25 septembre 202123:45

Allocution de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors du débat général de la 76e session de l'Assemblée générale des Nations unies, New York, 25 septembre 2021

1919-25-09-2021

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Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire général,

Mesdames et messieurs,

Je me réjouis de cette occasion de parler à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies. Le fait que nous soyons de nouveau réunis dans cette salle symbolise la détermination collective à rétablir une communication normale après qu’elle a été interrompue par la pandémie de Covid-19.

Dans l'ensemble, nous n'avons pas d'autre choix: une large coopération des Nations unies est particulièrement nécessaire aujourd'hui, à l’heure où le nombre de problèmes figurant à l’ordre du jour international continue d’augmenter. L'éventail de menaces transfrontalières s'élargit. Les nombreux foyers de tension régionaux comportent une forte charge déstabilisante. On essaie de plus en plus souvent d'utiliser le droit du plus fort contre la force du droit. Il n'y a pas d'entente entre les principales puissances sur les principes de l'ordre mondial.

Il est évident pour la Russie qu'il n’est possible de faire face aux défis et aux menaces que grâce à des efforts solidaires en parfaite conformité avec les normes universelles du droit international, notamment avec les objectifs et les principes de la Charte de l'Onu. L'Onu doit jouer un rôle de coordination central dans la politique mondiale, en dévoilant pleinement son potentiel unique de multilatéralisme universel et de légitimité.

Ces derniers temps, nous assistons à des tentatives insistantes de réduire le rôle de l'Onu dans le règlement des problèmes clés de notre époque, de la repousser au deuxième plan ou de la transformer en un instrument docile pour promouvoir des intérêts égoïstes de quelqu'un. De telles tentatives se manifestent clairement dans le concept de ce qu'on appelle un "ordre basé sur des règles", que l'Occident impose avec insistance dans le secteur politique pour faire contrepoids au droit international.

Bien évidemment, personne ne s'oppose aux règles en tant que telles. En fin de compte, la Charte de l'Onu est précisément un ensemble de règles. Mais ce sont des règles approuvées par tous les pays du monde. De la même manière que toutes les nouvelles normes régulant la communication internationale doivent être convenues au sein des structures universelles, avant tout ici. Mais quand elles sont établies en coulisses, en contournant l'Onu, elles ne peuvent pas posséder une légitimité universelle.

En faisant passer les discussions sur les principaux problèmes dans des formats qui lui sont plus commodes, l'Occident voudrait exclure du processus d'élaboration des décisions globales ceux qui ont leur propre point de vue, une vision différente. Récemment, c’est dans cette logique que l'Allemagne et la France ont annoncé la création d'une "alliance pour le multilatéralisme", alors qu'à première vue que pourrait-il y avoir de plus multilatéral que l'Onu? Cependant, Berlin et Paris ont pensé qu'il y avait beaucoup de "conservateurs" à l'Onu freinant les efforts de "l'avant-garde progressiste". Ils ont proclamé l'UE en tant qu’idéal de "multilatéralisme efficace", proposant à tous les autres de s'aligner sur elle.

Parmi les exemples récents: l'idée avancée par l'administration américaine de convoquer un "sommet pour la démocratie". Bien évidemment, c'est Washington qui décidera qui y participera en s'attribuant le droit de déterminer le niveau de conformité de tel ou tel pays avec les normes démocratiques. En fait, cette initiative, tout à fait dans l'esprit de la Guerre froide, proclame une nouvelle "croisade" idéologique contre tous les récalcitrants. Cette ligne se déploie sur la toile de fond des déclarations du Président Joe Biden selon lesquelles les États-Unis ne veulent pas une séparation du monde en blocs opposés. Alors qu'en réalité, le "sommet pour la démocratie" sera un pas vers une division de la communauté internationale en "bons" et "mauvais".

À noter également qu'en déclarant la priorité de la démocratie dans ses relations avec tout partenaire, Washington est préoccupé uniquement par la situation à l'intérieur des pays en question. Dès qu'il est question d'affirmer la démocratie dans les relations internationales, les États-Unis et tous leurs alliés perdent tout intérêt pour la discussion: comme quoi personne ne peut porter atteinte à l'autorité de l'Otan et de l'UE. Telles sont les règles.

Récemment, le Président Joe Biden a annoncé l'abandon des méthodes militaires, a-t-il dit, pour "transformer d'autres pays". Nous attendons que les États-Unis fassent le prochain pas en renonçant non seulement aux méthodes de force, mais également à toutes les autres méthodes d'imposition de leur modèle de développement.

"L'ordre basé sur des règles" s'appuie sur les doubles standards. Lorsque c'est bénéfique pour l'Occident, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est placé au sommet de tout. Et alors, en violation d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies et sans aucun référendum, on reconnaît l'entité artificiellement créée du Kosovo comme un État indépendant, qui a été arraché de force à un État européen, la Serbie. Cela ne dérange personne que les Maldives se trouvent à 12.000 km du Royaume-Uni, et que Paris et Londres conservent, malgré les décisions de l'Onu et de la Cour internationale, d'anciennes possessions coloniales que personne n'a l'intention de libérer. Mais quand ce même droit d'autodétermination est contraire aux intérêts géopolitiques de l'Occident, comme dans le cas du vote libre des habitants de la Crimée au référendum pour la réunification avec la Russie en 2014, il est oublié, et des sanctions illégales sont imposées pour la réalisation de ce droit. La raison est simple: les Criméens cherchaient à fuir les ultraradicaux qui ont commis le coup d'État en Ukraine, qui a été soutenu par l'Occident. Autrement dit, les "bons" sont arrivés au pouvoir en Kiev, or selon les règles occidentales il faut les placer sous protection et les défendre.

Dans la droite ligne de ce même "ordre basé sur des règles", les États-Unis maintiennent l'embargo commercial archaïque contre Cuba, cherchent à dicter leur volonté aux peuples du Venezuela et du Nicaragua en transgressant grossièrement le principe constitutif de non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains. Le décret de sanctions unilatérales sape les prérogatives du Conseil de sécurité et va à l'encontre du récent appel du Secrétaire général de l'Onu à les suspendre au moins pendant la pandémie.

Les efforts de certains pays pour réécrire l'histoire de la Seconde Guerre mondiale visent également à éroder l'ordre mondial onu-centré. Les membres de l'UE et de l'Otan refusent de soutenir la résolution de l'Assemblée générale sur l'inadmissibilité de glorifier le nazisme, rejettent les propositions de condamner la pratique de destruction des monuments aux libérateurs de l'Europe de la "peste brune".

L'imposition d'un "ordre basé sur des règles" au lieu du respect inconditionnel du droit international risque d'entraîner de graves récidives de la politique de bloc, la création de lignes de démarcation entre un groupe de pays occidentaux et les autres États. Toutefois, les événements récents ont montré que les règles volontaristes pouvaient également s'appliquer au camp occidental si quelqu'un y faisait preuve de trop d’autonomie. Du moins, plusieurs médias mondiaux ont considéré l'épopée de la livraison de sous-marins en Australie comme une réaction aux discussions sur "l'autonomie stratégique" de l'Europe, qui se sont intensifiées après un retrait hâtif des États-Unis d'Afghanistan. La situation de chaos autour de ce retrait est également une illustration des règles sur lesquelles l'Occident voudrait bâtir son ordre mondial.

Nous sommes convaincus qu'il est temps de tirer des leçons des conséquences dangereuses de la ligne visant à saboter l'architecture onu-centrée qui s'est formée à l'issue de la Seconde Guerre mondiale et a servi plusieurs fois d'assurance fiable contre des scénarios catastrophiques. Face aux défis globaux, la communauté internationale a besoin de s'unir, pas de se diviser de nouveau. La Russie prône l'abandon de toute confrontation et de tout stéréotype, l'union des efforts pour régler les principaux objectifs de développement et de survie de l'humanité. Nous possédons suffisamment d'outils pour cela. C'est avant tout l'Onu et son Conseil de sécurité, qu'il faut adapter aux réalités de l'ordre mondial polycentrique en élargissant sa composition avec les pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine.

Les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, assumant une responsabilité particulière devant l'Organisation conformément à la Charte, peuvent et doivent stimuler la mise en place d'actions réellement collectives. Le Président russe Vladimir Poutine a proposé de réunir un sommet des cinq membres permanents pour une conversation franche sur les problèmes de stabilité mondiale.

De grandes attentes sont également associées aux perspectives du dialogue russo-américain concernant la future maîtrise des armements, dont le lancement a été convenu pendant le sommet russo-américain de Genève. En présence de bonne volonté, il est tout à fait possible de déboucher sur des solutions mutuellement acceptables. Le monde entier doit être rassuré par l'acceptation, par la nouvelle administration américaine, de notre proposition de prolonger le Traité de réduction des armes stratégiques (START) sans aucune condition. La confirmation, dans un communiqué commun des présidents de la Russie et des États-Unis sur l'attachement au principe qu'il ne peut y avoir de vainqueurs dans une guerre nucléaire et qu'elle ne devait jamais être déclenchée, a eu une importance majeure.

Une approche responsable est nécessaire également dans d'autres domaines de la stabilité stratégique. Après le retrait de Washington du Traité FNI, la Russie s'est engagée unilatéralement à ne pas déployer de telles missiles terrestres, aussi bien nucléaires que conventionnels, dans les régions où des systèmes américains identiques ne seraient pas déployés. Nous attendons toujours une réaction des membres de l'Otan à notre proposition de proclamer un moratoire identique appuyé, je le souligne, par des mesures de vérification réciproques.

Parmi les nouveaux risques et défis mondiaux: l'intention de certains pays de militariser l'internet, de déclencher une course aux cyberarmements. La Russie prône la concertation à l'Onu sur les solutions visant à garantir la cybersécurité internationale. Là aussi, ce ne sont pas des "règles spéciales" de quelqu'un qui doivent être un critère, mais des accords universels permettant d'examiner toutes les préoccupations de manière transparente et en s'appuyant sur les faits. C'est précisément l'objectif de nos initiatives visant à élaborer des normes communes de comportement responsable des États dans l'usage des TIC et pour mettre au point une convention universelle sur la lutte contre la cybercriminalité.

Outre l'espace numérique, certains pays considèrent l'espace comme un secteur de confrontation. Nous trouvons que c'est une tendance dangereuse et proposons d'interdire le déploiement de toute type d'armement dans l'espace, tout comme l'usage de la force ou la menace d'y en faire usage. Le projet russo-chinois d'un tel traité reste sur la table des négociations de la Conférence du désarmement.

La Russie avance également des initiatives sur d'autres problèmes qui exigent des actions solidaires.

Aujourd'hui, vingt ans après les attentats de New York d'une violence monstrueuse, l'appel du Président russe Vladimir Poutine à former une large coalition antiterroriste sans doubles standards et basée sur le droit international est plus d'actualité que jamais. Nous attendons aussi une réaction à l'initiative russe d'élaborer une Convention sur la lutte contre les attentats chimiques et biologiques.

C'est seulement en s'appuyant sur le droit international, en impliquant toutes les parties intéressées et en tenant compte de leurs intérêts qu'il sera possible d'avancer dans le règlement des conflits régionaux. En Afghanistan, en Syrie, en Libye, au Yémen et dans d'autres points chauds, tous les acteurs ont besoin de comprendre la spécificité culturelle et civilisationnelle de la société, de renoncer à la politisation de l'aide humanitaire, de contribuer à la formation d'organes de pouvoir à large représentation incluant toutes les principales forces ethnoconfessionnelles et politiques des pays concernés. Guidée par une telle approche, la Russie participe de manière constructive à la progression du processus de paix afghan via la "troïka élargie" et le format de Moscou, elle contribue à la stabilisation de la situation en Syrie dans le cadre du processus d'Astana et travaille avec toutes les parties libyennes afin de mettre en œuvre les réformes politiques.

Les processus à l’œuvre au Moyen-Orient ne doivent pas repousser à l’arrière-plan l'objectif de régler le conflit israélo-palestinien sur la base universelle du droit international impliquant la création d'un État palestinien indépendant viable coexistant en paix avec Israël. Nous prônons la reprise des négociations directes entre les Israéliens et les Palestiniens, et l'intensification du rôle du Quartet des médiateurs internationaux en coordination avec la Ligue arabe.

La Russie continue d'apporter sa contribution à la normalisation des relations entre l'Iran et ses voisins arabes. De concert avec nos partenaires, nous cherchons à relancer au plus vite la mise en œuvre du Plan d'action global commun sur le nucléaire iranien. La stabilisation à long terme de toute la région nécessite une approche complexe. C'est l'objectif de la mise à jour de la Conception russe de la garantie de la sécurité collective dans le Golfe, qui a été récemment diffusée à titre de document du Conseil de sécurité et de l'Assemblée générale des Nations unies.

Dans le contexte de la recherche de solutions pour surmonter les crises régionales, nous sommes prêts à partager l'expérience russe unique de coexistence pacifique entre les différentes civilisations, religions et cultures. Nous attendons des résultats pratiques tangibles de la Conférence mondiale sur le dialogue interculturel et interconfessionnel qui se déroulera à Saint-Pétersbourg du 16 au 18 mai 2022, dont le déroulement est soutenu par le Secrétaire général de l'Onu Antonio Guterres et par la direction de l'Union interparlementaire.

La signification des dimensions socioéconomique et environnementale de l'activité de l'Onu est aujourd'hui décuplée. Il est important d’éviter la tentation de faire de ces secteurs un objet de jeux géopolitiques et de concurrence déloyale.

Le Covid-19 est notre ennemi commun. Nous soutenons la reconnaissance réciproque des vaccins approuvés par les structures nationales au profit de la levée au plus vite des restrictions sur les voyages internationaux des citoyens.

Il est primordial de maintenir les efforts pour mettre en œuvre l'Agenda de développement durable à l'horizon 2030. Nous espérons qu'à cela contribueront les décisions du récent Sommet de l'Onu sur les systèmes alimentaires.

Nous prônons le renforcement du rôle central de l'Onu dans la formation d'un ordre du jour environnemental basé sur l'équité et le respect des intérêts réciproques, notamment la prise en compte des réalités socioéconomiques. Dans le cas contraire, il sera difficile de mobiliser tous les États pour atteindre les objectifs climatiques mondiaux.

 Il faut orienter le travail de toutes les structures qui impactent l'efficacité de la gestion globale sur la recherche d'un équilibre des intérêts, profiter au maximum du potentiel d'un groupe aussi inclusif que le G20, dont font partie les "anciens" et les "nouveaux" centres mondiaux en développement dynamique, tels que les Brics et les partisans des mêmes idées. Nous avons reçu avec intérêt l'Initiative globale de développement du Président chinois Xi Jinping, qui coïncide avec nos approches.

La Russie soutient, avec ses alliés et partenaires, le renforcement d’alliances de réseau complémentaires à travers le développement des processus d'intégration dans le cadre de la CEI, de l'UEE, de l'OTSC et de l'OCS. L'initiative du Président russe Vladimir Poutine concernant la formation du Grand partenariat eurasiatique avec la participation de l'ASEAN, qui joue un rôle central dans la détermination des normes de conduite dans la région Asie-Pacifique, porte un fort message positif.

Dans l'ensemble, l'aspect régional du développement du monde devient de plus en plus déterminant. Beaucoup de choses dépendent de savoir si nous serons capables de rendre constructive la rivalité croissante entre les régions. Qui est plus important: l'Europe ou l'Asie? Le Pacifique ou l'océan Indien? Créera-t-on une "UE latino-américaine"? Pourquoi faire de l'Afrique une arène de confrontation?

Le chapitre VIII de la Charte de l'Onu porte sur les relations avec les organisations régionales. Sur cette base, le Secrétaire général réunit chaque année de telles organisations pour un échange d’avis sur la politique mondiale. Nous trouvons utile de faire le pas suivant dans ce format et de l'utiliser pour préparer des propositions sur l'harmonisation des aspirations régionales afin de réagir globalement et le plus efficacement possible aux défis de notre époque.

Nous sommes tous "dans le même bateau". Il est dans notre intérêt à tous qu'il reste stable sur les vagues de la politique mondiale. Nous sommes différents, mais cela ne doit pas nous empêcher de travailler au profit de nos populations et de toute l'humanité. C’est seulement ainsi que nous pourrons remplir la grande mission de l'Onu, à savoir protéger les générations actuelles et futures des guerres, des maladies et de la famine, construire un avenir plus pacifique, stable et démocratique pour tous.

Pour conclure, je propose le hashtag "NosRèglesCharteOnu".

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