12 novembre 202022:08

Interview de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, accordée aux médias russes et étrangers au sujet des questions d'actualité de l'ordre du jour international, Moscou, 12 novembre 2020

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Sergueï Lavrov: Bonjour, chers collègues.

Cela faisait longtemps que nous n'avions pas communiqué, pour des raisons compréhensibles, mais la pandémie n'est pas la fin du monde. De nombreux événements se déroulent dans différentes régions du globe, notamment à proximité des frontières russes et ailleurs sur notre planète, là où nous avons des intérêts légitimes. C'est pourquoi j'ai répondu avec plaisir à la proposition d'échanger aujourd'hui dans ce format. Je suis à votre service. Maria Zakharova dirigera ce processus.

Question: Concernant le processus de paix dans le Haut-Karabakh et le rôle de la Turquie dans la région. Premièrement, comment travailleront les observateurs turcs au poste d'observation sur le territoire azéri, les limites de leur mobilité sont-elles déjà fixées? Deuxièmement, ce matin les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de la Turquie ont déclaré que les Turcs joueraient le même rôle dans l'observation que les représentants russes. Le Ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu pense déjà évoquer au parlement l'envoi de militaires turcs. Ankara a-t-il le droit de le faire et comment faut-il voir ces démarches de la Turquie sachant que, dans le texte de la déclaration conjointe sur le Haut-Karabakh des dirigeants de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan et de la Russie, la Turquie n'est pas du tout mentionnée?

Sergueï Lavrov: Les limites de la mobilité des observateurs turcs sont définies par les coordonnées géographiques qui seront déterminées pour le déploiement du centre d'observation russo-turc sur une partie du territoire azéri, qui n'est pas proche du Haut-Karabakh et sera convenue ultérieurement pour la mise en place d'un centre d'observation commun. Un mémorandum au niveau des ministres de la Défense de la Russie et de la Turquie a été signé hier à cet effet. Ce centre travaillera uniquement à distance, en utilisant les moyens techniques de contrôle objectif tels que des drones et d'autres technologies permettant de suivre la situation sur le terrain au Haut-Karabakh, avant tout sur la ligne de contact, et de déterminer quelle partie respecte et quelle partie pourrait enfreindre les conditions du cessez-le-feu et des activités militaires. Par conséquent, les limites de la mobilité des observateurs turcs seront définies par ces locaux qui seront mis en place sur le territoire azéri, et non sur le territoire de l'ancien conflit.

J'ai lu les déclarations du Ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu, du Ministre turc de la Défense Hulusi Akar, selon lesquelles ils travailleront selon le même principe que les Russes. Il s'agit uniquement de ce fameux centre qui sera déployé sur le territoire azéri de manière stationnaire, sans aucune mission de sortie. En effet, dans ce centre les spécialistes et les observateurs russes et turcs travailleront selon les mêmes principes. Aucune unité de maintien de la paix turque ne sera envoyée dans le Haut-Karabakh. Cela est clairement formulé dans la déclaration des dirigeants que vous avez mentionnée.

Beaucoup (chez nous aussi, d'ailleurs) veulent aujourd'hui présenter de manière déformée les accords conclus. Je lis avec stupéfaction certains avis de prétendus experts. Les spéculations sont également nombreuses dans d'autres pays, mais il faut s'orienter sur les termes du texte, qui sont le résultat des négociations tendues de la semaine ayant précédé l'annonce du cessez-le-feu.

Question: Depuis hier, certains appellent en Arménie à rompre l'accord conclu entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie avec la médiation du Président russe Vladimir Poutine, ce qui pourrait être considéré comme une provocation risquant de relancer les activités militaires. Sachant que certains orateurs cherchent à présenter la présence de casques bleus russes comme une sorte de bouclier. Que pouvez-vous dire de telles déclarations? D'après vous, dans quelle mesure sont-elles dangereuses et quelles pourraient être les conséquences?

Sergueï Lavrov: Le stade actuel du conflit a commencé après une accumulation, pendant une assez longue période, de déclarations très émotionnelles, agressives et belliqueuses. Nous aurions préféré que tout le conflit soit réglé depuis longtemps selon les principes mis au point par les coprésidents du Groupe de Minsk de l'OSCE. Le Président azéri Ilham Aliev en a parlé plusieurs fois ces derniers temps en soulignant sa disposition à remplir, selon ces principes, ce qui a été proposé par les coprésidents. Si nous avions suivi cette voie, alors le résultat aurait probablement été pratiquement le même: la libération de cinq régions, puis de deux autres. Mais, premièrement, cela aurait été fait sans effusion de sang et, deuxièmement, en lien avec le règlement définitif du conflit.

Ces propositions de paix, ainsi que les démarches politiques et diplomatiques proposées et partagées par tous à une certaine étape, ont été remises en question dernièrement. Il a été dit qu'en suivant la voie du retour de cinq et de deux régions, cela ne garantirait pas une sécurité fiable. Des déclarations assez émotionnelles, brutales et agressives ont commencé à s'accumuler des deux côtés. L'atmosphère devenait tendue. Des incidents se sont produits à la frontière de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan. Ils ont pu être rapidement étouffés, mais la volonté d'un dénouement rapide planait dans l'air.

Des efforts ont été entrepris par les coprésidents du Groupe de Minsk de l'OSCE, qui ont lancé des appels en ce sens, puis des déclarations ont été adoptées au niveau des ministres des Affaires étrangères de la Russie, de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie, qui ont été ensuite confirmées dans les nouveaux documents initiés par les Français, puis par les Américains en tant que nos collègues de coprésidence. Rien de cela n'a fonctionné et n'a contribué à la fin réelle du conflit parce que dans tous ces cas aucun mécanisme de contrôle du cessez-le-feu - auquel appelaient les coprésidents - n'a été mis en place.

Ces accords sont passés à un autre niveau quand des négociations intensives se sont déroulées pendant une semaine entre les présidents de la Russie, de l'Azerbaïdjan et du Premier ministre de l'Arménie. Le Président russe Vladimir Poutine s'est entretenu avec chacun de ses homologues plusieurs fois par jour. L'attention principale était focalisée sur la mise en place de la mission de maintien de la paix. Cela a été finalement fait. Sa composition a été déterminée par la Fédération de Russie à la demande de Bakou et d'Erevan. La mission est déjà en cours de déploiement au Haut-Karabakh sur la ligne de contact, tout en assurant à la fois le corridor de Latchin pour la liaison entre le Haut-Karabakh et l'Arménie.

Nous observons les protestations qui ont lieu actuellement à Erevan. Nous voyons à quel point l'opposition tente de spéculer sur la situation. Certes, il y a des gens sincères qui sont probablement vexés que tout se termine à l'étape actuelle. Mais il ne faut pas nourrir l'illusion que les sept régions en question autour du Haut-Karabakh pourraient rester à tout jamais dans la situation dans laquelle elles se trouvaient depuis deux mois.

Je pense que les autorités responsables devaient expliquer à la population qu'à une certaine étape, il faudra le faire conformément aux principes proposés par les coprésidents du Groupe de Minsk de l'OSCE. Ces principes sont sur la table depuis des années. Ils ouvraient une voie parfaite pour régler le conflit sans effusion de sang ni préjudice pour la sécurité de qui que ce soit dans cette région, avant tout des Arméniens du Karabakh et d'autres groupes ethniques qui vivent au Karabakh, et des pays de la région - l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

Le déblocage de toutes les communications, de transport et économiques, est appelé à jouer un immense rôle positif pour la relance de cette région, notamment pour l'ascension économique de l'Arménie qui a souffert plus que les autres de la rupture des liens commerciaux et de transport avec l'Azerbaïdjan et la Turquie. Aujourd’hui, conformément à l'accord entré en vigueur, ces liens se rétablissent. L'économie doit pouvoir respirer, la liaison de transport avec les partenaires de l'Arménie doit être mise en place. Je suis certain que si nous mettons entièrement en œuvre notre entente, tout le monde y gagnera. Pour l'instant, rien n'indique que quelqu'un tenterait de saper les accords.

Nous communiquons avec nos collègues arméniens. Le Président russe Vladimir Poutine s'est entretenu hier avec le Premier ministre Nikol Pachinian. Ce matin, j'ai parlé au Ministre arménien des Affaires étrangères Zohrab Mnatsakanian. Je suis convaincu que le gouvernement arménien comprend toute sa responsabilité et a signé ces accords en se basant sur les plus hauts intérêts de sa population. Je suis certain que l'intégrité de cet accord sera conservée et qu'il sera rempli. Du moins, je vois de nombreuses forces politiques en Arménie qui comprennent ce qui se passe et en tirent les bonnes conclusions.

Question: Concernant les points 4 et 9 de la déclaration sur le cessez-le-feu. Conformément au 4e point, le délai de présence du contingent russe de maintien de la paix est de 5 ans, avec reconduction automatique de 5 ans.

La présence de casques bleus russes est-elle une garantie temporaire ou à durée indéterminée de la sécurité du peuple du Haut-Karabakh?

Sergueï Lavrov: Vous avez cité les points qui contiennent la réponse à votre question. Le délai est fixé à cinq ans. Il peut être prolongé de cinq ans si, à six mois de son échéance, aucune des parties ne proposait de suspendre ce terme. C'est ce qui est écrit.

Je trouve que c'est une formulation tout à fait raisonnable. Elle crée un horizon suffisant pour que la situation non seulement s'apaise, mais passe également dans une phase constructive - et il faudra construire beaucoup de choses au Karabakh. Je soulignerai seulement la nécessité d'examiner toutes les questions "statutaires", avant tout du point de vue de la garantie des droits des groupes ethno-confessionnels qui y vivaient et y vivent maintenant. Tous les réfugiés et les déplacés internes ont le droit de revenir au Haut-Karabakh, d'y rétablir leurs racines culturelles, civilisationnelles et religieuses.

Il faudra examiner la situation concernant de nombreux édifices cultuels, les églises et les mosquées, qui sont pour la plupart dans un état déplorable. Cela concerne également les sites religieux dans d'autres parties de la région. L'Arménie a soulevé plusieurs fois la question du sort des églises chrétiennes à Nakhitchevan. J'en suis certain: maintenant que nous débouchons sur un règlement après la fin des activités militaires, il faut accorder une attention particulière à ces questions de patrimoine culturel des Arméniens, des Azerbaïdjanais et d'autres groupes qui vivent sur le territoire de ces pays. Ce sera l'une des démarches les plus importantes qui permettra de rétablir l'entente et la paix interethniques. Dans l'ensemble, beaucoup de choses devront être faites pour que le patrimoine des Arméniens et des Azerbaïdjanais, historiquement très étroitement et profondément lié au Haut-Karabakh, devienne également un élément d'unification dans les démarches à entreprendre.

J'espère que cette période de cinq ans de présence du contingent russe de maintien de la paix, par laquelle nous avons commencé, permettra de poser au moins une base très solide pour avancer dans cette direction. Je n'anticiperais pas concernant la question de savoir ce qui se passera d'ici cinq ans. Nous sommes convaincus que les parties sont intéressées par la présence de casques bleus russes. Nous avons admis la possibilité de suspendre leur mandat, mais ne construisons pas de projets, ne faisons pas de pronostics. Soutenons les casques bleus russes dans l'accomplissement de leur mandat très important et difficile pour que la vie paisible s'installe dans le Karabakh, et ce sur tout le territoire de cette entité.

Question: A quoi sert-il aujourd'hui de mener des négociations sur la prolongation du START avec l'administration visiblement sortante de Donald Trump (qui nous accordait au maximum un an, mais avec des conditions) si le futur président Joe Biden nous accorde cinq ans sans conditions préalables?

Sergueï Lavrov: La question "à quoi sert-il" implique que nous sommes intéressés. Nous avons manifesté et exprimé notre intérêt en déclarant que sur la table se trouvaient des propositions dont nous n'avons pas plus besoin que les Américains.

Maintenant, je lis des commentaires assez agités de Washington et avant tout de l'administration sortante - ou disons de l'administration Trump. Tout n'est pas encore décidé concernant son départ. Mais quoi qu'il en soit elle s'en ira - même si les républicains prenaient la Maison blanche, ce serait une nouvelle administration. De l'administration Trump nous entendons des déclarations assez agitées, comme quoi la Russie a peu de temps pour décider avec qui elle veut signer le traité: avec Donald Trump? Ou offrir tout cela à Joe Biden? Ou tout de même faire plaisir à Donald Trump pour qu'il vole à Joe Biden un triomphe en politique étrangère?

Cela relève une nouvelle fois du genre des prétendus experts réfléchissant selon la mentalité "qui gagnera, qui perdra". Ce n'est pas ce que nous souhaitons. Nous souhaitons que tout le monde gagne. Dans la situation actuelle, si l'on parle du START, tout le monde y gagnera uniquement en le prolongeant sans aucune condition préalable. Nous l'avons proposé il y a plus d'un an, et autour de cela les Américains ont commencé, on ne sait pourquoi, à chercher des signes de notre "faiblesse", d'un intérêt particulier dans le prolongement de ce traité à tout prix, ils ont commencé à avancer des conditions inacceptables. Ces derniers temps, ils disaient être prêts à prolonger le traité tout en prétendant qu'il ne fallait pas simplement geler via des engagements politiques toutes les ogives nucléaires, mais aussi les recompter, identifier la catégorie de ces ogives, et instaurer immédiatement le contrôle des sites où ces ogives sont fabriquées.

Nous avons déjà connu une situation où des inspecteurs américains étaient à l'entrée de nos usines de l'industrie militaire. C'était dans les années 1990. Il n'y aura jamais de retour à ce système. Puis ils nous disaient: "Nous sommes prêts à prolonger, mais hormis le fait que vous nous montrerez toutes vos ogives et vous placerez nos inspecteurs à l'entrée des usines qui fabriquent des ogives, vous devez aussi détruire certaines de vos nouvelles armes comme le Poséidon et le Bourevestnik. Nous pouvons parler sur les autres mais celles-ci, vous devez simplement les détruire." Je ne sais pas ce qu'il y a de plus, l'intérêt pour un dialogue réel sur la stabilité stratégique pour garantir la sécurité de son pays, de ses alliés et de l'humanité dans l'ensemble, ou plutôt une campagne de com', une tentative de faire monter les enchères, de montrer son "air dur", comme on dit aujourd'hui.

Au vu de l'agitation actuelle autour des États-Unis dans le cadre du décompte des voix, des plaintes et d'autres perturbations, il ne faut s'attendre à aucune proposition claire qui serait réaliste et non imprégnée par la conjoncture politique immédiate, que ce soit de l'entourage de Donald Trump ou de l'équipe de Joe Biden. C'est pourquoi nous attendrons que tout se calme.

Le Président russe Vladimir Poutine a déclaré que nous n'avions pas plus besoin de cet accord que les Américains. Nous voudrions le prolonger. Nous avons posé sur la table tout ce qui pouvait être fait pour cela. C'est aux Américains de répondre. Si la réponse est négative, nous vivrons sans ce traité. Nous disposons du nécessaire pour garantir notre sécurité. Cela a été confirmé encore plus fermement pendant la récente série de réunions organisées par le Président russe à Sotchi avec des militaires et des représentants de l'industrie de l'armement.

Question: Le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo a également organisé des rencontres sur le Karabakh. Sans résultats. Washington pourra-t-il jouer un rôle constructif dans ce processus de paix ou attendez-vous des changements en politique étrangère sur ce dossier avec l'administration de Joe Biden?

Sergueï Lavrov: Vous avez dit que le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo avait organisé une rencontre sans résultats. Je ne dirais pas qu'il n'y a pas eu de résultats. Depuis le début des activités militaires, les coprésidents ont entrepris des efforts, notamment au sommet. Un communiqué des présidents de la Russie, des États-Unis et de la France a été diffusé, appelant les parties à cesser les activités militaires et à entamer le processus de paix en s'appuyant sur les concepts promus par les coprésidents ces dernières années. Cette déclaration n'a pas fonctionné, elle n'a pas été entendue. Puis a été faite la déclaration des ministres des Affaires étrangères de la Russie, de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie, que nous avons rédigée à Moscou et qui était également un appel à cesser les activités militaires, ainsi qu'un engagement d'Erevan et de Bakou à cesser ces activités et à créer un mécanisme de contrôle. Elle n'a pas non plus donné de résultats. S'en est suivie une initiative du Président français. Une autre déclaration en soutien aux actions précédentes a été convenue à distance. Puis l'initiative de Washington, que les ministres des Affaires étrangères de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie ont été invités à rejoindre.

Tout cela a créé une masse critique qui a permis, dans les derniers jours avant le 10 novembre 2020, de traduire cette volonté de la communauté internationale, fixée dans de nombreuses déclarations des coprésidents, dans le langage des actions pratiques au niveau des présidents de la Russie, de l'Azerbaïdjan et du Premier ministre de l'Arménie.

J'ai parlé au téléphone à mon homologue français hier. Mes collaborateurs ont parlé aux partenaires américains. Nous avons senti une sorte de rancune: "Comment cela se fait-il? On ne nous a rien dit en détail." Premièrement, nous avons toujours souligné publiquement (le Président russe Vladimir Poutine en a parlé) que nous travaillions sur le cessez-le-feu dans le cadre des positions exprimées par les coprésidents. Deuxièmement, en ce qui concerne une information plus concrète et détaillée, les négociations sur la préparation de la déclaration de Moscou du 9 novembre 2020 ont duré plusieurs jours. Littéralement 24 heures sur 24, avec plusieurs appels téléphoniques par jour. C'est pourquoi si la volonté d'avoir des détails se traduit par l'invitation, après chaque conversation, d'en informer nos partenaires américains et français, alors c'est simplement impossible à faire physiquement. Je suis certain que les explications que nous avons finalement apportées ont été correctement interprétées. J'ai senti une telle compréhension hier à l'issue de mon entretien avec le Ministre français des Affaires étrangères.

D'ailleurs, nous avons proposé au Conseil de sécurité des Nations unies de saluer les accords de cessez-le-feu conclus, en soulignant qu'ils s'inscrivaient dans le cadre des initiatives avancées par les coprésidents. Nous ne voulons en aucune manière nous distancer des collègues américains et français. De plus, nous les avons invités à Moscou, ils y viendront dans les jours à venir pour une discussion détaillée afin de savoir comment ils peuvent contribuer à la réalisation des accords conclus, notamment en ce qui concerne l'établissement de la vie pacifique au Karabakh: la coexistence des groupes ethno-confessionnels, la reconstruction des sites culturels et religieux, la garantie de leur fonctionnement sûr et respectueux. Les coprésidents peuvent y jouer un immense rôle avec les organisations de l'Onu, entre autres l'Unesco.

Nous avons déjà entamé les discussions préalables avec nos collègues d'autres établissements spécialisés de l'Onu, notamment avec le Haut-Commissariat pour les réfugiés et le Comité international de la Croix-Rouge (ce n'est pas une structure de l'Onu mais elle coopère étroitement avec tous les pays pour régler les problèmes humanitaires internationaux). Le CICR dispose depuis longtemps d'un mandat pour travailler en Arménie et en Azerbaïdjan, notamment au Karabakh. Ce mandat existe depuis des années. Nous avons parlé aux représentants de la direction de cette organisation à Genève. Nous attendons le président du CICR Peter Maurer à Moscou la semaine prochaine. Nous évoquerons comment, dans les nouvelles conditions, la Croix-Rouge pourra reprendre son travail pour contribuer à l'échange de corps des défunts, au retour des prisonniers, des otages et d'autres personnes détenues. Par conséquent, le rôle des coprésidents est toujours bien réel, le Ministre arménien des Affaires étrangères me l'a confirmé pleinement aujourd'hui par téléphone. J'ai parlé hier au téléphone au Ministre azéri des Affaires étrangères, qui a également confirmé sa volonté que la coopération entre les coprésidents se poursuive.

Question: Vous attendez-vous à des changements dans la politique étrangère de l'administration Biden, non seulement par rapport au problème du Karabakh mais également dans l'ensemble?

Sergueï Lavrov: Vous savez, les diplomates doivent évidemment prédire les différents phénomènes, les changements d'approche de leurs partenaires vis-à-vis des différents problèmes qui existent sur la scène internationale. Mais ce n'est pas une bonne idée de faire pronostics à l'étape actuelle, selon moi. Bien sûr, nous suivons la situation aux États-Unis. C'est une grande puissance, dont dépendent encore beaucoup de choses sur la scène internationale - mais pas toutes. Nous pouvons suivre seulement les déclarations faites, les noms qui sont mentionnés en tant que nouveaux participants potentiels aux processus aux États-Unis liés à la politique étrangère. Des noms sont également mentionnés par l'administration du Président Donald Trump; Joe Biden mentionne aussi des noms de personnes qu'il voudrait voire dans son équipe.

A en juger par les premières annonces indiquant quelle serait la politique étrangère américaine en cas d'investiture de Joe Biden, elle semble davantage corresponde aux canons promus par Barack Obama, ce qui est assez logique étant donné que Joe Biden était son vice-président. Cela concerne avant tout le climat, le retour à l'Accord de Paris sur le climat, le programme nucléaire iranien. Même si cela soulève de nombreuses questions. Même si les démocrates constituant l'administration décidaient de revenir au Plan d'action, selon certaines déclarations, ils ne le feraient pas sous la forme initiale mais tenteraient de changer l'accord à leur avantage afin de le rendre lucratif pour eux et intrusif par rapport à l'Iran. J'ignore à quel point ce sera prometteur, je ne vais pas conjecturer. Je désigne simplement les choses à aborder à l'issue du décompte des voix aux États-Unis.

J'espère que l'attitude des États-Unis envers l'OMC, quelle que soit l'issue des élections, sera plus constructive, que Washington ne bloquera pas le travail de l'OMC ni ne cherchera à la détruire, à la remplacer par des accords bilatéraux situationnels dans différentes régions du monde avec leurs partenaires, qui ne seront soumis à aucune logique autre que la volonté de tirer un profit maximal pour les États-Unis. Dans l'ensemble, les Européens attendent une approche plus multilatérale de Washington quand toute cette épopée se calmera. Nous verrons.

Sur le dossier russe nos politologues, et je suis d'accord avec eux, ne s'attendent pas à des changements révolutionnaires. L'Amérique est profondément divisée, nous le voyons d'après les résultats du vote à l'élection présidentielle. Il est clair que les représentants politiques responsables doivent chercher des "points d'accroche" permettant de surmonter cette division et de promouvoir des idées d'unification qui consolideront le peuple américain. Mais en analysant ce qu'il peut y avoir de commun entre les deux forces politiques, les républicains et les démocrates, pour les unir et régler les problèmes communs, certains observateurs placent en priorité, parmi les dénominateurs communs, l'attitude envers la Fédération de Russie. Ces quatre dernières années, à commencer par les derniers mois de la présidence de Barack Obama, au sein de la société américaine a été semée une telle russophobie qu'aujourd'hui elle fait déjà partie de la culture politique américaine. Il serait dommage que les États-Unis tentent de réunifier la nation sur cette base russophobe. Mais nous verrons.

Question: Depuis plusieurs mois, les protestations se poursuivent en Biélorussie. On n'entend pas beaucoup parler de la réforme constitutionnelle et il est très difficile de couvrir objectivement cette situation, étant donné que le ministère des Affaires étrangères biélorusse n'a toujours pas délivré de nouvelle accréditation à ceux qui l'ont demandée. Le Ministère russe des Affaires étrangères apportera-t-il une contribution aux journalistes russes sur ce point?

Sergueï Lavrov: Bien évidemment, nous aiderons nos journalistes. Nous avons prévu ce mois-ci une réunion du collège conjoint des ministères des Affaires étrangères russe et biélorusse. Nous évoquerons obligatoirement ce thème. Mais sans attendre ce collège nous posons déjà ces questions à nos partenaires. Honnêtement, je n'ai pas entendu que l'un de nos journalistes russes éprouvait de tels problèmes ces derniers temps. La Directrice du Département de l'information et de la presse du Ministère russe des Affaires étrangères Maria Zakharova le sait certainement, elle me le dira. Si c'est nécessaire, j'interviendrais évidemment. Je ne vois pas de raisons pour que les journalistes russes ne reçoivent pas leur accréditation à temps, comme d'ailleurs la grande majorité des autres journalistes qui veulent travailler en Biélorussie, à l'exception de ceux qui remplissent directement des missions pour déstabiliser la situation politique dans la capitale et d'autres villes de la Biélorussie. Nous avons de tels exemples, et les autorités biélorusses en parlent.

Si l'on évalue la situation dans son ensemble, bien évidemment, nous sommes préoccupés par la poursuite des différents troubles, même si nous sommes satisfaits par la diminution des protestations. Le nombre de participants aux manifestations non autorisées diminue. Dimanche dernier, ils étaient quelques milliers - entre 3.000 et 5.000. Ce ne sont pas du tout les mêmes chiffres que quand plus de 100.000 personnes défilaient. Cette baisse de l'activité de masse reflète certainement la prise de conscience par les personnes qui descendaient sincèrement dans la rue et voulaient être entendues que la situation doit être calmée, qu'il faut passer au dialogue constructif, d'autant que les autorités ont exprimé des propositions assez claires. Elles restent sur la table des négociations - je fais notamment allusion à la réforme constitutionnelle.

Mais la réduction de l'ampleur de ces protestations animées par les personnes sincères qui voulaient une meilleure vie et un dialogue avec les autorités, qui voulaient être entendues, est compensée par l'agressivité de ceux qui descendent dans la rue. C'est clairement une majorité de gens d'une autre catégorie: il s'agit de personnes qui veulent provoquer la police à faire usage de la force. Des jeunes gens, dont plusieurs éléments criminels avec des pavés, des barres de fer et des cocktails Molotov. Ils sont clairement disposés aux actions agressives.

C'est une provocation, une tentative d'empêcher la situation de déboucher sur le dialogue politique auquel appelle le Président biélorusse Alexandre Loukachenko quand il avance l'initiative d'une réforme constitutionnelle. Si je comprends bien, elle est activement discutée à l'heure actuelle. Je ne peux pas dire qu'une pause a été marquée. Il y a calendrier clair, un contenu qui est expliqué à toute la population: la limitation des pouvoirs du Président de la Biélorussie, la répartition d'une partie des obligations du chef de l’État entre le pouvoir législatif, le gouvernement et les structures régionales. On évoque la possibilité de réformer le parlement pour qu'il devienne monocaméral et soit élu selon un système mixte ou proportionnel. Tout ce qui est proposé est soumis à l'examen de l'Assemblée populaire biélorusse. Tous les délais sont déjà fixés: le mois prochain, soit janvier, si je comprends bien. Après quoi le projet de nouvelle Constitution sera soumis au référendum national.

Nous soutenons pleinement ce processus et partons du principe qu'au travail sur les amendements à la Constitution, à l'élaboration de la nouvelle Constitution, doivent participer les plus larges groupes de population, les syndicats et les groupes de travail, les étudiants, les organisations de jeunesse, les ONG, les partis politiques. Tout cela doit évidemment être ouvert aux forces d'opposition saines.

Malheureusement, l'opposition qui travaille actuellement depuis l'étranger, depuis Vilnius et Varsovie, adopte une position différente. Elle ne veut pas de dialogue, n'avance pas de contre-programme constructif et ne prône que le renversement du Président biélorusse Alexandre Loukachenko, exige sa démission et une nouvelle élection présidentielle. Il est très difficile de se représenter avec quel programme les opposants voudraient se présenter à cette nouvelle présidentielle hypothétique. A en juger seulement par leurs slogans, ils veulent visiblement revenir à une période de leur histoire quand la Biélorussie n'était pas un pays indépendant, n'était pas une république indépendante, à une époque où elle faisait partie d'autres États. C'est probablement au peuple biélorusse de décider comment prendre le fait qu'on cherche à prédéterminer son sort de cette manière.

Vous le savez, un conseil de coordination a été créé à Vilnius, une direction nationale anticrise à Varsovie. Ils sont reçus dans les capitales européennes, dans les structures parlementaires européennes. Je ne pense pas que nos collègues occidentaux ne comprennent pas ce qu'ils font. Même si à tous les coins de rue ils disent que ce n'est pas une tentative de changer le pouvoir à Minsk, pas une tentative de semer la discorde entre la Biélorussie et la Fédération de Russie, toutes ces "nobles incantations" ne sont pas confirmées par des actions pratiques. L'opposition biélorusse est très activement financée et incitée à occuper précisément cette ligne sans compromis consistant à exiger le changement de régime, organiser des grèves à durée indéterminée - qui ont échoué - et bien d'autres choses faites de l'extérieur afin de maintenir une atmosphère conflictuelle.

Les États-Unis, le Canada et l'UE ont décrété des sanctions individuelles contre le Président biélorusse Alexandre Loukachenko et les plus proches collaborateurs de son administration. Nous savons qu'il n'y a pas simplement un flux d'argent pour financer ces projets, notamment ceux organisés avec la participation de casseurs recrutés parmi des éléments criminels, avec des tentatives de provoquer la police: il y a aussi des instructions diffusées de Varsovie et de Vilnius via les réseaux sociaux en mode manuel, nous les avons vues. Les instructions pour préparer des cocktails Molotov et des explosifs, et bien d'autres. C'est pourquoi notre position est très simple: il faut cesser de s'ingérer dans les affaires intérieures de la Biélorussie, il faut stimuler tous les Biélorusses, y compris l'opposition, à participer au processus politique par la réforme constitutionnelle. Les idées de jouer la carte de la confrontation biélorusse sur les plateformes internationales sont très nuisibles et néfastes.

Vous le savez, l'OSCE a déclenché le mécanisme de Moscou qui a été créé encore en 1990, en pleine période d'"euphorie" parmi ceux qui souhaitaient l'effondrement de l'URSS. Ce mécanisme de Moscou a été déclenché pour préparer un rapport à distance (le Parlement européen l'a également examiné) en s'appuyant sur lequel a été approuvée une résolution appelant à apporter le plein soutien à l'opposition biélorusse et même à créer un fonds d'aide qui sera transmis au peuple biélorusse dès que le régime actuel sera renversé. C'est une idée très regrettable.

D'ailleurs, au Conseil des droits de l'homme de l'Onu existe la procédure d'examen périodique universel de la situation dans chaque pays membre du CDH: qu'en est-il de ces droits? Il s'avère qu'il y a une semaine c'était le tour de la Biélorussie de passer cet examen périodique universel, dont la préparation a duré près de 18 mois. Les résultats de l'examen des efforts biélorusses pour renforcer les droits de l'homme ont reçu une note positive pour ces 18-24 derniers mois. Je ne dis pas que tout est en ordre. Les droits de l'homme ne sont entièrement en ordre dans aucun pays. Mais ce n'est pas un tableau en noir et blanc, il est bien plus compliqué. Un représentant politique raisonnable qui veut que les peuples vivent selon leurs volontés, qu'ils décident eux-mêmes de leur propre sort, doit aider à créer les conditions pour cela. Et ceux qui veulent jouer aux jeux géopolitiques vont chouchouter et cultiver des opposants, les inviter dans leurs bases étrangères d'où ils tenteront de diriger les processus dans leur pays. L'expérience de la Biélorussie est très regrettable. Je pense que même ceux qui cherchent à patronner la protestation biélorusse comprennent l'inutilité de cette initiative mais, malheureusement, ne peuvent pas s'arrêter.

Question: En 2016, à la fin de son mandat, le Président américain sortant Barack Obama a décrété de nouvelles sanctions contre la Russie et a expulsé des diplomates russes. Est-ce que Moscou s'attend à ce que Donald Trump tente de faire la même chose pour tirer un trait sur la perspective d'une reprise des relations entre Moscou et Washington? Et de quoi s'agirait-il: de nouvelles sanctions contre la Russie ou le Nord Stream 2, de nouvelles démarches pour empêcher les futurs accords sur la stabilité stratégique, ou d'autre chose?

Sergueï Lavrov: Pas besoin d'attendre la fin du mandat de l'administration Trump pour constater de nouvelles sanctions contre la Russie. Nous avons récemment cité les statistiques portant sur la période du mandat de Donald Trump à Washington. Des sanctions ont été décrétées 46 fois contre la Russie - sectorielles, mais aussi contre des personnes physiques et morales de la Fédération de Russie. C'est un record absolu de sanctions antirusses en quatre ans. Pas la peine d'attendre la fin de la cadence. Du moins, l'administration Trump n'a pas semblé éprouver de difficultés pour décréter des sanctions sans aucune raison. Ce n'est pas notre problème. Nous sommes déjà habitués au fait que nous devions compter uniquement sur nous.

Il existe le terme "substitution aux importations". Il est parfois interprété très étroitement, critiqué parce qu'il n'est pas toujours possible de remplacer un produit importé concret. Parfois cela prend beaucoup de temps, parfois il est plus pratique d'essayer de compter sur un analogue étranger qui est meilleur. Parfois on ne veut pas s'occuper de la création de quelque chose de local. Mais cette même substitution aux importations est nécessaire dans un sens plus large, global, géopolitique.

Nous ne pouvons plus construire notre politique, nos projets commerciaux et énergétiques, nos plans de communication avec le monde extérieur, avant tout avec l'Occident, en partant du principe que tout ce dont nous convenons avec nos partenaires occidentaux sera respecté et mis en œuvre à part entière. L'Occident a prouvé sa totale incapacité à s'entendre et sa non-fiabilité. Il a prouvé son attachement aux tentatives de jouer aux jeux géopolitiques et de placer la politique au-dessus de l'économie en ignorant la juste évolution des événements qui ont eu lieu en Crimée après le coup d’État en Ukraine, quand des russophones et des Russes ont refusé d'accepter ses résultats. J'en ai déjà parlé. C'était la raison des sanctions occidentales. L'Occident a montré toute son incapacité quand il n'a pas réussi à empêcher ce coup d’État, même s'il a détruit l'accord préparé par l'UE. Il existe de nombreux exemples où l'on a vu l'Occident passer sa colère sur nous parce que lui-même avait admis des échecs et des erreurs très grossières dans sa politique. Nous devons nous y habituer.

Maintenant nous voyons les Skripal, Navalny - c'est une histoire complètement révoltante. Je trouve que nos partenaires allemands et occidentaux se comportent d'une manière absolument inadmissible. C'est un sujet à part. Nous voyons qu'au moindre prétexte ils attrapent le bâton des sanctions quand la raison de notre discorde est la réticence totale des partenaires occidentaux à tenir leurs engagements. Que ce soit sur l'Ukraine - ils ont entièrement raté leur mission en février 2014 -, les explications que nous exigeons de leur part sur les Skripal et Navalny, et bien d'autres accusations à notre égard. Nous devons nous habituer à la substitution aux importations non seulement en ce qui concerne les fromages, les truffes, les produits agricoles, mais également tout ce qui nous est nécessaire pour un développement durable, sûr, fiable et avancé dans tous les domaines sans exception.

Question: Depuis le début des activités militaires dans le Haut-Karabakh, la Turquie a activement participé aux initiatives diplomatiques pour régler le conflit. D'après vous, quelle contribution a apporté la Turquie à la réalisation des accords entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie qui ont mis un terme aux activités militaires au Karabakh?

Sergueï Lavrov: Des avis ont été exprimés à ce sujet. Le Président russe Vladimir Poutine a parlé plusieurs fois au Président turc Recep Tayyip Erdogan au fil de nos efforts pour assurer un cessez-le-feu et déployer des casques bleus, et à l'issue de l'entente conclue. Recep Erdogan a soutenu les actions de la Russie.

Nous sommes convenus avec les collègues turcs de créer un centre d'observation qui sera situé sur le territoire azéri mais pas à proximité de la zone du conflit. Il permettra de surveiller à distance la situation grâce à des moyens techniques, notamment par les airs, ainsi que sur le terrain au Haut-Karabakh et, si nécessaire, d'utiliser l'influence de la Fédération de Russie et de la Turquie sur les parties afin d'empêcher les éventuelles violations (j'espère qu'il n'y en aura pas). Je souligne de nouveau que ce travail sera mené sur le territoire imparti à ce centre commun. Il n'est pas lié aux mouvements des casques bleus dans la zone du conflit en soi, il faut bien le comprendre. J'entends différents souhaits. Mais il faut probablement les laisser de côté et s'occuper de choses concrètes. Surtout, il faut faire ces choses concrètes en s'appuyant sur l'entente signée hier par les ministres de la Défense russe et turc concernant le travail dans les locaux du centre d'observation.

Les avis de certains sont actuellement au bord de l'euphorie, d'autres, de l'hystérie: "La Russie perdu le Caucase, la Crimée sera la prochaine." Nous avons suffisamment d'analystes spéculateurs de ce genre, tout comme en Turquie et dans d'autres pays. Les journaux turcs débordent d'accusations selon lesquelles Ankara se serait fait battre, que la Russie aurait battu tous les autres. Comme quoi la Turquie comptait capitaliser l'aide accordée à l'Azerbaïdjan bien plus efficacement, parce que les Turcs gagnent sur le champ de bataille, et les Russes à la table des négociations. J'ai lu des extraits de la presse turque. Cela vous est certainement familier aussi.

Je répète encore une fois que la même vague, mais cette fois avec des accusations de trahison de la Russie (nous sommes accusés de tellement de choses) s'est levée dans notre presse libérale et sur les réseaux sociaux. C'est de l'analyse de comptoir. Il faut y prêter moins d'attention.

Les analogies anatomiques pour parler de politique sont à la mode chez nous. Si l'on parle de l'Arménie, à une époque "radio Arménie" répondait aux questions en URSS. L'une des questions ressemblait à ceci: " Quelle est la différence entre un certain organe humain et la vie?" La réponse de "radio Arménie" était: "La vie est plus dure." Toutes ces réflexions selon lesquelles quelqu'un aurait perdu quelque chose, qu'il aurait pu prendre davantage, est du même ressort que quand toute la politique, tous les événements dans le monde, sont perçus du même point de vue du jeu à somme nulle: je t'ai battu, alors que je suis le meilleur; je t'ai humilié ou tu m'as humilié, je ne l'admettrai pas. Ce n'est pas notre politique.

Nous souhaitons que partout dans le monde, avant tout autour de nos frontières, tout soit calme, sans conflits qui se consument. Certains disaient: "La Russie souhaite plus que tout que le conflit du Haut-Karabakh ne se règle pas". Ou encore: "La Russie a fait traîner les choses toutes ces années". C'est complètement faux. La Russie était la première à promouvoir le processus de paix du Haut-Karabakh, comme en témoigne le fameux document de Kazan. Il aurait pu apporter les mêmes résultats qu'aujourd'hui sur le terrain, mais sans effusion de sang. Malheureusement, tout cela s'est avéré impossible à l'époque et pas du tout par notre faute. Après cela, nous avons adopté l'approche à deux étapes qui a été prise avec enthousiasme par les parties. Ensuite, comme je l'ai mentionné aujourd'hui, des doutes ont été exprimés: "Comment cela: cinq régions, deux régions? Comment garantira-t-on la sécurité?" Cela a également échoué et a été mis de côté pour une période indéterminée, pas par notre faute. 

Nous ne manquions pas de bonnes intentions, tout comme de propositions concrètes. Maintenant nous avons débouché sur le processus de paix avancé initialement par la Russie (oui, malheureusement en utilisant la force et au prix de victimes des deux côtés). Probablement l'histoire n’enseigne rien, comme on le sait. Mais il est tout de même regrettable que le résultat obtenu au prix du sang aurait pu l'être sans effusion de sang.

La Fédération de Russie ne souhaite pas maintenir des conflits gelés, que ce soit dans le Karabakh, en Transnistrie ou ailleurs dans l'espace postsoviétique. Ceux qui avancent de tels avis agissent de manière complètement malhonnête, selon moi. Cela vient également de l'absence de connaissances concrètes et de l'absence de volonté concrète de comprendre en quoi consiste la position de la Fédération de Russie, quelles positions nous avançons.

Nous avons des objectifs communs avec la Turquie, comme je l'ai dit: observer depuis le territoire azéri, avec des moyens techniques de contrôle objectif, la situation dans la zone de l'opération de maintien de la paix menée uniquement par le contingent de la Fédération de Russie. Il n'existe aucune ambiguïté à ce sujet. Nos partenaires turcs le savent parfaitement. Nous continuerons de coopérer avec eux, notamment sur d'autres axes de la politique mondiale, avant tout en Syrie.

Question: Je voudrais revenir aux États-Unis et à la campagne de décompte dans laquelle le pays est actuellement plongé. Plusieurs dirigeants ont déjà félicité Joe Biden pour sa victoire à l'élection présidentielle. A ce que l'on sache, le Président russe Vladimir Poutine n'a pas encore téléphoné en Amérique concernant cette question. La Russie est-elle préoccupée par les informations selon lesquelles les élections américaines auraient été entachées d'infractions, et se seraient déroulé sans observateurs internationaux? On imagine bien que dans la même situation, si les élections s'étaient déroulées dans un autre pays, le Département d’État américain aurait déjà reconnu les élections comme illégitimes. La Russie compte-t-elle agir de la même manière et, par exemple, exiger un décompte total, voire un recomptage des voix?

Sergueï Lavrov: Si vous avez entendu la déclaration du Secrétaire d’État américain Mike Pompeo, le Département d’État américain n'a pas encore reconnu les élections américaines comme légitimes. Mike Pompeo a appelé à atteindre la fin du décompte des voix.

En ce qui concerne notre approche, nous avons dit plusieurs fois que nous respections le droit du peuple américain à disposer de lui-même. Leur système électoral est probablement le plus archaïque de tous ceux qui existent dans le monde. J'ai attiré plusieurs fois l'attention sur ce point lors de nos entretiens amicaux avec mes homologues, les prédécesseurs de Mike Pompeo. Je me souviens que nous avons parlé des résultats des élections avec Condoleezza Rice. Elle avait critiqué nos élections et notre système électoral. Je lui ai cité en exemple un cas où un certain président arrivait au pouvoir aux États-Unis alors qu'il avait reçu moins de voix des électeurs, mais qui s'était retrouvé à la Maison blanche à travers le système de grands électeurs et une logique assez sinueuse. Elle m'a répondu qu'ils étaient au courant de cette lacune du système, mais que c'était leur problème, qu'ils le voyaient bien et qu'ils le régleraient eux-mêmes - "ne vous inquiétez pas, s'il vous plaît". Je voudrais vraiment que les Américains ne s'inquiètent pas des problèmes qu'ils pointent chez nous. Et de préférence qu'ils s'inquiètent moins de ce genre de problèmes dans d'autres pays.

Chaque pays a ses propres traditions. Si les Américains sont prêts à vivre avec une tradition qui déforme significativement l'expression de la volonté de la population, c'est leur droit. Si tout leur convient, tout est en ordre pour eux (il s'avère que ce n'est pas le cas), comment pouvons-nous conseiller quelque chose? Qu'ils règlent eux-mêmes ces affaires.

En ce qui concerne les félicitations, je m'étonne que l'on y accorde tant d'attention. Les félicitations sont généralement adressées après l'annonce officielle des résultats du vote. Ce n'est pas le cas aux États-Unis. Ils ont une Direction des services généraux, habilitée à faire de telles déclarations. Ils ne le font pas pour l'instant. Toutes les félicitations exprimées pour l'instant s'appuient, à ce que l'on sache, sur les calculs de la CNN, NBC, des réseaux sociaux, avant tout des principaux médias américains. S'il est dans la tradition de certains d'envoyer des félicitations officielles pour ces motifs, nous n'y pouvons rien. Nous adoptons une approche différente. On peut envoyer des félicitations avant l'annonce officielle des résultats quand il n'y a aucun litige, quand l'autre partie reconnaît la victoire de l'adversaire. C'était le cas en 2016 quand Hillary Clinton avait reconnu la victoire de Donald Trump. A l'époque personne n'avait de doutes. Aujourd’hui, de telles questions subsistent. Il faut attendre l'annonce officielle. D'autant que, si je comprends bien, la procédure aux États-Unis pour savoir comment tout doit se dérouler est très claire. Le 14 décembre 2020 doit se tenir une réunion du collège des grands électeurs. La réunion ne se déroule pas dans une salle commune. Elle se tient séparément dans la capitale de chaque État. Dans certains États les grands électeurs sont obligés de voter pour le candidat choisi par la majorité des électeurs du district. Dans d'autres États les grands électeurs peuvent choisir le candidat à leur entendement. Pas forcément le nom d'un candidat qui s'est présenté à la présidence dans cette région concrète des États-Unis. Le 6 janvier 2021 se réunira le Congrès américain où les grands électeurs devront soumettre les résultats de leur travail. En cas de doutes lors de l'approbation des voix des grands électeurs pour chaque État, l'élection du président et du vice-président passe à un autre niveau. Le président est élu par le Congrès. Mais pas par les voix individuelles des membres de la Chambre des représentants. Chaque État possède une voix au Congrès à ces fins. Il y a 50 voix. Comment elles se répartissent? C'est une bonne question parce que la répartition des voix selon les États (démocrates ou républicains) n'est pas tout à fait proportionnelle à la majorité que possèdent les démocrates à la Chambre des représentants. C'est là que le président sera élu. Le vice-président sera élu au Sénat.

J'énonce actuellement toutes les démarches qui devront être entreprises si, à l'étape du collège des grands électeurs, la situation n'était pas claire, si elle n'était pas claire au Congrès, etc. Quoi qu'il en soit, la cérémonie d'investiture doit avoir lieu le 20 janvier 2021. D'ici là nous en saurons plus.

Je voudrais mentionner, puisque nous avons parlé des félicitations, que pour l'instant non seulement la Russie et la Chine ne les ont pas envoyées, mais également le Mexique. Le Président mexicain a déclaré qu'il s'orienterait sur l'annonce officielle du résultat.

Je ne chercherais rien dans le registre des théories du complot. Selon moi, c'est une pratique de politesse normale. Ceux qui jugent possibles pour eux d'envoyer des félicitations avant l'annonce des résultats officiels: c'est également leur droit. Nous savons qu'en 2016 plusieurs dirigeants européens avaient envoyé des félicitations à la candidate perdante, avant de se rétracter rapidement. Je ne vois pas de raison de spéculer.

Question: La Russie est-elle prête à faire des efforts avec la Turquie pour une mise en œuvre plus efficace de l'accord sur le cessez-le-feu en Libye, notamment pour faire sortir les mercenaires de Syrte et d'Al Djoufrah? Et d'après vous, quelle est actuellement la corrélation entre la situation sur le terrain en Libye et le déroulement des élections? Sont-elles envisageables dans un avenir proche?

Les Libyens augmentent considérablement la production pétrolière à l'heure actuelle. Il a été rapporté que nous avions contribué au déblocage du secteur pétrolier libyen. La Russie est-elle inquiète de la hausse incontrôlée de la production pétrolière en Libye?

Sergueï Lavrov: Nous ne devons pas oublier la gnoséologie de la crise libyenne. C'est la très brutale agression de l'Otan qui a bombardé la Libye, qui a détruit la structure étatique libyenne. Tout cela a engendré une affluence de terroristes, un trafic d'armes et de drogues en Afrique, au Nord et au Sud, des flux de migrants clandestins qui ont étouffé l'Europe. Et même si ce n'est pas nous qui avons causé ce problème, nous voulons éviter son enracinement, sa transformation en "abcès" permanent. C'est pourquoi, très rapidement après l'agression de l'Otan, quand la Libye s'est divisée en plusieurs parties et que sont apparus des doutes quant au fait de savoir si un jour ce pays autrefois prospère pourrait être réunifié, nous avons commencé à travailler pour créer les conditions nécessaires à la reprise d'un dialogue interlibyen. Et nous avons travaillé avec toutes les forces politiques libyennes sans exception. Nous étions pratiquement les seuls à le faire parce que tous les autres acteurs extérieurs s'étaient choisi des "protégés" et avaient commencé à les couvrir. Certains couvraient le gouvernement créé à Tripoli, d'autres travaillaient seulement avec Tobrouk et Benghazi où était basée l'Armée nationale libyenne, ou encore avaient des contacts avec des groupes armés moins grands mais assez agressifs qui contrôlaient certains territoires et s'y sentaient comme dans leur fief.

La Libye était dans un état déplorable. En 2015 a été signé l'accord de Skhirat, qui établissait pour la première fois un équilibre après l'agression de l'Otan en reconnaissant le gouvernement de Tripoli, et le parlement, la chambre des représentant qui se situait à Tobrouk. Un schéma harmonieux a été mis en place: le gouvernement devait agir avec le soutien du parlement. Malheureusement, il n'a pas fonctionné longtemps à cause des différends entre ces deux camps. Puis les activités militaires ont repris, il y a eu plusieurs tentatives d'organiser des rencontres, les Français ont organisé une conférence il y a quelques années pendant laquelle une date concrète pour les élections libyennes a même été fixée. Une activité similaire a été organisée par les Italiens à Palerme; des rencontres ont eu lieu aux Émirats arabes unis. Tout cela faisait penser à des tentatives de faire bonne mine à mauvais jeu, parce que les appels à fixer la date concrète des élections ne se basaient sur rien. Dernièrement, notamment grâce à une implication plus active de la Russie et de la Turquie étant donné que nos pays avaient des liens particuliers - en particulier Ankara avec le Gouvernement d'union nationale à Tripoli, et nous avec Tripoli, Tobrouk et les autres acteurs sur le champ libyen - nous avons essayé d'user de notre influence pour inciter les belligérants à trouver des compromis. La conférence de Berlin en janvier dernier, à l'issue de laquelle a été adoptée une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, a marqué une étape importante.

Nous avons apporté une contribution décisive à la décision d'inviter les acteurs libyens à la conférence de Berlin. Ce n'était pas initialement prévu par les Allemands. Ils voulaient organiser une autre réunion entre les acteurs extérieurs, évoquer dans ce cercle des principes, puis mettre les Libyens devant le fait accompli. De plus, ils ne voulaient même pas inviter les voisins de la Libye. Pendant le travail préparatif nous avons insisté pour que Berlin invite les parties libyennes (Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar) et qu'on y invite absolument les voisins de la Libye, ce que les Allemands ne voulaient pas faire initialement. Même avec la participation des Libyens et des voisins de la Libye, bien que la conférence se soit soldée par l'adoption d'un document, il y avait des doutes quant à savoir comment ces documents seraient pris sur le terrain. C'est pourquoi, immédiatement après la conférence de Berlin, le représentant spécial du Secrétaire général de l'Onu pour la Libye Ghassan Salamé a démissionné. Il a probablement pris conscience du fait qu'il n'était pas correct d'essayer d'imposer des décisions de l'extérieur sans entendre les parties libyennes. Au final, nous assistons aujourd'hui à l'approche initialement promue par la Russie: 75 personnes se sont réunies en Tunisie avec le soutien de l'Onu, qui sont les déléguées des trois régions historiques de la Libye, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan - 25 personnes pour chaque région. Elles doivent élaborer la feuille de route du processus de paix définitif pour garantir une structure politique durable à leur pays: cela passe par la préparation de la Constitution, la constitution du conseil présidentiel avec une représentation égale des trois régions de la Libye, la formation du gouvernement, les élections législatives. Bref, tout le processus de paix qu'ils évoquent actuellement est prévu sur un an et demi à deux ans. Nous espérons vraiment que ce travail sera productif et, surtout, que les résultats de ce travail seront mis en œuvre au lieu de rester simplement sur un autre papier après une autre conférence.

Concernant le pétrole. En effet, en septembre, des parties libyennes ont été invitées à Moscou pour les aider à mettre au point les accords sur la reprise des ventes de pétrole. Une telle entente a été passée. Au fur et à mesure que ces exportations reprennent il faut régler quelques détails juridiques et matériels. C'est ce que font actuellement la Corporation pétrolière libyenne, le gouvernement libyen et le parlement. En ce qui concerne l'impact de ce processus sur les marchés pétroliers mondiaux, sur les prix et les hydrocarbures, cela exerce certainement une certaine influence. Actuellement la tendance sur le marché pétrolier est à la hausse. Quoi qu'il en soit, quand nous parlons de la nécessité de réguler le marché du pétrole, nous ne voulons pas du tout dire qu'il faut le faire en discriminant tel ou tel producteur d'hydrocarbures.

Question: Y aura-t-il une réaction aux sanctions de l'UE et de l'Allemagne?

Sergueï Lavrov: Bien sûr, il y aura une réaction. L'Allemagne a été la locomotive des sanctions de l'UE suite à "l'affaire Navalny". Puisqu'elles affectent directement les collaborateurs de haut rang de l'administration du Président russe, nos sanctions seront symétriques. Elles ont déjà été adoptées, nous en informerons prochainement nos collègues allemands et français. Ce seront des sanctions contre des collaborateurs de haut rang du gouvernement allemand et français.

Question: Vous avez déjà répondu aux questions sur les élections aux États-Unis. Merci d'avoir été franc. Je voudrais passer au thème des relations stratégiques. Quelles questions parvient-on à évoquer et à régler aujourd'hui avec l'administration américaine actuelle?

Sergueï Lavrov: Nous avons formulé plusieurs propositions. Car quand le Président américain Donald Trump est arrivé à la Maison blanche, nous avions sincèrement réagi à ses multiples déclarations publiques concernant la volonté d'établir de bonnes relations avec la Fédération de Russie.

Je me suis rendu deux fois à la Maison blanche. J'ai été reçu par le Président américain Donald Trump en 2016 et récemment en 2019. A chaque fois je ressentais sa volonté sincère de travailler avec la Russie de manière mutuellement avantageuse, de garantir les intérêts nationaux des États-Unis tout en garantissant les intérêts russes. Nous avons salué cette disposition, mais en réalité elle n'a pas déterminé le travail pratique de l'administration américaine. Comme je l'ai déjà dit, des sanctions ont été décrétées presque 50 fois, ce qui n'avait été le cas sous aucune autre administration dont les dirigeants étaient bien moins positifs dans leurs déclarations vis-à-vis de la Fédération de Russie.

Néanmoins, nous savons que la rancune ne sert à rien. Nous ne nous vexons pas. Nous prenons les situations de ce genre, les relations avec l'un des principaux pays du monde, d'un point de vue pragmatique, du point de vue de la realpolitik. Or le pragmatisme et la realpolitik exigent que nous essayions, avec les Américains, de maintenir le dialogue sur les différents problèmes, avant tout sur la stabilité stratégique. C'est le plus important. Et maintenir le dialogue de sorte à ne pas détruire tous les mécanismes qui, tant bien que mal, ont permis de garantir cette stabilité stratégique pendant des décennies au profit des populations de la Fédération de Russie et des États-Unis et de la facilitation de tous les autres peuples du monde. On peut le dire sans exagération.

Ces derniers temps, nous avons essayé de répondre de manière constructive à chaque élément irritant potentiel - qui était généralement créé par Washington.

Quand le Président Barack Obama a inventé le thème de l'ingérence russe dans les élections américaines en 2016, nous avons immédiatement proposé d'utiliser un canal spécial de liaison protégé, qui existait entre nous au niveau des centres pour la réduction du risque nucléaire en cas d'incidents nucléaires et de suspicions dans les intentions réciproques. Il existe une très bonne ligne fermée. Quand nous avons été accusés via "nos hackers" de nous ingérer dans le cyberespace des États-Unis pour "manipuler le vote", "manipuler les résultats des élections", "pirater le serveur du parti démocrate", nous avons immédiatement proposé d'utiliser ce canal fermé pour que les Américains nous expriment leurs reproches sans craindre leur divulgation. Nous étions prêts à répondre à toutes les requêtes et préoccupations.

Nous avons envoyé de telles requêtes plusieurs fois: toutes se sont soldées par un refus. Quand, sous Donald Trump, le thème "la Russie s'est ingérée dans les élections", "n'a pas répondu aux préoccupations américaines" est revenu sur le devant de la scène, nous leur avons proposé de publier honnêtement toute notre correspondance via ce canal fermé entre octobre 2016 et janvier 2017 et dans le cadre de laquelle nous proposions aux Américains de commencer un dialogue honnête pour qu'ils nous présentent leurs préoccupations concrètes et que nous y répondions. Ils ont absolument refusé et ne voulaient pas la publier. Mais nous avons parlé de nos propositions en soi.

Ensuite, des problèmes sont survenus avec les accords sur le désarmement, par exemple avec le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI). Les États-Unis nous ont accusé - sous un prétexte complètement fallacieux - d'avoir créé un missile testé pour une portée interdite, et annoncé qu'ils se retirent du Traité. Notre proposition d'inspecter ce missile a été rejetée de manière hautaine. Non seulement les Américains n'ont pas envoyé leurs spécialistes, mais ils ont également interdit à tous les pays de l'Otan de répondre à notre invitation - parce que nous les avions également invités à cette inspection. Seuls les Grecs, les Bulgares et les Turcs ont "désobéi" aux États-Unis. Ils ont envoyé leurs attachés militaires, qui ont inspecté le missile pendant plusieurs heures, ont posé des questions à nos spécialistes et ont reçu des réponses. La Turquie, la Grèce et la Bulgarie sont les pays où il n'y a peut-être pas de spécialistes comme aux États-Unis qui auraient pu poser des questions plus compétentes en ce qui concerne les missiles à portée intermédiaire. Mais Washington a lui-même renoncé à une telle visite et a annoncé sa sortie du Traité. Et il est apparu très rapidement pourquoi ils l'avaient fait: ils avaient l'intention de déployer des missiles interdits par le Traité bien avant d'avoir annoncé sa suspension. Et vous voyez maintenant que ces missiles sont avancés au Japon et en Corée du Sud. En parallèle, des systèmes de défense antimissile, qui se trouvent notamment en Roumanie et vont être déployés en Pologne (ce qu'on appelle MK-41), comme nous le soupçonnions, ont commencé à être utilisés pour lancer des missiles de croisière.

Quand, pendant des années, nous disions être inquiets, les Américains disaient que le MK-41 servirait uniquement pour la défense antimissile, qu'il tirerait seulement des antimissiles. Mais ils sont fabriqués par la compagnie Lockheed Martin. La publicité sur son site indique que le système MK-41 est un produit à double usage: il peut à la fois tirer des antimissiles et des missiles de croisière. Or c'est un déploiement terrestre de missiles à portée intermédiaire, ce qui était interdit par le Traité.

Deux mois après la suspension du FNI à l'initiative des États-Unis, ils ont testé ce système avec un missile de croisière. Quand nous étions accusés d'enfreindre le Traité, et que l'on nous disait que c'était la raison pour laquelle les Américains devaient s'en retirer, c'était une ruse. Ils voulaient en sortir et ils avaient besoin de ces armements en Europe et en Asie.

En ce qui concerne la situation actuelle avec ces missiles et cette catégorie d'armements, le Président russe Vladimir Poutine a envoyé il y a un an déjà à tous ses partenaires, y compris les pays de l'Otan, des propositions pour surmonter tout de même la crise liée à l'effondrement du FNI. Il a réaffirmé que nous décrétions un moratoire sur le déploiement de missiles terrestres à portée intermédiaire tant que de tels systèmes d'origine américaine ne faisaient pas leur apparition dans le monde. Il a proposé de rendre ce moratoire réciproque en soulignant que nous serions prêts à évoquer les mesures de vérification nécessaires. Cela a été ignoré par tous les pays sauf la France. Les Français ont témoigné de l'intérêt pour la manière dont ce moratoire pourrait être vérifié. C'est la clé pour la confiance mutuelle. Tous les autres ont dit non. Comme quoi la Russie disposerait déjà de ce missile, qu'elle "enfreindrait tout", que la Russie "ne voudrait pas" qu'ils possèdent la même chose, c'est pourquoi elle proposerait un prétendu moratoire.

Nous ne baissons pas les bras et nous continuons de penser que le redéploiement de missiles à portée intermédiaire en Europe et en Asie (surtout en Europe) sera une menace colossale. Même si en Asie ils atteindront également une grande partie de notre territoire, même s'ils seront déployés, dit-on, pour contenir la Chine. Mais nous avons tout de même avancé une nouvelle initiative, le Président russe l'a avancée. Concernant les missiles à portée intermédiaire il a suggéré de revenir tout de même au moratoire mutuel avec un règlement concret des problèmes de confiance à travers la vérification. Puisque l'Otan, les Américains, possèdent des systèmes MK-41 en Roumanie et en Pologne qui peuvent tirer des missiles de croisière sol-sol, et que nous possédons le missile 9M729 qu'ils soupçonnent d'enfreindre la portée établie par le FNI, procédons à des vérifications mutuelles. Ils nous présenteraient leurs systèmes, et nous leur montrerions notre missile. De plus, nous serons prêts (même à défaut de les convaincre que le missile 9M729 ne possède pas une portée supérieure à 500 km) à le retirer non seulement de la région de Kaliningrad, mais également de toute la partie européenne de la Fédération de Russie. N'est-ce pas une proposition honnête? Il n'y a aucune réaction claire pour l'instant. Cela nous persuade une fois de plus que les Américains n'ont pas du tout besoin d'une maîtrise des armements. Ils ont besoin d'une circulation incontrôlée des armements qu'ils veulent et jugent nécessaires pour contenir tantôt la Chine, tantôt la Russie, tantôt quelqu'un d'autre.

Une autre proposition. J'ai déjà mentionné les affaires cybernétiques. Très récemment, une nouvelle hystérie a commencé aux États-Unis concernant l'ingérence partout via le cyberespace. Nous promouvons depuis longtemps à l'Onu des initiatives sur la nécessité de garantir la cybersécurité internationale, et ce de manière à ce que le cyberespace, notamment l'internet, ne soit pas contrôlé par quelqu'un en particulier mais que ce contrôle soit collectif, et que tous les pays comprennent comment fonctionne l'internet, qu'il fonctionne de sorte à ne porter atteinte à la sécurité nationale de personne. Nous poursuivons ce travail à l'Onu. Tout le monde ne l'apprécie pas: les Américains tentent de le ralentir. Mais les décisions prises récemment par l'Assemblée générale des Nations unies impliquent la poursuite de ce travail sur la mise au point des règles de comportement responsable de tous les États dans le cyberespace.

En parallèle, nous avons également proposé aux Américains (vous le savez, en septembre dernier a été exprimée l'initiative du Président russe Vladimir Poutine) d'intensifier significativement le travail bilatéral sur la cybersécurité, de relancer l'activité - qu'ils ont suspendue - du groupe de travail qui existait et fonctionnait assez efficacement, de prendre plusieurs autres mesures permettant de réduire significativement la tension dans le cyberespace grâce à un dialogue transparent et en renonçant aux accusations gratuites qui s'accompagnent d'une esquive de toute discussion.

Nous avons plusieurs initiatives visant à régler avec les États-Unis les problèmes relatifs à la sécurité mondiale, qui est sérieusement mise à l'épreuve.

Actuellement, les États-Unis se retirent du Traité Ciel ouvert. Ce Traité stipule que les données obtenues grâce aux vols dans le cadre du Ciel ouvert doivent être fournies à tous les autres acteurs de ce Traité: autrement dit, elles ne doivent pas être fournies aux non-membres. Nous savons que les Américains "travaillent" activement les otaniens à l'heure actuelle, tous leurs partenaires qui restent dans le Ciel ouvert. Washington exige d'eux de signer un document selon lequel, quand ils resteront dans ce Traité sans les États-Unis, les Occidentaux transmettront les informations obtenues des vols au-dessus de la Fédération de Russie aux Américains. Est-ce honnête? Pas du tout. Les États-Unis ne veulent rien montrer à personne, alors qu'ils "essoreront" illégalement de leurs alliés des informations que ces derniers n'ont pas le droit de transmettre aux Américains, conformément au Traité. En même temps ils forcent leurs alliés à interdire à la Russie (si le Traité restait en vigueur) le survol des sites militaires américains dans ces pays si elle demandait des vols au-dessus de l'Europe et d'autres pays occidentaux. C'est une grossière violation du Traité. Mais les Américains, nous le savons, forcent leurs partenaires à nous avancer de telles exigences.

Bien évidemment, nous ne pouvons pas nous y résigner. Si l'on veut maintenir le Traité et si nous voulons y rester, nous exigerons de nos partenaires par écrit de confirmer juridiquement que, premièrement, ils n'interdiront les survols d'aucune partie de leur territoire, indépendamment de la présence d'une base militaire américaine ou non. C'est leur territoire, le territoire des pays occidentaux qui restent dans le Traité. Deuxièmement, qu'ils s'engagent absolument à ne pas transmettre aux États-Unis les informations sur les vols au-dessus de la Fédération de Russie.

Pour revenir au START. S'il expire, il ne nous restera aucun traité pour maîtriser les armements et garantir des conditions transparentes pour maintenir la stabilité stratégique. Nous sommes prêts à entamer la discussion sur tous les nouveaux types d'armement, notamment ceux qui ont été annoncés par le Président russe Vladimir Poutine et qui sont en élaboration active, entrent déjà en service. Nous avons directement déclaré que les systèmes Sarmat et Avangard tombaient sous le coup du Traité sur la réduction des armes stratégiques. Nous sommes prêts à inclure ces armements dans le Traité. Les autres, le Poséidon, le Bourevestnik et bien d'autres, ne sont pas concernés par ce Traité. C'est pourquoi la discussion sur ces armements nécessite de nouvelles négociations, un nouveau cadre. Nous proposons d'entamer une nouvelle conversation, mais pas simplement discuter, comme proposent les Américains, sur le nombre d'ogives pour qu'ils sachent enfin où nous en sommes en matière d'armes nucléaires tactiques (c'est ce qui les intéresse). Les ogives, c'est secondaire. Le principal, c'est les vecteurs de ces ogives.

Nous proposons aux Américains de s'asseoir et de regarder la nouvelle situation, de faire l'inventaire de notre nouvel armement, du nouvel armement américain qui est prévu, et surtout d'analyser les doctrines qui ont été mises au point dans nos pays et qui impliquent l'usage de l'arme nucléaire, déterminent les conditions pour cela.

Dans leurs doctrines, les États-Unis ont considérablement réduit le seuil d'usage de l'arme nucléaire. Ils créent des ogives de puissance réduite dans l'espoir de les utiliser de manière préventive en tant qu'arme sur le champ de bataille. C'est une évolution extrêmement dangereuse de la situation. L'espace et le cyberespace sont définis dans la doctrine américaine comme une arène d'activités militaires. Tout cela doit être discuté. C'est bien plus important que le nombre d'ogives nucléaires tactiques. L'ogive en soi n'a aucune importance. C'est le fait qu'il y ait un vecteur et une doctrine mettant ce vecteur en action qui est important. Voilà de quoi nous voulons parler.

Si les États-Unis adoptent une approche honnête de ces discussions et ne veulent pas "un jeu à sens unique", ils doivent l'accepter. Nous espérons vraiment que quelle que soit l'administration qui s'installera à la Maison blanche, elle comprendra sa responsabilité pour la stabilité stratégique, notamment compte tenu de ces tendances très désagréables: l'effondrement de tout ce qui existait et l'incapacité à créer quelque chose de nouveau qui serait aussi global.

Dernière chose. Concernant les participants à ces négociations. Nous connaissons tous l'obsession des États-Unis d'impliquer la Chine dans ces négociations. Nous ne sommes pas opposés à l'élargissement des négociations pour les faire passer d'un format bilatéral à multilatéral. Mais nous respectons entièrement la position de la Chine qui a déclaré que son potentiel était incomparable au potentiel de la Russie et des États-Unis, c'est pourquoi elle ne pouvait pas et ne participerait à aucune négociation. Même si, à ce que je sache, ils mènent des consultations avec les Américains. Mais nous menons également des consultations avec tout le monde sur les différents sujets. S'il est question de négociations et que Washington est à ce point  persuadé  que sans Pékin il est impossible de créer quelque chose de nouveau, alors c'est aux États-Unis d'en persuader la Chine. Nous n'y serons pas opposés. Mais nous n'avons pas l'intention de persuader la Chine car nous connaissons parfaitement et respectons sa position. Mais si les négociations devenaient bilatérales, alors la configuration devrait inclure le Royaume-Uni et la France. Quand nous l'avons dit aux Américains, ils ont répondu que c'était "complètement autre chose", qu'il s'agissait de leurs alliés, alors que la Chine était une menace commune pour nous. Quelle est cette logique? Certes, ce sont des alliés des États-Unis, mais il est alors d'autant plus important de tenir compte de leur potentiel nucléaire également. Les Français testent actuellement un nouveau sous-marin, de nouveaux missiles. Ce sont des alliés des États-Unis, ils sont soumis à l'article 5 du Traité de Washington. Comment peut-on dire "puisque ce sont nos amis, nous les laisserons en dehors"? C'est pour le moins impoli. Évidemment, une telle approche ne passera pas.

J'ai parlé pendant aussi longtemps parce que, vous voyez, nous avons plusieurs propositions constructives concrètes auxquelles nous attendons toujours une réponse de la part de l'administration, quelle qu'elle soit, qui s'installera à la Maison blanche le 20 janvier 2021.

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