6 novembre 201921:52

Allocution et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec Nikos Dendias, Ministre des Affaires étrangères de la République hellénique, Moscou, 6 novembre 2019

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Mesdames et messieurs,

Notre entretien a été très constructif et utile. Athènes est notre partenaire traditionnel en Europe. Nos relations, riches de plusieurs siècles, s'appuient sur la sympathie réciproque entre les Russes et les Grecs, leur parenté spirituelle, culturelle et civilisationnelle.

En 2021, la Grèce célébrera le 200e anniversaire du début de la guerre d'indépendance qui a conduit à la création de l’État grec indépendant. Notre pays y a pleinement contribué, et avec Nikos Dendias nous avons évoqué aujourd'hui la possibilité d'organiser des activités conjointes dans le cadre des préparatifs de cet anniversaire important.

Nous avons constaté que la coopération bilatérale continuait de se développer dans tous les domaines. Nous souhaitons développer la coopération commerciale et d'investissement. A cela contribuera le travail dynamique de la Commission mixte pour la coopération économique, industrielle, scientifique et technique. Ses coprésidents se rencontreront dans les jours à venir, et d'ici la fin de l'année ses groupes de travail se réuniront.

Le programme chargé des activités dans le cadre de l'Année de la langue et littérature de la Russie et de la Grèce, qui se déroule actuellement, témoigne une fois de plus du niveau élevé des échanges socioculturels.

Nous sommes convenus des mesures à entreprendre pour renforcer la base juridique, notamment dans les domaines comme les communications de masse, les liaisons électriques internationales, la protection de la propriété intellectuelle, et la reconnaissance réciproque des documents sur l'éducation.

Nous avons parlé de manière constructive des problèmes de l'agenda régional et mondial, et sommes convenus de maintenir et d'approfondir notre dialogue à l'Onu, à l'OSCE, au Conseil de l'Europe, ainsi que dans le cadre de la Coopération économique de la mer Noire actuellement présidée par la Grèce. Bien évidemment, au développement de notre coopération contribuera la mise en œuvre du plan de consultations qui vient d'être signé entre les ministères des Affaires étrangères pour 2020-2022.

Nous avons échangé nos avis sur l'état actuel et les perspectives des relations entre la Russie et l'UE, la situation dans le cadre du Conseil Otan-Russie et l'ensemble des questions concernant la sécurité dans l'Est de la Méditerranée et la situation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, notamment le processus de paix syrien.

L'avis des collègues grecs sur le processus de paix chypriote a une importance particulière pour nous. De notre côté, nous avons réaffirmé le soutien de la Russie au règlement global, solide et viable de ce problème en s'appuyant sur la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous avons partagé nos avis sur la stabilité stratégique, notamment dans le contexte des relations entre la Fédération de Russie et les États-Unis quand, après le Traité ABM, Washington a rompu le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI).

Le Président russe Vladimir Poutine a envoyé une lettre détaillée aux dirigeants de nombreux pays, y compris des États-Unis et de tous les autres membres de l'Otan, sur ces problèmes, ainsi que sur les perspectives de la prolongation du Traité de réduction des armes stratégiques. Nous espérons que cela permettra d'envisager la situation actuelle de manière constructive et de chercher des solutions mutuellement acceptables pour la surmonter.

Je suis très satisfait par cet entretien, je remercie le Ministre pour son invitation en Grèce, à laquelle je répondrai volontiers.

Question: La Russie et la Chine respectent l'accord nucléaire avec l'Iran, et aujourd'hui commence la quatrième étape de réduction des engagements de Téhéran dans le cadre de cet accord. L'Europe ne tient pas ses engagements dans le cadre du Plan d'action. Quel sera son sort? Est-ce que Moscou continuera de le respecter?

Sergueï Lavrov: Nous sommes très préoccupés par la situation concernant la mise en œuvre du Plan d'action. Cette inquiétude ne date pas d'aujourd'hui ou d'hier, mais de mai 2018, quand les États-Unis ont annoncé de manière arrogante leur retrait de cet accord, qui a été adopté à l'unanimité par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies et salué par tous les pays et organisations internationales sans exception comme étant une démarche cruciale pour le renforcement du régime de non-prolifération de l'arme nucléaire. Cet accord était bien plus large qu'un simple règlement de la situation autour de l'Iran. Il était appelé à freiner et à renverser les tendances alarmantes en matière de non-prolifération de ce type d'arme de destruction massive. Les États-Unis n'ont pas simplement rompu leurs propres engagements en transgressant grossièrement le droit international, mais ont aussi interdit de manière arrogante à tous les autres pays de remplir le Plan d'action, sous peine de sanctions. De cette manière, Washington, et c'est le cœur du problème, a exigé de tout le monde de ne rien faire de ce qui était dû à l'Iran conformément au Plan d'action. Il est exigé de l'Iran qu'il remplisse tous les termes sans exception, mais sans rien lui donner en retour.

Les Européens ont annoncé vouloir créer un mécanisme permettant de contourner ces sanctions américaines complètement illégales. Ils ont mis du temps. Ils ont finalement annoncé que ce mécanisme avait été créé, mais il reste uniquement sur le papier.

Nous avons l'impression que, pour diverses raisons, y compris la très forte pression de Washington, il est commode pour les pays européens de rejeter toute la responsabilité de cette situation sur l'Iran, en ignorant la cause première de la crise actuelle: la rupture sans appel de cet accord par les États-Unis.

Nous notons l'aspiration des dirigeants européens à trouver une issue à cette situation. Je fais allusion à l'initiative du Président français Emmanuel Macron, à la position du Service européen pour l'action extérieure (SEAE), qui a été le principal coordinateur des négociations sur le programme nucléaire iranien. Mais tout bute pour l'instant sur la réticence des États-Unis à lever le frein sur toutes les tentatives de trouver une issue à la crise.

Nous continuerons d'exiger le respect du Plan d'action par tous, nous continuons de tenir nos engagements.

Nous adressons cet appel à l'Iran également, même si nous savons parfaitement pourquoi l'Iran réduit ses engagements. Il réduit le niveau d'accomplissement de ses engagements qui, conformément à la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, sont volontaires et sont directement liés aux obligations d'autres pays de garantir ses intérêts économiques légitimes. Je noterais également que toutes les démarches de l'Iran pour la réduction des engagements mentionnés sont mis en œuvre en notifiant l'AIEA et en présence des inspecteurs de cette organisation sans aucune violation des termes du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et du Protocole additionnel à l'accord sur les garanties.

Pour conclure, je voudrais souligner un autre point fondamental. Chaque fois que l'Iran annonçait une réduction de ses engagements, il précisait que c'était une décision réversible, que dès que les autres rempliraient leurs engagements, l'Iran tiendrait les siens dans le cadre du Plan d'action.

Question (adressée aux deux ministres): Il y a environ un mois, l’Église orthodoxe grecque a reconnu l’Église orthodoxe russe autocéphale ou, comme l'appelle le patriarcat de Moscou, l’Église ukrainienne scissionniste. Pensez-vous que cette décision résulte d'une pression politique? Dans quelle mesure les différends religieux peuvent affecter nos relations bilatérales?

Sergueï Lavrov: Je n'ai pas entendu que l’Église orthodoxe grecque avait officiellement reconnu l'Église orthodoxe scissionniste ukrainienne. J'ai entendu qu'il y avait une lettre de l'Archevêque Hiéronyme adressée au chef des scissionnistes, mais je n'ai pas vu de déclaration officielle de l’Église orthodoxe grecque.

En ce qui concerne les conditions, qui ont influencé l'envoi de cette lettre et la discussion même au sein de l’Église orthodoxe grecque, alors oui, la pression extérieure est flagrante.

La lettre en question a été précédée par une visite à Athènes du Secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui n'avait pas particulièrement caché que ce thème faisait partie des questions évoquées. Si je comprends bien, c'était également l'objectif des diplomates américains qui se sont rendus au mont Athos. Et le chef de l'Église orthodoxe scissionniste ukrainienne, le métropolite Epiphanie, a déclaré publiquement que la création de cette structure aurait été impossible sans le soutien direct des États-Unis.

Il devient évident aujourd'hui que les États-Unis ne veulent pas se limiter à ce qui a déjà été fait et cherchent à promouvoir la scission dans le monde orthodoxe dans l'ensemble. Ce travail est mené avec pratiquement toutes les églises orthodoxes, et c'est déplorable. Le représentant spécial des États-Unis pour la liberté de religion, Sam Brownback, malgré son statut qui explique ce qu'il doit faire, appelle publiquement à ce que tout le monde reconnaisse les scissionnistes.

Avec le Ministre grec des Affaires étrangères Nikos Dendias, nous avons abordé aujourd'hui ce sujet et avons réaffirmé que la Grèce et la Russie soutenaient la non-ingérence de l’État dans les affaires de l'Église.

En ce qui concerne l'impact de cette situation dans le monde ecclésiastique sur les relations intergouvernementales et interétatiques entre Moscou et Athènes, nous n'avons aucune envie de créer artificiellement des problèmes ou des obstacles dans le développement de notre coopération mutuellement bénéfique dans tous les domaines. Mais, bien évidemment, nous pouvons nous attendre à une réduction du flux de pèlerins dans les diocèses de l’Église orthodoxe grecque avec lesquels l’Église orthodoxe russe a suspendu la communication eucharistique. Et les statistiques du premier semestre de l'année affichent une nette réduction du flux touristique de Russie en Grèce par rapport à la même période en 2018. Mais c'est un choix et une décision de tout un chacun. Je souligne une nouvelle fois que dans les relations intergouvernementales et interétatiques, personne n'a l'intention de créer des obstacles artificiels.

Question (adressée aux deux ministres): Avez-vous évoqué, pendant ces pourparlers, la prochaine visite en Russie des représentants du nouveau gouvernement grec, notamment du premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis qui a été invité à participer aux festivités à l'occasion du 75e anniversaire de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique. Monsieur Lavrov, votre prochaine visite en Grèce a été mentionnée plusieurs fois aujourd'hui. Quand pourrait-elle approximativement avoir lieu?

Permettez-moi également de poser une question sur l'affaire d'Alexandre Vinnik. Selon les autorités grecques, pourquoi ce processus traîne-t-il en longueur? Les Américains jouent-ils un rôle? Comment progressent les efforts de Moscou pour améliorer les conditions de détention d'Alexandre Vinnik et le faire revenir au plus vite?

Sergueï Lavrov: Nous avons réaffirmé aujourd'hui l'invitation envoyée par le Président russe Vladimir Poutine au premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis à participer aux festivités à l'occasion du 75e anniversaire de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique le 9 mai 2020.

La date de ma visite à l'aimable invitation du Ministre grec des Affaires étrangères Nikos Dendias sera convenue entre nos ministères.

Nous avons parlé du procès sur l'affaire d'Alexandre Vinnik. Vous le savez, la France et les États-Unis ont fait une demande d'extradition. Mais il y a aussi la demande d'extradition principale, compte tenu des règles internationales sur la priorité d'extradition dans le pays de citoyenneté. Nous menons un dialogue au niveau du Parquet de la Fédération de Russie, nous avons transmis aujourd'hui des arguments supplémentaires, notamment compte tenu des changements du Code pénal et du Code de procédure pénale de la Grèce conformément auxquels, selon nous, il n'existe aucune raison d'étudier la possibilité d'extradition dans un autre pays que la Russie.

Comme nous l'a indiqué l'Ambassadeur de Russie à Athènes Andreï Maslov, dans littéralement quelques heures se tiendra une nouvelle audience sur cette affaire. Nous attendrons ses résultats et espérons que la justice triomphera.

Question: Que pensez-vous des actions menées par la Turquie dans l'Est de la Méditerranée en transgression des intérêts de la Grèce, des intérêts de la zone économique libre de Chypre? Est-ce que la coopération étroite entre la Russie et la Turquie influence la position de Moscou sur le processus de paix chypriote, ainsi que les relations de la Russie avec d'autres pays, comme Israël, la Grèce, et l’Égypte?

Sergueï Lavrov: Sur le fond, nous sommes préoccupés par la situation dans l'Est de la Méditerranée, notamment à cause du renforcement de la présence des États-Unis et de l'Otan dans cette région avec une orientation clairement antirusse. Cela nécessite également l'élaboration d'une certaine position par les pays de la région, qui ne suivront pas aveuglement la discipline otanienne mais s'appuieront avant tout sur les intérêts de leur propre sécurité nationale, sur leur aspiration légitime à développer leurs relations avec tous les partenaires, Fédération de Russie y compris.

En ce qui concerne les problèmes liés à l'exploration des ressources sur le plateau, notamment de Chypre, nous appelons immuablement tous les pays intéressés, dont la Turquie, Chypre, la Grèce, Israël et l’Égypte, à régler tous ces problèmes par les négociations, en trouvant des accords mutuellement acceptables dans le cadre des normes fixées par le Convention du droit de la mer des Nations unies de 1982.

Quant à la situation autour du processus de paix chypriote, nous avons trouvé très utile l'avis de nos amis grecs. Nous prônons fermement le respect de toutes les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies concernant la nécessité de trouver une entente entre les parties chypriotes sur la création d'une fédération bicommunautaire, bizonale. Nous avons entendu que le Secrétaire général de l'Onu Antonio Guterres préparait une réunion trilatérale en invitant les leaders des communautés chypriotes Nicos Anastasiadis et Mustafa Akinci. Nous saluons de tels contacts. Nous pensons qu'une implication plus active des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies dans l'accompagnement des négociations contribuerait à la mise en œuvre des décisions de l'Onu sur le processus de paix chypriote, parce qu'ils sont les coauteurs de toutes ces résolutions consacrées au règlement de la crise actuelle.

Nous pensons qu'il est juste, dans le cadre des aspects extérieurs du processus, de remplacer le système de garanties actuel, archaïque, par les garanties du Conseil de sécurité des Nations unies, avant tout de ses cinq membres permanents. Il est évident que conformément aux résolutions en vigueur tout règlement doit être approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies.

 

 

 

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