper leur retard de développement. Tout accord doit reposer sur un équilibre entre l'environnement, la protection du climat, le développement économique et la hausse du niveau de vie des pays moins riches. Nous avons déjà présenté nos propositions.    

La Russie est l'un des leaders en ce qui concerne les émissions absolues et relatives par rapport aux objectifs de la Convention-cadre sur les changements climatiques. Nous insisterons pour qu'on prenne en considération l'effet absorbant des forêts. Il existe des documents appropriés de l'Onu en ce sens. Ils ont examiné les forêts de manière isolée, mais il est nécessaire de les incorporer dans l'analyse générale de tous les facteurs qui influent sur le réchauffement et absorbent les émissions de gaz à effet de serre.

Question: Une nouvelle réunion de la Semaine énergétique russe aura lieu la semaine prochaine. Elle réunira de hauts responsables russes, ainsi que les chefs des plus grandes entreprises du secteur de l’énergie. Je pense qu'il y aura une conversation concrète sur beaucoup de sujets que nous avons évoqués aujourd'hui. Pouvez-vous préciser quels sont les vecteurs principaux de la diplomatie énergétique que la Russie appliquera prochainement? 

Sergueï Lavrov: Je ne veux pas répéter ce que le Président russe Vladimir Poutine a déjà dit dans son intervention récente au cours d'une réunion sur la transition énergétique. Je ne veux pas non plus redire ce que je viens d'évoquer ici. Les principes sont les suivants: s'entendre avec les partenaires qui veulent coopérer avec nous dans le domaine énergétique sur la base de l'équilibre des intérêts, respecter infailliblement les accords existants sur tous les types d’énergie, le développement de nouvelles sources d'énergie, de projets hydrogène, et, si nous parlons de la stabilité et prenons en considération l'expérience de l'évolution critique de la situation et les événements du passé, concerter des mécanismes en cas de situations d'urgence, sur une base honnête et mutuellement avantageuse. On pourrait donc concerter des options si la température baissait brusquement ou, au contraire, s'il était nécessaire de recourir à la climatisation de manière plus intensive. Le respect des accords est pour nous une chose sacrée. Quand on évoque aujourd'hui les événements de 2009, de 2011 ou de 2015, quand Gazprom aurait coupé le gaz pour des raisons prétendument politiques, ce n'est pas tout à fait honnête parce qu'on protège ainsi les Ukrainiens qui prélevaient le gaz de transit destiné à l'Europe dans un contexte où Gazprom refusait de leur livrer le gaz gratuitement. L'Europe avait froid, mais on accusait Gazprom de cette situation. Il faut donc être plus exigeants (je parle des gouvernements occidentaux) par rapport aux autorités ukrainiennes et, plus généralement, à tous les protégés de l'Occident qui offre son soutien, notamment pour des raisons idéologiques, pour faire pression sur la Russie.

Question: Que pensez-vous des relations entre la Russie et la France? Quelle est votre opinion?

Sergueï Lavrov: Nous avons des relations développées sur tous les niveaux. Nos présidents maintiennent des contacts très étroits. Ils examinent actuellement les délais optimaux pour un nouveau contact au sommet. Cela aide toujours. Il existe le mécanisme 2+2 réunissant les ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Cette réunion n'a pas pu se dérouler en 2020 mais nous revenons de nouveau à cela. Notre coopération économique est très importante. La France est un partenaire stratégique sérieux et de longue date de la Russie. Nos relations sont importantes pour l'équilibre en Europe et la coopération entre la Russie et l'UE. J'ai déjà mentionné au début de notre rencontre que l'initiative de deux politiciens responsables - la chancelière Angela Merkel et le président Emmanuel Macron - sur l'organisation d'un sommet avait été rejetée en raison d'humeurs russophobes et antirusses. Bien qu'il n'existe aucune alternative au dialogue et à la recherche d'un équilibre d'intérêts et d'opinions. Qui plus est, la France et l'Allemagne sont nos partenaires dans le règlement de la crise à l'Est de l'Ukraine. Il existe beaucoup d'autres formats de dialogue visant à maintenir la stabilité stratégique en Europe. Nous suivons avec intérêt l'initiative de Paris sur l'autonomie stratégique de l'Europe suite aux événements en Afghanistan et à la saga des sous-marins australiens. Il s'agit d'un dialogue étroit, de confiance, ouvert et honnête. Tout comme dans le cas de l'Allemagne, ce sont les leaders qui donnent le la. 

Question: Vous avez évoqué dans le détail le Nord Stream, la situation sur les marchés et le discours du Président russe. Je voudrais souligner que les marchés ont réagi de manière positive au discours du Président russe.

Sergueï Lavrov: Qu'ils l’écoutent plus souvent.

Question: Les prix ont baissé de 30%. C'est très positif. Vous avez également mentionné le fait que l'UE disait souvent que la Russie devait soutenir… Voici quelles sont les déclarations actuellement, quand les prix ont significativement augmenté et que l'image du gaz joue un rôle.

Sergueï Lavrov: Le Président russe a dit qu'il ne fallait pas non plus offenser l'Ukraine, d'ailleurs.

Question: Nous espérons que cela sera reçu de manière positive non seulement par les acteurs du marché énergétique, mais également par la direction politique globale.

Sergueï Lavrov: Je rappelle qu'aucun autre dirigeant n'avait fait une telle déclaration quand les prix étaient inférieurs à zéro. Personne n’était particulièrement inquiet à l'époque.

Question: Je voudrais connaître votre avis, la vision russe de l'état et des priorités principales de l'interaction dans le cadre de l'UEE. Mon intérêt n'est pas dû au hasard: nous faisons également des affaires au Kazakhstan, et par conséquent nous sommes confrontés de plus en plus au fait que le marché est régulé au niveau supranational de l'UEE. La Russie est l'un des acteurs principaux dans ce processus d'intégration, c'est pourquoi il serait très intéressant de connaître votre avis.

Quel est actuellement l'état du dialogue avec la Lituanie concernant la facilitation du transit dans la région de Kaliningrad? Je sais qu'il y a des tentatives d'élargir les possibilités de transit, mais que la Lituanie a des réticences particulières.

Sergueï Lavrov: Un nouveau sommet de l'UEE est en préparation. Je pense que dans le cadre des préparatifs, pendant le sommet et à son issue, des décisions supplémentaires seront annoncées. C'est un projet d'intégration crucial pour nous. Mais je voudrais souligner encore une fois qu’en promouvant la création commune de marchés, de marchandises, de capitaux, de services et de main d'œuvre, en avançant notamment vers les marchés communs d'hydrocarbures (ce qui intéresse tout particulièrement nos partenaires), il faut également des décisions équilibrées sur d'autres aspects de nos affaires d'intégration. Non seulement nous laissons toujours la porte ouverte, mais nous promouvons également la coopération la plus large sur tout le continent eurasiatique. Le nombre de pays qui ont conclu un accord de libre-échange avec l'UEE augmente. Au niveau de l'ASEAN, c'est le Vietnam et Singapour. A l'heure actuelle, nous commençons avec l'ASEAN un dialogue en ce sens en tant qu'organisation au niveau de l'UEE. La Serbie, Israël, l'Égypte, l'Iran: il y a une file de pays de tous les continents qui veulent soit immédiatement un accord de libre-échange avec l'UEE (mais c'est difficile, il faut créer un groupe d'étude, le processus est difficile et lent), soit conclure un simple accord sur des contacts pour mieux comprendre l'essence de cette coopération. Mais hormis les partenaires de l'UEE, cette dernière a signé un mémorandum de coopération sur l'échange d'informations, sur la possibilité de trouver des secteurs communs pour déployer les efforts avec l'OCS, avec l'ASEAN. Comme je l'ai dit, nous sommes ouverts à la plus large interaction continentale possible dans les formes qui seront acceptables. Mais plus ces formes sont avancées, plus les gens communiqueront et verront les opportunités qui s'ouvrent, plus sera réaliste la réalisation de ces capacités.

Je n'ai pas entendu dire qu'une facilitation était évoquée avec la Lituanie. Il y a quelque temps, les collègues lituaniens ont précisé les règles de transit, qui ont été perçues par nos structures frontalières ferroviaires comme un durcissement de la procédure. Je crois qu'il était question du fait qu'au lieu d'utiliser les procédures antérieures, dans les trains et les wagons, il s’agissait de demander directement à ceux qui voulaient effectuer ce transit de prendre un visa électronique avant d'embarquer dans le train. Je crois que nous avons réglé tout cela avec les voisins lituaniens. Je vérifierai. Je n'ai pas entendu de plaintes ces derniers temps.

Question: Je ne faisais pas tant allusion au transport de personnes que de marchandises, parce que je sais que de notre côté vous avez parlé au gouverneur et à son équipe. Toutes les capacités pour le passage frontalier avec la Lituanie ont déjà été créées.

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne les marchandises, oui. Il s'agira principalement d'un élargissement physique des capacités.

Question: Merci beaucoup d’avoir trouvé le temps pour une rencontre avec des représentants des entreprises européennes malgré votre agenda chargé. J'ai une petite question liée à votre allocution d'ouverture. Vous avez dit que malgré le contexte général des relations entre l'UE et la Russie, qui laissait à désirer, Moscou examinait néanmoins quels pourraient être les intérêts communs en matière de développement des affaires. Vous avez également mentionné des projets climatiques.

Quels projets climatiques pourraient, selon vous, faire l'objet d’une coopération et d’investissements avec des entreprises étrangères? Sur quelles bases?

Sergueï Lavrov: Premièrement, le climat est une chose qu'on ne peut pas cantonner aux frontières nationales. Cela exige donc une coopération transnationale, internationale. En même temps, des formats internationaux universels tels que la 26e Conférence sur le climat à Glasgow aident les Etats voisins à comprendre leurs problèmes conjoints dans une zone géographique spécifique. Je pense qu'il s'agit de la production écologique, notamment dans le domaine des combustibles. Gazprom et Rosneft disposent de technologies de production d'essence et de produits pétroliers qui permettent de réduire considérablement les émissions. Cela concerne notamment le Nord Stream 2 qui est non seulement plus court par rapport à l'itinéraire ukrainien, mais aussi mieux conçu et construit. Compte tenu d'une pression plus importante dans les tubes, il y a moins de compresseurs qui créent des émissions supplémentaires. On peut faire attention à tous ces facteurs compte tenu du fait que beaucoup d'entreprises européenne participent activement à la mise en valeur des gisements russes. On peut prendre en considération les processus climatiques en Arctique. On a notamment évoqué le permafrost. Nous travaillerons avec intérêt sur des projets conjoints développant des technologies pour régler les problèmes d'un grand nombre de bâtiments construits sur le permafrost. Si nous sommes tous tellement préoccupés par le climat, il faut bien comprendre que si des projets de pointe adoptés dans le cadre des formats universels susmentionnés, par exemple, à la Conférence de Glasgow, faisaient face à certaines restrictions unilatérales et illégitimes, les auteurs de ces limitations devraient assumer une responsabilité supplémentaire pour l'état du climat. Je n'ai aucun doute qu'une rencontre d'experts climatiques et industriels pourra permettre de trouver rapidement beaucoup de domaines d’application des efforts conjoints.

Question: Dans quelle mesure, selon vous, parvient-on dans la sphère politique à faire une distinction entre les intérêts stratégiques et fondamentaux des pays d'un côté et, de l’autre, les actes et les gestes dictés par leur état financier, la dépendance envers l'assouplissement monétaire, les risques de stagflation et tout ce qui fait pression sur leur politique intérieure?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne la Fédération de Russie, nous essayons - nous y avons consacré énormément d'efforts - d'assurer notre indépendance financière. Dans certains cas, l'indépendance financière a joué un rôle important dans les positions politiques et géopolitiques de tels ou tels pays. Suite à la dissolution de l'Union soviétique, la Russie s'est retrouvée dans un état de dépendance absolue envers des injections financières (peu nombreuses, à vrai dire), voire une aide humanitaire, alimentaire. C'était donc tout sauf agréable d'un point de vue humain et civil.

Les pays qui ont besoin d'investissements et qui dépendent de l'aide étrangère (il y en a beaucoup en UE, nous le savons bien) seront donc plus enclins à suivre une certaine politique. Ainsi, l'UE attire actuellement les Balkans, bien que le dernier sommet ait montré que les pays de la région étaient déçus par le rythme voire les résultats de tous ces processus. Certains pays veulent obtenir d'abord une "association" pour la transformer ensuite en statut de membre. Les Ukrainiens, les Géorgiens et les Moldaves créent une troïka au sein du Partenariat oriental. Mais quand l'UE ouvre les négociations sur tels ou tels chapitres, elle stipule non seulement les engagements économiques du pays candidat et les promesses de ce dernier en matière économique et financière, mais aussi l'obligation suivante: "Vous suivrez absolument toutes nos actions dans le domaine de la politique étrangère, de la sécurité et des sanctions". Il s'agit d'une chose évidente que tout le monde sait. C'est comme ça. C'est la vie. Cela ne ressemble pas vraiment à des relations interétatiques idéales, mais c'est la vie. Cela souligne l'importance des programmes de soutien universel et multilatéral au pays émergents, et qui visent à élever le niveau de vie dans ces États, à combattre la faim et la pauvreté. Nous y participons notamment au niveau de la Banque mondiale ou de nombreuses institutions spécialisées de l'Onu telles que le Programme alimentaire mondial, le Fonds des Nations unies pour la population, ou encore l'Unesco. Le G20 constitue lui aussi un domaine très important d'application des efforts communs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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