18 janvier 202119:17

Allocution et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, dans le cadre d'une conférence de presse sur le bilan de l'activité de la diplomatie russe en 2020, Moscou, 18 janvier 2021

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Mesdames et messieurs,

Chers collègues,

Nous organisons notre traditionnelle conférence de presse consacrée au bilan de la politique étrangère de l'année écoulée. Traditionnelle, mais à distance. Nous avons privilégié le format qui a dominé en 2020 à cause de la pandémie de coronavirus et des restrictions décrétées pratiquement dans tous les pays, notamment en Russie.

Malgré la pandémie, la communication de notre Ministère, à tous les niveaux, avec vous et avec vos collègues, a été intensive. J'ai eu moi-même le plaisir de prononcer un discours devant vous après des pourparlers qui ont tout de même eu lieu plusieurs fois à Moscou, et se poursuivront. J'ai également tenu des discours devant vous en visioconférence. Mes adjoints communiquent régulièrement avec des agences de presse. La porte-parole du Ministère russe des Affaires étrangères Maria Zakharova organise les traditionnelles conférences de presse hebdomadaires, et, entre temps, travaille activement avec la plupart d'entre vous. Je suis certain que vous êtes bien au courant des faits et des informations sur ce que promeut aujourd'hui la politique étrangère russe sur la scène internationale.

La pandémie a infligé un grand préjudice à toutes les formes de communication. C'est particulièrement regrettable pour les contacts humains: culturels, sociaux, sportifs, ou encore touristiques. Cela a entraîné des changements conséquents dans la conscience sociale de nombreux pays. Nous en voyons la confirmation tous les jours dans les reportages des pays européens et d'autres. La Fédération de Russie cherche également à réduire au minimum les inconvénients provoqués par les restrictions sanitaires objectives dans la vie quotidienne, mais certains changements peu positifs se font tout de même sentir. Vous suivez certainement les discussions autour de la politique épidémiologique russe - le vaccin Sputnik V, EpiVacCorona et le troisième vaccin en développement.

Nous réaffirmons ce qu'a déclaré le Président russe Vladimir Poutine en août 2020 en annonçant l'enregistrement du premier vaccin contre le coronavirus dans le monde: nous sommes ouverts au maximum à la coopération en la matière. Nous constatons un écho positif aux propositions faites par le Fonds russe d'investissements directs (RFPI) aux partenaires étrangers pour organiser une production sous licence. Ce thème est évoqué avec nos collègues en Asie, en Orient arabe, en Afrique, en Amérique latine. Le Président russe Vladimir Poutine et la Chancelière allemande Angela Merkel ont récemment abordé les perspectives de la coopération russo-allemande et russo-européenne pour la production et le perfectionnement des vaccins. Je pense que c'est la bonne voie, qui s'appuie sur la volonté de consolider nos efforts et sur la solidarité de l'humanité. Malheureusement, cette aspiration à la solidarité et au travail commun ne s'est pas toujours manifestée, et pas partout, au cours de la pandémie. Certains collègues occidentaux, avant tout les États-Unis et leurs alliés les plus proches, ont tenté de profiter de la situation pour renforcer leurs méthodes de pression, de chantage, d'ultimatums, d'actions illégitimes en décrétant des restrictions unilatérales et d'autres formes d'ingérence dans les affaires intérieures de nombreux pays, y compris notre voisin la Biélorussie.

L'Occident a ignoré à l'unisson les appels du Secrétaire général de l'Onu et du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme à suspendre, au moins pendant la pandémie, les sanctions illégitimes unilatérales portant sur les fourniture de médicaments, de nourriture, d'équipements nécessaires pour lutter contre le virus. La Russie était prête à soutenir une telle approche. Le Président russe Vladimir Poutine a avancé une initiative parallèle pendant le sommet du G20 pour la création, dans la sphère économique, de "corridors verts" exempts de sanctions et d'autres barrières artificielles. Malheureusement, ces appels sensés, de notre part et des responsables de l'Onu, sont restés "en suspens".

L'an dernier, nous avons célébré le 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que de la création de l'Organisation des Nations unies et de l'entrée en vigueur de sa Charte. Sur la toile de fond de ces anniversaires, nous sommes profondément préoccupés par les actions insolentes des États-Unis et de la plupart de leurs alliés occidentaux visant à saper l'architecture de la vie internationale basée sur l'Onu, sa charte et sa structure, ainsi que visant à supprimer les formes classiques et les normes du droit international au profit d'un "ordre mondial basé sur des règles". Dans le cadre de cette ligne, des mécanismes exclusifs ont été créés en dehors de l'Onu et des structures universelles - des groupes d'affinités. Les décisions de ces groupes réduits sont imposées à tous les acteurs de la communication interétatique. La conception du multilatéralisme promue par les collègues allemands et français depuis deux ans est l'un des exemples de ce genre de règles sur lesquelles l'Occident voudrait bâtir un nouvel ordre mondial. Les descriptions de cette conception dans les discours publics des ministres des Affaires étrangères de l'Allemagne et de la France indiquent ouvertement qu'il s'agit d'une tentative de présenter l'UE et tout ce qu'elle fait en matière d'établissement des normes comme un idéal de la politique étrangère. L'UE considère l'établissement de règles concrètes comme son droit exclusif et estime que tous les autres doivent se plier à ces normes élaborées. Les exemples sont nombreux. L'UE a déjà organisé, en dehors des structures de l'Onu, des activités spéciales sur la cybersécurité, la liberté de la presse, le droit humanitaire international, avec la participation de plusieurs dizaines de pays. Placer intentionnellement ces activités hors du cadre des structures universellement reconnues de l'Onu en dit long. Car à l'Onu il faudra rencontrer des gens qui peuvent avoir des opinions différentes concernant la garantie de la cybersécurité, la liberté des médias, notamment dans la vie actuelle, et la garantie de l'application équitable des normes du droit humanitaire international. J'y vois, si personne ne me persuade du contraire, des craintes de concurrence et la compréhension du fait que dans le monde contemporain l'Occident ne peut plus dicter en solitaire ses règles, comme cela a été le cas pendant cinq siècles. L'histoire avance et évolue. Il n'y a aucune idéologie, c'est simplement un constat. Il faut tenir compte des pays qui ont aujourd'hui bien plus de poids sur la scène internationale (un poids incomparable avec l'époque coloniale, de surcroît), et des pays qui ne voient pas en l'Occident des idéaux pour leur société. La tolérance envers la diversité est également un trait que l'Occident perd très rapidement.

On assiste à une situation où une demi-douzaine d'individus qui ont créé leurs empires technologiques ne veulent même pas savoir quels sont leurs droits dans leur État. Ils déterminent eux-mêmes les règles en s'appuyant sur les normes corporatives et se moquent de la Constitution de leur pays. Nous l'avons clairement vu aux États-Unis. C'est très préoccupant. Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet dernièrement à la télévision et dans des articles analytiques spécialisés. Nous ne tirons aucune satisfaction des tendances observées en Occident, où les élites, dans le cadre de la bataille politique, tentant de régler leurs problèmes politiques intérieurs, cherchent activement des "ennemis" extérieurs et les trouvent, évidemment, en Russie, en Chine, en Iran, en Corée du Nord, à Cuba, au Venezuela. Cette liste de pays est bien connue.

Nous voyons comment ils se sont accrochés à l'annonce d'hier concernant le retour d'Alexeï Navalny en Fédération de Russie. On ressent la joie dans leurs commentaires qui se répètent. La joie, parce que cela permet aux représentants politiques occidentaux de penser qu'ils peuvent ainsi détourner l'attention de la très profonde crise dans laquelle le modèle de développement libéral est plongé.

Je suis convaincu qu'il ne faut pas chercher des prétextes extérieurs pour justifier ses propres actions ou pour détourner l'attention de ses propres problèmes et crises gravissimes. Au contraire, il faut jouer honnêtement et chercher les solutions à ses problèmes intérieurs dans une coopération internationale juste et équitable. Aujourd’hui, personne n'est capable de les régler en solitaire, sans utiliser de formats bilatéraux.

La Fédération de Russie cherche à agir de la manière la plus constructive possible sur la scène internationale. Nous sommes certains qu'il ne faut pas se quereller les uns avec les autres, mais s'asseoir à la table des négociations pour évoquer tous les reproches. Nous avons toujours été prêts à le faire: aussi bien à l'étape des accusations de la Russie d'"ingérence" dans les élections tantôt aux États-Unis, tantôt à Barcelone, tantôt pendant le Brexit, que dans l'histoire avec les Skripal, le Boeing malaisien abattu en Ukraine en juillet 2014, ou encore Alexeï Navalny. Je pourrai ensuite citer plus en détail les arguments que vous connaissez bien. Dans aucun des cas mentionnés et dans d'autres épisodes où nous sommes concrètement accusés de quelque chose, nous n'avons reçu de preuves confirmant ces accusations gratuites. Nous avons seulement entendu "highly likely", "personne d'autres n'a de tels motifs" ou "vous êtes le seul à avoir de telles capacités, c'est pourquoi vous êtes responsable et nous n'avons rien à prouver". Ils n'apportent simplement aucune preuve - avec lesquelles les gens honnêtes argumentent toujours leurs discussions.

Nous souhaitons régler tous les problèmes par le dialogue. Mais il est indigne de "frapper à la porte close" tenue "sous les verrous" par l'Occident. Vos gouvernements comprennent bien et connaissent toutes nos propositions, à commencer par le dialogue sur les armements stratégiques et les problèmes de maîtrise des armements et de non-prolifération, en terminant par la coopération que nous avons proposée plusieurs fois sur la cybersécurité, les problèmes de non-déploiement des armes dans l'espace. Les domaines sont nombreux. Dans chacun d'eux la Russie a des propositions pour établir une coopération honnête sur les menaces prioritaires et communes pour tous les pays au lieu d'utiliser ces menaces pour obtenir des avantages géopolitiques unilatéraux par des méthodes de concurrence déloyale. L'aspiration à un tel dialogue est démontrée notamment par l'initiative du Président russe Vladimir Poutine d'organiser un sommet des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Tous les autres dirigeants du Conseil ont réagi positivement à cette proposition. Malheureusement, la pandémie n'a pas permis d'organiser une telle rencontre. Nous sommes certains qu'elle nécessite la présence en personne des dirigeants. Nous espérons qu'une telle rencontre au sommet aura lieu dès que la situation épidémiologique le permettra.

En ce qui concerne la promotion d'un ordre du jour positif. Nous invitons les partenaires occidentaux à revenir au bon sens et à examiner "sous le parapluie de l'Onu" toutes leurs idées concernant la cybersécurité, la liberté de la presse et bien d'autres problèmes qu'ils cherchent à régler entre eux.

Nous recourrons également à de telles approches dans le cadre d'autres organisations dont la Russie fait partie, notamment l'Organisation de coopération de Shanghai, les Brics, l'Organisation du Traité de sécurité collective, la Communauté des États indépendants, l'Union économique eurasiatique.

L'initiative du Président russe Vladimir Poutine, que nous promouvons, consiste à créer par un dialogue collectif équitable le Grand partenariat eurasiatique, ouvert à tous les pays de l'Eurasie sans exception. Cela concerne les pays de l'UE et les membres de l'UEE, de l'OCS et de l'ASEAN, globalement les pays qui ne font partie d'aucune organisation régionale mais sont situés sur le continent eurasiatique. Il faut souligner la signification du G20, dont fait partie le G7 de pays occidentaux qui n'est plus capable de régler à lui seul les problèmes globaux. Le G20 inclut également les pays des Brics et leurs partisans partageant notre philosophie commune concernant la nécessité de renoncer à la confrontation et à l'importance de régler tous les problèmes qui existent dans le monde en recherchant un équilibre des intérêts.

Aujourd'hui, nous parlons également des conflits qui perdurent dans le monde actuel. Nous travaillons activement avec d'autres pays pour faire avancer le processus de paix en Syrie, pour faire sortir de l'impasse le conflit libyen qui a éclaté il y a presque 10 ans quand des pays de l'Otan ont sapé la structure étatique libyenne par leur agression.

Il faut aussi parler des autres points chauds au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, notamment du conflit israélo-palestinien que l'on cherche injustement à faire passer à l'arrière-plan.

Très récemment, nous avons publié un document de plusieurs pages intitulé "Les principaux résultats de la politique étrangère en 2020". Il contient des éléments concrets. J'espère que vous avez eu le temps d'en prendre connaissance.

Aujourd'hui, nous allons essayer de parler des problèmes auxquels le monde contemporain fait face et qui font évoluer très rapidement notre vie quotidienne.

Question: Dans quelle direction évoluent les relations entre la Russie et l'Italie, particulièrement pendant l'année de la pandémie de coronavirus?

Sergueï Lavrov: La Russie et l'Italie entretiennent de bonnes relations. L'Italie fait partie des pays de l'UE qui, en respectant la discipline, les principes de solidarité existant au sein de l'Union européenne, jugent inutile d'adopter une position agressive vis-à-vis de la Fédération de Russie. En adhérant loyalement au consensus sur telles ou telles sanctions, l'Italie ne les considère pas comme des instruments efficaces pour influencer qui que ce soit, en l'occurrence la Fédération de Russie. Non sans objections de Bruxelles, l'Italie défend son droit à développer les relations bilatérales avec la Russie - et le fait sincèrement. Cette ligne reflète la compréhension correcte des intérêts nationaux de la République italienne: les intérêts des affaires, de ses citoyens souhaitant la poursuite des contacts sociaux, sportifs, culturels et de tous les autres contacts personnels.

Avec les Italiens, nous avons la bonne tradition d'organiser des années croisées. Elles sont consacrées aux thèmes qui intéressent les citoyens des deux pays, avant tout du milieu culturel, linguistique, littéraire, les contacts au niveau des régions. C'est une très bonne tradition. Elle aide en effet à répondre aux demandes des citoyens et du monde des affaires, ce qui est important.

La Russie et l'Italie disposent du mécanisme "2+2" dans le cadre duquel les ministres de la Défense et des Affaires étrangères des deux pays se rencontrent pour évoquer les principaux problèmes de la situation globale, de la région euro-atlantique et d'autres régions où l'Italie et la Fédération de Russie ont des intérêts.

Les statistiques des activités concrètes organisées l'an dernier et prévues dans le futur se trouvent dans "Les principaux résultats de la politique étrangère en 2020". C'est évoqué en détail.

Question: Je fais partie des sept journalistes de Lettonie arrêtés en décembre par les services spéciaux du pays pour leur coopération avec les sites Sputnik Lettonie et l'agence de presse Baltnews. En décembre, nous avons fait l'objet d'une perquisition: notre matériel, nos ordinateurs, nos dictaphones ont été saisis, nous avons été inculpés pour violation des "sanctions internationales". Cela fait un mois et demi. Nous n'avons toujours constaté aucune réaction des structures internationales spécialisées dans les droits de l'homme à cet événement extraordinaire, notamment de la part des dirigeants qui ont vivement réagi hier à l'interpellation d'Alexeï Navalny cinq minutes après les faits.

D'après vous, pourquoi le cas, scandaleux à mes yeux, de l'interpellation de sept journalistes en Lettonie est-il ignoré par les responsables internationaux? Le Ministère russe des Affaires étrangères peut-il faire quelque chose pour protéger les journalistes représentant les médias russes à l'étranger?

Sergueï Lavrov: Nous nous efforçons de le faire. Je n'utilise pas ce terme comme une excuse. Nous entreprenons effectivement des démarches sérieuses. Nous évoquons ce thème lors de nos réunions hebdomadaires organisées avec mes adjoints et membres du Collège du Ministère russe des Affaires étrangères. Nous ne devons pas seulement exprimer notre désapprobation vis-à-vis de ces grossières violations de la législation nationale et des engagements internationaux, mais également recourir obligatoirement aux mécanismes internationaux. Nous avons organisé une présentation à l'Onu, à l'OSCE, au Conseil de l'Europe. Nous poursuivrons ce travail.

Quand nous disposons de preuves irréfutables d'une grossière violation de la liberté de la presse, qui plus est en cas de menace d'ouverture d'une enquête pénale, alors les mécanismes qui existent dans les formats des droits de l'homme de l'Onu (or il y a plusieurs rapporteurs sur les différents aspects des violations des droits de l'homme: le commissaire aux droits de l'homme au Conseil de l'Europe, le représentant de l'OSCE pour la liberté des médias) ne peuvent pas justifier ce qu'ils vous font. Ces cas sont également nombreux autour de vous, dans les pays voisins de la Baltique. En général, ils nous écrivent des lettres. Mais nous voulons utiliser les mécanismes qui existent dans le cadre des conventions et qui exigent des pays concernés qu'ils remédient à une telle violation. Ces mécanismes (pardonnez-moi le terme peu diplomatique) "reste sur le dos" du transgresseur tant que la violation ne cesse pas. Nos collègues des structures multilatérales sont bien moins disposés à se battre pour la vérité quand il s'agit de médias russophones. Même si, dans le cas de la Lettonie, la langue russe est une langue natale. Pratiquement la moitié de la population lettone, au moins 40%, pense, vit et utilise le russe. Il faut avoir une orientation politique spécifique pour manifester ainsi un irrespect total envers ses propres compatriotes.

Nous continuerons d'exiger des structures internationales des actions adéquates, mais en parallèle nous voulons impliquer les organisations non gouvernementales. Elles ont tous les droits de saisir la justice. Le refus d'un procès permet de saisir la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH). Il a déjà abordé quelques fois le thème des médias. Il n'y avait jamais eu de tels précédents, mais les reproches exprimés par l'Occident envers les médias russes en ont constitué un récemment. C'est pourquoi le CEDH doit à présent analyser la situation, qui ne prête à aucune double interprétation. Elle est si évidente que je pense que le tribunal n'aura pas besoin d'examiner longtemps l'affaire avant de prononcer le verdict.

Dans le même temps, nous travaillons et continuerons de travailler avec des avocats internationalistes. Nous utiliserons également notre Fonds de soutien et de défense des droits des compatriotes résidant à l'étranger, qui sera notamment prêt à aider les journalistes.

Nous ne réaffirmons pas notre soutien à Sputnik seulement parce que c'est un média russe. Les citoyens de tout pays, Lettonie y compris, ont le droit d'accéder à des sources d'information alternatives. L'accès à l'information est garanti par de nombreuses décisions de l'OSCE. Il est garanti par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Ce principe d'accès à l'information a été récemment piétiné aux États-Unis dans le silence stupéfiant - ou des commentaires flous - des alliés des Américains. On cherche actuellement à tout "mettre sous le tapis", l'accès de Donald Trump à Facebook a été rétabli (mais pas à Twitter). Il ne s'agit pas de Donald Trump, mais du fait que l’État a profondément échoué dans l'accomplissement de ses engagements pour assurer l'accès à l'information. Ils déclaraient que ce n'était pas le gouvernement américain qui avait "coupé l'oxygène" à ceux qui avaient été reconnus par toutes ces plateformes comme une source de fausses informations. Comme quoi les corporations n'auraient signé aucun pacte. Tout cela est faux. Les pactes et les décisions de l'OSCE adoptés au sommet, constamment cités par l'Occident (du moins, jusqu'à récemment), comportent l'engagement de l’État de garantir sur son territoire à chaque individu un libre accès à l'information. Par conséquent, Sputnik bénéficie de notre plein soutien. Je sais qu'il est également populaire auprès de mes collègues occidentaux. Ils jugent les médias comme Sputnik et RT importants pour avoir un autre point de vue par rapport à celui qui est unifié et imposé sur tous les sujets par les médias occidentaux.

Question: Antony Blinken sera probablement le prochain Secrétaire d’État américain, et il devrait être assisté par la bien connue Victoria Nuland. Que pouvez-vous dire au sujet de ces candidatures? Que pensez-vous du travail à venir avec eux?

Sergueï Lavrov: J'essaie de n'avoir aucun pressentiment à aucun sujet. Quant à savoir à quoi s'attendre avec la nouvelle administration américaine, tellement de choses ont déjà été dites que je ne vais pas prendre beaucoup de temps.

Nous connaissons ces personnes. D'un côté, en présence d'une volonté réciproque, cela permettrait de réagir à nos nombreuses propositions sur l'agenda russo-américain - qui restent d'actualité -, d'entamer des négociations sans grande interruption ni période d'"initiation". D'un autre côté, cela nous permet d'imaginer approximativement la ligne qui sera menée par les "nouveaux anciens" membres de l'équipe diplomatique de la nouvelle administration américaine, d'autant qu'ils ne cachent pas leurs plans et projets. Dans les interviews, les articles et les conseils réguliers relayés par les think-tank américains, y compris le Conseil de l'Atlantique Nord de l'Otan et d'autres structures, on voit que la ligne de domination de l’État et du mode de vie américains sans compréhension du mode de vie des autres pays se poursuivra. La contention de la Russie et de la Chine figurera forcément à l'ordre du jour de la politique étrangère. Ils réfléchissent déjà à la manière d'empêcher la Russie et la Chine de s'unir pour devenir plus puissantes que l'Amérique. Ils proposent de "jouer la carte" de la confrontation entre la Russie et la Chine. Tout cela est présent depuis longtemps dans la politique américaine.

Sur le dossier russe, les manières seront peut-être un peu plus polies mais le fond de la politique ne changera pas. Là où c'est bénéfique pour les Américains, là où ils comprennent que rien ne sera possible sans la Russie et la Chine, ils seront forcés de chercher une entente. Cela concerne la lutte contre les infections (qui est de toute évidence une problématique à long terme); les changements climatiques qui impliquent également une interaction concrète et pratique entre de nombreux pays, dont la Russie et la Chine; ou encore la lutte contre le terrorisme et d'autres formes de crime organisé telles que le trafic de stupéfiants et la traite d'êtres humains. Le plus important est la situation (complètement anormale) en matière de maîtrise des armements. Nous entendons l'intention de l'administration de Joe Biden de relancer le dialogue avec nous à ce sujet, notamment d'essayer de s'entendre sur la prolongation du Traité sur la réduction des armes stratégiques (START) avant son expiration le 5 février 2021. Nous attendrons des propositions concrètes. Notre position est bien connue et est toujours en vigueur.

Des intentions sont formulées, envisageant de revoir les décisions de l'administration américaine sortante ayant interrompu la participation à plusieurs accords et organisations internationaux tels que l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Unesco, et le Conseil des droits de l'homme (CDH).

Nous ne nous faisons aucune illusion. Nous sommes réalistes. Sur toutes les questions de l'ordre du jour importantes pour l'humanité nous avons nos propres propositions, plusieurs d'entre elles sont mises en œuvre. On soulignera en particulier le travail de l'Onu sur la cybersécurité internationale, la lutte contre la cybercriminalité, que les collègues occidentaux ne voulaient pas poursuivre au format universel mais mener dans un cercle étroit de partisans pour y élaborer ces fameuses "règles", et ensuite exiger de tous les autres de les respecter.

Bref, nous ne nous attendons pas à des changements radicaux. Mais les méthodes de promotion du "leadership" américain seront un peu différentes.

Question: Quelle démarche de l'administration Joe Biden, selon vous, pourrait confirmer qu'elle est prête à "redémarrer" les relations avec la Fédération de Russie? Que pourrait faire la Russie pour montrer sa volonté de normaliser les relations avec les États-Unis?

Sergueï Lavrov: Nous n'avons pas besoin de faire quoi que ce soit pour montrer notre volonté d'entretenir de bonnes relations avec les États-Unis qui refléteront la responsabilité mutuelle des deux plus grandes puissances nucléaires pour la sécurité dans le monde au niveau régional, mondial et autre. Nous avons avancé de telles propositions. L'administration de Joe Biden les connaît parfaitement.

Quand le Président russe Vladimir Poutine a félicité Joe Biden pour son élection au poste de Président des États-Unis, il a réaffirmé notre disposition à coopérer sur tous les sujets d'intérêt réciproque et ayant une importance majeure pour les destinées du monde. Considérez-le comme une invitation au dialogue.

Mais le plus important est qu'en ce qui concerne la cybersécurité, l'affaire concernant les accusations d'ingérence dans les affaires des États-Unis, les affaires spatiales, la maîtrise des armements, les propositions russes sont sur la table. En septembre 2020, le Président russe Vladimir Poutine a publiquement invité les États-Unis (pas concrètement Donald Trump ou une autre personne, mais les États-Unis en tant que puissance qui, nous l'espérons, conservera des signes de continuité et de capacité à s'entendre en politique étrangère) à normaliser une bonne fois pour toutes nos relations en matière de cybersécurité et d'ingérence dans les affaires réciproques. Il a été proposé de proclamer solennellement que nous ne le ferions pas (je parle de l'ingérence dans les affaires intérieures); de rétablir le dialogue régulier sur tous les aspects des problèmes qui surviennent dans le secteur cybernétique du point de vue de la sécurité militaro-politique des États et de l'utilisation du cyberespace par des criminels - des terroristes, des pédophiles, des trafiquants d'êtres humains. Nous n'avons pas obtenu de réponses à cette proposition ni de réaction à l'initiative formulée il y a deux ans de confirmer clairement dans les nouvelles conditions ce qui avait été déclaré à l'époque par Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan: l'inadmissibilité d'une guerre nucléaire, l'impossibilité de la remporter et donc la nécessité de ne jamais la déclencher.

J'ignore comme le nouveau conseiller spécial du Président américain pour la maîtrise des armements formulera la position de Joe Biden, mais Marshall Billingslea (dont le mandat expire dans deux jours) n'arrive pas à se calmer et "débite" des interviews et des articles. Dans l'un de ses discours il a ouvertement déclaré que la nouvelle administration ne devait en aucun cas "tomber dans le piège russe" en annonçant l'inadmissibilité d'une guerre nucléaire. Ce n'est pas simplement un caprice de Marshall Billingslea ou d'une autre personnalité américaine qui juge inadmissible que les États-Unis attestent de l'inadmissibilité d'une guerre nucléaire. C'est le reflet des dispositions fixées dans les doctrines américaines sur l'usage de la force et de l'arme nucléaire. La réduction du niveau des ogives avec l'intention de les utiliser sur un champ de bataille, le refus de fixer dans la doctrine le fait que l'arme nucléaire ne peut être utilisée qu'en riposte à une attaque contre les États-Unis - ces nuances doctrinales en disent long. Il nous est important de comprendre qui et comment déterminera au final la position des États-Unis en matière d'armes stratégiques, et pas seulement nucléaires.

Les nouvelles technologies permettent de développer le projet appelé aux États-Unis Prompt global strike (ou "frappe globale rapide"). Il implique la création d'armes stratégiques très puissantes et précises non nucléaires capables d'atteindre toute région du globe en une heure.

Nous avons proposé à l'administration sortante de réfléchir à un nouveau document pour la maîtrise des armements, de prolonger le START pour qu'il reste au moins quelque chose dans le domaine de la maîtrise des armements, et pendant ce temps travailler sur un nouveau document qui portera avant tout sur tous les types d'armements, non seulement mentionnés dans le START 3 mais également les armes stratégiques qui peuvent représenter une menace pour les territoires de nos pays. Selon moi, c'est un critère très clair. Il est bien plus d'actualité qu'un simple calcul de toutes les ogives confondues, ce qui était exigé de nous en renonçant à notre proposition de se concentrer sur les menaces réelles d'aujourd'hui, qui peuvent être réalisées.

Nous attendrons. Joe Biden est un spécialiste du désarmement, de la maîtrise des armements. Je pense qu'il voudra une équipe professionnelle et pas propagandiste.

Question: Le Ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a récemment déclaré que la Chine et la Russie serviraient désormais d'exemple de développement de relations de bon voisinage et d'amitié entre deux grands pays, apporteraient une impulsion à la reprise de l'économie mondiale, et soutiendraient la stabilité stratégique mondiale. Quelles opportunités existent, selon vous, pour le développement des relations entre les deux pays? Comment la Russie et la Chine peuvent-elles s'opposer à l'ingérence extérieure et aux tentatives de semer la discorde dans leur coopération?

Sergueï Lavrov: Nous entretenons des relations stratégiques très étroites avec la République populaire de Chine. Nos dirigeants sont amis, ils communiquent régulièrement en toute confiance entre eux. Cette année, il a été compliqué d'organiser des contacts personnels, mais ils ont communiqué au moins cinq fois en détail par téléphone, en visioconférence. La 25e rencontre régulière des chefs de gouvernement s'est déjà déroulée, ainsi que des contacts entre les cinq sous-commissions créées sous la direction des chefs de gouvernement, une réunion de la commission interparlementaire russo-chinoise. Nous avons célébré ensemble le 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une délégation chinoise sous la direction du Ministre de la Défense Wei Fenghe et une compagnie de la Garde d'honneur ont participé au défilé sur la place Rouge le 24 juin 2020. Nous l'apprécions.

Un grand événement se déroule en ce moment: l'Année russo-chinoise du partenariat scientifique, technique et d'innovation. C'est le thème le plus d'actualité, appelé à apporter un nouveau souffle, à faire passer au niveau supérieur notre coopération commerciale et économique. Contrairement à d'autres pays, nous avons réussi à éviter une baisse des échanges pendant la pandémie. Ils se développent de manière stable. Nous réalisons de grands projets dans les domaines de l'infrastructure, industriel, agraire, énergétique et des investissements.

Depuis le premier jour, nous coopérons très étroitement dans la lutte contre la Covid-19 et pour pallier ses conséquences. Quand les amis chinois venaient de constater la situation à Wuhan, nous avons bénéficié d'une contribution très étroite et efficace pour le rapatriement des citoyens russes. Nous nous apportons une aide humanitaire mutuelle. Il y a de tels exemples des deux côtés. Nous travaillons actuellement sur les vaccins. Nous sommes convaincus de notre réussite.

Nous coopérons au sein de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), au sein des Brics. La République populaire de Chine et l'Union économique eurasiatique (UEE) ont signé un accord de coopération. Nous unissons les projets d'intégration dans le cadre de l'UEE et de l'initiative chinoise "La Ceinture et la Route". En décembre 2020, nous avons signé un protocole qui a prolongé de 10 ans notre Accord bilatéral sur la notification des lancements de missiles et lanceurs spatiaux. En décembre 2020 également a été organisée la seconde patrouille des forces aériennes russes et chinoises au-dessus de la région des mers du Japon et de Chine orientale. Cela reflète la nature confiante, orientée vers l'avenir, des relations russo-chinoises, notre disposition mutuelle à garantir la stabilité dans la région Asie-Pacifique.

D'autres collègues, notamment les États-Unis, cherchent à attiser la tension aussi bien en organisant des activités militaires orientées clairement contre la Chine et visant à isoler la Russie, que du point de vue des projets très réels des États-Unis de déployer des éléments de leur défense antimissile en Asie-Pacifique. Ces moyens pourront atteindre à la fois le territoire de la Chine et de la Russie.

Il est possible de parler éternellement de la coopération russo-chinoise. Elle englobe un nombre immense de domaines - pratiquement tous les secteurs d'activité de l'humanité et des États. On peut souligner notre coordination très étroite à l'Onu sur plusieurs questions concrètes. Elle est imprégnée par l'aspiration de la Russie et de la Chine à défendre le droit international, à empêcher l'effondrement des structures universelles et la substitution de l'Onu par des formats et des partenariats extérieurs où l'Occident chercher à formuler des règles qui lui conviennent afin de les imposer au reste du monde. La Russie et la Chine défendent fermement les acquis fixés dans la Charte de l'Onu et basés sur les principes d'équité, de respect de la souveraineté des États, de non-ingérence dans leurs affaires intérieures, le règlement pacifique des litiges.

Cette année, nous célébrons le 20e anniversaire de l'Accord de bon voisinage, d'amitié et de coopération entre la Fédération de Russie et la République populaire de Chine. Nous avons un vaste plan pour célébrer cette grande date.

Question: Il y a quelques jours le monde entier a assisté, ébahi, au blocage de Donald Trump sur les réseaux sociaux, littéralement comme "sur un claquement de doigts". D'après vous, comment un tel "goulag numérique", dans lequel se retrouvent actuellement des représentants politiques et leurs partisans, des journalistes et des gens ordinaires à travers le monde, correspond-il à la notion de "démocratie américaine"? Est-il possible qu'à terme un tel blocage sélectif des comptes constitue une base de la politique internationale, devienne une chose anodine?

Sergueï Lavrov: A présent, toutes les chaînes et tous les réseaux sociaux en parlent. J'ai entendu que Telegram avait été menacé d'être privé de la possibilité de fournir ses services. Cela va être intéressant.

J'ai déjà mentionné le thème relatif aux engagements des États. Je voudrais les rappeler. Les États-Unis sont membres de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. A noter (même s'ils préfèrent ne pas s'en souvenir) que deux pactes internationaux ont été signés: sur les droits civils et politiques et sur les droits économiques, sociaux et culturels. En signant le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (c'était dans les années 1960) les États-Unis ont absolument refusé et refusent à ce jour de signer le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, tout comme la Convention sur les droits de l'enfant.

C'est un refus d'assumer des obligations quelconques liées à la garantie du niveau de vie de la population et au règlement des problèmes socioéconomiques. Mais le Pacte international relatif aux droits civils et politiques est un document obligatoire pour les États-Unis. L'Acte final d'Helsinki et plusieurs documents de l'OSCE (la Charte de Paris pour une nouvelle Europe, la Charte de sécurité européenne adoptée à Istanbul en 1999) stipulent que chaque individu peut librement exprimer son avis. Ce droit inclut la liberté de rechercher, d'obtenir et de diffuser différentes informations et idées indépendamment des frontières nationales, oralement, par écrit, par la presse, par des formes d'expression artistiques et d'autres moyens de son choix. Les "autres moyens" désignent la conscience providentielle que les réseaux sociaux seraient bientôt à disposition de l'humanité. Il n'y a aucune exception. Il est dit que chaque personne a droit à l'accès à l'information. Et l’État a apposé sa signature sous cet engagement. C'est pourquoi il est ridicule et enfantin de dire que Google, Facebook, YouTube et d'autres corporations n'ont aucun engagement. L’État doit assumer la responsabilité pour eux, et si elles se comportent ainsi il doit engager des actions juridiques contre elles conformément à ses engagements.

J'ignore comment l'histoire évoluera. Plusieurs prophéties ont été formulées. Il y a le capitalisme public et privé. Qui changera les règles du jeu désormais? On a mentionné Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Lénine et d'autres théoriciens du capitalisme et de l'impérialisme en tant que dernier stage du capitalisme. Je l'ignore. Je ne sais qu'une chose: si les États-Unis ne garantissent pas la soumission des actions des transgresseurs à la liberté d'expression, à leur propre Constitution (sans parler des pactes internationaux), alors les États-Unis se présenteront au monde sous une autre forme que sous l'image du combattant pour la démocratie le plus féroce et systématique.

En parlant de liberté d'expression. Quand chaque année, à notre initiative, l'Assemblée générale des Nations unies adopte une résolution sur l'inadmissibilité de la glorification du nazisme et d'autres formes de racisme, de discrimination raciale et de xénophobie, les États-Unis votent contre en argumentant directement que le vote pour l'admissibilité des phénomènes néonazis transgresserait le premier amendement à la Constitution américaine. Ils le disent ouvertement. D'ailleurs, seul un autre pays vote avec les États-Unis contre cette résolution: l'Ukraine. Pour des raisons évidentes, parce que des néonazis y défilent librement, organisent des marches aux flambeaux et, hormis les manifestations extérieures, influencent réellement la politique concrète de cet État, on peut le dire. La situation aux États-Unis est un peu différente. Mais ils ne veulent pas enfreindre le premier amendement.

Nous espérons que la société américaine empêchera les élites, dans la lutte intérieure, de recourir à une censure flagrante en bafouant la Constitution et les engagements internationaux. Mais c'est le problème de la société américaine. Si elle ne parvenait pas à le gérer, nous n'y pourrions rien. Mais dans ce cas tout le monde doit être prêt à faire face aux conséquences d'un tel échec de l’État américain. Et elles seront très graves sur la scène internationale. Je pense que tout le monde en est conscient. C'est pourquoi l'Europe prépare déjà des documents de l'UE pour entamer immédiatement après l'investiture de Joe Biden un dialogue prévoyant tous les scénarios possibles.

J'attire l'attention sur le fait que les États-Unis se sont retrouvés dans une situation qui risque de saper l’État américain s'il était impossible de faire en sorte que les corporations privées, qui sont moins d'une douzaine, reviennent dans le cadre des mécanismes publics, de la législation et, avant tout, de leur Constitution.

Question: Un représentant politique, citoyen russe, a déclaré que les renseignements russes avaient tenté de l'empoisonner. Alexeï Navalny a présenté des faits que personne n'a encore réfuté de manière convaincante. Il décide de revenir dans son pays, où l'enquête sur son empoisonnement n'a pas été ouverte. Son avion ne se pose pas à l'endroit prévu. Lui et les personnes qui l'accueillaient, dont des journalistes, sont interpellés. D'après vous, quelle image donne la Russie dans cette situation? Ou l'image ne signifie-t-elle déjà plus rien?

Sergueï Lavrov: Il faut certainement penser à son image, mais nous ne sommes pas une dame qui va au bal. Nous devons avant tout faire notre travail, qui consiste à mettre en œuvre la politique étrangère russe. Le cas d'Alexeï Navalny a revêtu une consonance diplomatique artificielle, de manière complètement illégitime. Tout ce qui se passe avec lui concernant son retour et son interpellation relève de la compétence des forces de l'ordre. Il y a une déclaration détaillée du Service fédéral d'application des peines (FSIN) citant des faits concrets, qui constate les infractions, qui explique les accusations. Il ne peut y avoir aucune question adressée au Ministère russe des Affaires étrangères. Il s'agit de l'application des lois russes. Si d'autres pays, que nous avons notamment mentionnés aujourd'hui, jugent secondaire l'application de leurs propres lois, c'est leur problème. En l'occurrence, les forces de l'ordre ont formulé leur position. Et ils la formulaient depuis très longtemps: depuis août, quelques jours après la sortie du blogueur de l'hôpital d'Omsk.

Alexeï Navalny a déclaré qu'il revenait la conscience tranquille car il n'avait jamais quitté la Russie de son plein gré. Entre les lignes, il suggérait qu'il avait été expulsé. En réalité, il était inconscient, la situation était très grave, c'était une question de vie ou de mort. Son épouse a insisté sur son départ de Russie, à son initiative il s'est retrouvé dans un avion allemand et les autorités allemandes ont exigé assez agressivement de le leur délivrer. Nous l'avons fait.

Un reportage d'Euronews a été diffusé aujourd'hui. Galina Polonskaïa était dans l'avion et a annoncé que, selon la clinique de la Charité, Alexeï Navalny aurait été empoisonné par un poison militaire - et cela a été ensuite confirmé par l'OIAC. Toutefois, elle a ajouté que le gouvernement russe le niait. Selon les informations initialement fournies par l'Allemagne, la clinique civile de la Charité, tout comme l'hôpital d'Omsk, n'a pas trouvé de substance toxique militaire. Elle a été découverte à la clinique de la Bundeswehr. D'abord, ils ont refusé de fournir les résultats de l'analyse sous prétexte que nous saurions ainsi de quelles technologies dispose la Bundeswehr pour identifier les armes chimiques. Qu'en pensez-vous? Dans l'idée, ces technologies ne devraient pas y être présentes car au moment des péripéties avec le Novitchok après les Skripal, l'Occident jurait que personne chez eux ne disposait de telles connaissances ni technologies.

Dans le cas d'Alexeï Navalny la Bundeswehr a soudainement découvert en quelques jours le Novitchok ou quelque chose de similaire (nous n'en savons toujours rien, personne ne nous montre quoi que ce soit). Les Français et même les Suédois ont réussi à confirmer que c'était une substance de la famille Novitchok, bien qu'elle ne figure pas sur la liste des substances interdites par l'OIAC. Conformément aux nombreux engagements dans le cadre de la Convention sur l'interdiction des armes chimiques (CIAC), bilatérale et européenne, nous avons demandé de fournir les résultats des analyses. Ils ont d'abord répondu que cette question était multilatérale et que toutes les informations étaient transmises à l'OIAC. Le Directeur général de l'Organisation Fernando Arias a d'abord cherché à esquiver nos questions. Puis il a avoué "rétrospectivement" qu'ils avaient prélevé des analyses à Alexeï Navalny mais ne pouvaient pas nous les transmettre parce que Berlin en serait le "propriétaire". Il a demandé, c'est à lui qu'il faut demander. Berlin dit que ce n'est pas une question bilatérale et renvoie vers l'organisation multilatérale. Je trouve que c'est une moquerie absolue. Avec l'OIAC, tout est clair depuis longtemps, l'Occident l'a activement privatisée. Maintenant il cherche à faire la même chose avec d'autres structures, et il a sérieusement progressé dans cette direction. C'est seulement quand nous avons été "baladés" de Berlin à La Haye et inversement qu'ils ont dit qu'il existait une autre raison: Alexeï Navalny lui-même ne voulait pas que ces informations se retrouvent en Russie.

L'Allemagne a joyeusement annoncé récemment avoir répondu aux quatre requêtes du Parquet russe. Toute cette réponse s'appuyait uniquement sur l'interrogatoire d'Alexeï Navalny et de son épouse. C'est tout ce qui nous a été apporté. Aucune preuve matérielle, rien sur des bouteilles avec de prétendues traces de poison, ni aucune copie de la conclusion toxicologique ni échantillons biologiques ni résultats d'analyse. Alexeï Navalny déclare que l’État russe et le Président Vladimir Poutine personnellement l'auraient empoisonné. L'Occident l'accepte sans aucun rejet. Cependant, les seules preuves que nous fournissent les pays occidentaux sont les dépositions d'Alexeï Navalny aux forces de l'ordre allemandes. Je trouve que c'est un irrespect total de la procédure.

Au parlement allemand, le parti Alternative pour l'Allemagne (que tout le monde considère pratiquement comme une créature de la Russie) a officiellement demandé des informations concrètes au gouvernement allemand. Il n'a reçu aucune réponse. Les questions étaient concrètes: où et par qui était détenue la bouteille pendant le vol d'Omsk à Berlin, savait-on au moment du vol que les organisateurs avaient décidé de la prendre. Réponse: le gouvernement allemand ne dispose pas d'informations. Comment cela? Dans l'avion dans lequel embarquait Alexeï Navalny d'Omsk se trouvaient non seulement des médecins, mais également des agents allemands. Tout le monde le sait. S'ils ne savent pas qui a apporté des bouteilles dans l'avion, alors c'est sur leur conscience.

Il a d'abord été mentionné qu'Alexeï Navalny avait bu un thé à l'aéroport de Tomsk - cette version a été immédiatement lancée dans l'espace public. Puis retirée. Il s'est avéré que le thé avait été versé par un proche collaborateur. Après l'apparition de la version de la bouteille. Elle s'est calmée. Puis il y a eu une nouvelle version sur les vêtements, puis encore sur la bouteille. Très récemment, il a été dit (quelques mois après l'incident) qu'auparavant on avait déjà tenté de l'empoisonner, mais qu'au final c'est Ioulia Navalnaïa qui avait été empoisonnée. Quand l'encombrement de nouveaux faits fantastiques prend une telle ampleur et vitesse, du point de vue du Ministère des Affaires étrangères nous n'avons qu'une seule demande. Messieurs les Allemands, les Français, les Suédois: respectez vos engagements internationaux, présentez les résultats des analyses qui, selon vos affirmations, contiennent une certaine substance militaire, mais inconnue parce qu'elle ne figure pas dans les listes de l'OIAC. Aucune réponse ne nous a été fournie concernant l'empoisonnement d'Alexandre Litvinenko - son procès a été rendu confidentiel - et des Skripal. Des preuves ont été promises à tous ceux qui avaient expulsé des diplomates russes sur exigence des Anglais. Aucune preuve n'a été apportée, tout ce qui concerne les Skripal est resté seulement dans le secteur public. "Highly likely", et point final. C'est honteux pour ceux qui ont cru les Anglais et, malheureusement, je pense que cette foi continuera de se manifester sur la base d'une solidarité faussement comprise.

Ils ne disent rien non plus sur l'ingérence dans les élections américaines. L'ancien secrétaire d’État américain Rex Tillerson a refusé de fournir les "preuves irréfutables" dont il avait parlé publiquement. Ils ne les fourniront pas, c'est tout. Même chose dans le cas d'Alexeï Navalny. Si vous voulez connaître la vérité, soyez des gens polis et respectueux de la loi, tenez vos engagements, ne recourez pas aux méthodes d'insolence diplomatique en déclarant que vous ne donnerez rien à la Russie, qu'elle est l'empoisonneur par définition. Nous ne parlerons pas ainsi. Dans toute cette histoire, le Ministère des Affaires étrangères est responsable de la dimension diplomatique. Nos partenaires ne peuvent pas se comporter ainsi.

Question: La Russie enverra-t-elle une requête supplémentaire en Allemagne sur l'affaire Alexeï Navalny étant donné que la réponse précédente n'a pas satisfait Moscou? Est-ce que j'ai bien compris, à partir de la réponse précédente, que l'enquête pénale ne pourra pas être ouverte en Russie si Alexeï Navalny n'autorise pas le transfert des analyses?

Sergueï Lavrov: La question des requêtes du Parquet russe est sa prérogative. Je pense qu'une requête supplémentaire doit être envoyée pour que les collègues allemands n'estiment pas avoir rempli leurs fonctions. C'était une réponse bureaucratique indigne d'une institution responsable des aspects juridiques des affaires policières.

Les médecins d'Omsk qui ont sauvé Alexeï Navalny, avant que ce dernier se fasse littéralement arracher alors qu'il était inconscient, ont demandé à son épouse de signer un document selon lequel elle insistait sur son transfert. Ils ont transmis leurs conclusions et résultats aux médecins allemands, qui en ont également accusé réception. En août, les Allemands ont annoncé que la clinique de la Charité n'avait rien découvert car c'était une clinique civile, tout comme celle d'Omsk. Les échantillons ont été transmis à la clinique de la Bundeswehr, où ont été retrouvés les fameuses "traces d'une substance toxique militaire". Puisque que rien n'a été retrouvé dans les analyses d'Alexeï Navalny en Russie qui aurait montré qu'il avait été empoisonné par des substances militaires, selon notre législation il n'existe aucune raison d'ouvrir une enquête pénale, même si quelqu'un nous dit le contraire. 

Une histoire est apparue, qui a éveillé des soupçons chez certains. L'affaire aurait pu être réglée depuis longtemps de la manière suivante. Les Allemands disent que le problème n'est plus bilatéral mais multilatéral, et renvoient à l'OIAC. Nous avons proposé au Directeur général de l'Organisation d'appliquer un article de la CIAC permettant au Secrétariat technique de cette structure d'aider un pays membre. Ils possèdent des échantillons d'Alexeï Navalny. Nous aussi, ils se trouvent à l'hôpital d'Omsk (peut-être ont-ils déjà été transférés dans un laboratoire). En Russie se trouve un laboratoire certifié de l'OIAC. Leurs médecins et les nôtres, depuis le début, analysent les premiers échantillons puis les seconds, et inversement. Ils le font ensemble pour la confiance mutuelle. Le laboratoire convient parfaitement pour de telles procédures. S'ils jugent nécessaire d'apporter de nouveaux équipements, ils peuvent le faire, nous sommes prêts. La seule condition est de le faire ensemble. Après certains épisodes de prétendu usage de l'arme chimique en Syrie, après des rapports du Secrétariat, nous avons ouvertement exprimé notre méfiance. C'est pourquoi nous voulons recourir au principe paraphrasé de Ronald Reagan "la confiance n'exclut pas le contrôle".

Très longtemps ils ont cherché à esquiver une réponse directe. Ils disaient qu'ils étaient internationalement reconnus, ils demandaient de fournir nos échantillons et disaient qu'"ils nous diront ensuite". Non, cela n'arrivera pas. Il n'y aura plus de jeu à sens unique. Il n'y aura pas de confiance en la clinique de la Bundeswehr ni dans les cliniques française ou suédoise ni à celle qui sera choisie sans nous par l'OIAC à ses fins, tant que nous ne serons pas certains que ces personnes sont des spécialistes, des chercheurs honnêtes. Je ne vois pas ce qui pourrait être fait tant que nous n'obtiendrons pas les informations demandées ou tant qu'ils ne procéderont pas à l'expérience que nous avons proposée. Ils ont eu peur, probablement. Par conséquent, leur conscience n'est pas propre. C'est pourquoi l'organisation pointée par les Allemands dit à présent que c'est leur propriété, la propriété de Berlin. La boucle est bouclée. Comme l'a déclaré Vladimir Poutine, il ne faut pas faire de nous des personnes dont le développement mental serait insuffisant.

Question: Le principal sujet de préoccupation au sein de la société arménienne est la situation des prisonniers à Bakou. A ce que l'on sache, ce problème n'est toujours pas réglé. L'Azerbaïdjan manipule les prisonniers. Tout l'espoir de l'Arménie repose sur les actions de la Russie. Qu'est-ce qui est mis en œuvre pour faire revenir les prisonniers de guerre? Dans quels délais ce problème pourrait-il aboutir à une issue positive? L'Arménie a délivré tous les prisonniers de guerre de son côté, mais aucune réponse n'a suivi. Les processus qui se déroulent ne s'inscrivent pas vraiment dans le cadre des Déclarations signées le 9 novembre 2020 et le 11 janvier 2021. Y a-t-il des annexes secrètes à ces Déclarations, que nous ne connaissons pas encore? Y a-t-il un progrès concernant le statut du Haut-Karabakh? A quel point cette question est-elle remise à plus tard? Au Karabakh on débat du fait que puisque la Russie a tellement aidé dans cette situation, c'est peut-être le signe qu'elle étudie la possibilité d'une adhésion du Haut-Karabakh à son territoire: étudie-t-on une telle option?

Sergueï Lavrov: La question des prisonniers de guerre a effectivement été évoquée. Cela fait partie des accords signés dans la nuit du 9 au 10 novembre 2020. Elle a été abordée lors des entretiens téléphoniques qui ont suivi entre le Président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, et le Président azéri Ilham Aliev, ainsi que lors de mes entretiens avec les ministres des Affaires étrangères arménien Ara Aïvazian et azerbaïdjanais Djeyhoun Baïramov. Elle a fait l'objet d'assez longues discussions pendant la visite des présidents des deux pays à Moscou le 11 janvier 2021.

Pour résumer ce qui s'est passé, au début, en effet, les Arméniens rencontraient le plus grand nombre de problèmes. Il fallait avant tout que les deux pays établissent les listes des personnes disparues qu'ils voulaient libérer. L'Azerbaïdjan a présenté ces listes, elles n'étaient pas très longues. Pas immédiatement, mais toutes les personnes mentionnées dans les listes azéries ont été rendues. De telles situations avec des disparus, des prisonniers et des détenus ne sont plus survenues côté de l'Azerbaïdjan. Côté arménien les listes n'ont pas été présentées immédiatement ni entièrement.

Par la suite ont eu lieu des échanges de participants aux événements qui se sont terminés le 9 novembre 2020. La principale question qui demeure aujourd'hui est celle qui est survenue début décembre 2020. Fin novembre 2020, un groupe de 62 militaires arméniens a été envoyé dans la région de Hadrout. Ils ont été capturés une semaine plus tard. L'Azerbaïdjan a déclaré à l'époque que puisqu'ils avaient été projetés dans cette région après l'annonce du cessez-le-feu et la fin de toutes les activités militaires, il fallait examiner cette question à part et non dans le cadre de la Déclaration du 9 novembre 2020. Néanmoins, le Président russe Vladimir Poutine et moi-même, dans les contacts avec nos homologues, nous promouvons la nécessité de poursuivre l'analyse de ce problème pour le régler selon le principe "tous contre tous". J'ai parlé à Ara Aïvazian pour tenter de préciser les listes définitives de ceux qui manquaient actuellement. Il s'avère qu'ils sont bien plus nombreux que 62.

Nos militaires, en contact avec les collègues arméniens et azéris, vérifient les listes des noms pour comprendre où ces gens peuvent se trouver. Bien sûr, ce thème est présent. Il serait probablement plus difficile à régler en l'absence de casques bleus russes. Le commandant du contingent de maintien de la paix, le général Roustam Mouradov, est en contact direct avec ses collègues arméniens et azéris.

Je n'ai pas compris l'allégation selon laquelle les processus sur le terrain ne s'inscriraient pas tout à fait dans le cadre des accords du 9 novembre 2020 et du 11 janvier 2021, et la question de savoir s'il existait des protocoles et des annexes secrets. En quoi consiste concrètement "l'incohérence" sur le terrain? Je trouve que la Déclaration du 9 novembre 2020 est appliquée de manière suffisamment effective, et c'est l'avis d'Ilham Alien et de Nikol Pachinian. La seule exception est la question  en suspens des prisonniers de guerre, survenue sous sa forme actuelle début décembre 2020, un mois après la signature des accords. Nous traitons la question du mandat des casques bleus. Il doit faire l'objet d'un accord trilatéral, cela a été dit à Moscou le 11 janvier 2021. Il n'y a aucune annexe secrète. Je ne vois pas quels thèmes pourraient être secrets.

En ce qui concerne le statut du Haut-Karabakh, il n'est pas mentionné dans les accords du 9 novembre 2020. Cela a été fait consciemment. Le territoire où sont déployés les casques bleus russes est une zone de responsabilité du contingent de maintien de la paix russe. C'est sur ce principe que nous nous basons dans nos contacts avec Erevan et Bakou. Nous travaillons actuellement les nuances et les détails liés à l'organisation de la communication de transport, la logistique de la zone de responsabilité des casques bleus, l'aide humanitaire pour les personnes revenues (déjà 50.000). Le Comité international de la Croix-Rouge y travaille depuis longtemps et continue de le faire en coordination avec les casques bleus russes. Des organisations internationales, dont l'Unesco et l'Office des Nations unies pour les réfugiés et les affaires humanitaires, mettent au point actuellement le format de leur mission d'évaluation avec Bakou et Erevan. Il y a des questions liées avant tout aux contradictions concernant le statut. Précisément parce que le problème du statut du Haut-Karabakh est controversé si l'on prend les positions d'Erevan et Bakou, les trois dirigeants ont décidé de contourner cette question pour y revenir plus tard.

Cela doit être notamment pris en charge par les coprésidents du Groupe de Minsk de l'OSCE. Ils ont repris leurs contacts avec les parties et comptent se rendre de nouveau dans la région. Plus rapidement seront appliquées sur le terrain les affirmations de Bakou et d'Erevan selon lesquelles il est primordial de normaliser la vie quotidienne de toutes les communautés ethniques et religieuses qui coexistaient au Karabakh et de rétablir le voisinage pacifique, plus facilement seront réglées les questions relatives au statut.

En ce qui concerne la proposition exotique de faire adhérer le Haut-Karabakh à la Russie. A ce que je sache, personne ne reconnaît l'indépendance du Karabakh, pas même l'Arménie. Nous ne nourrissons aucune pensée de ce genre. Nous partons du principe que toutes les questions relatives à cette région doivent être réglées entre les pays situés ici, avant tout entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Nous sommes prêts à aider pour chercher et trouver une solution garantissant la paix et la sécurité dans cette région. Le plus important est la sécurité des personnes qui ont toujours vécu dans cette région et doivent continuer d'y vivre.

Question: L'Azerbaïdjan a protesté contre la visite de représentants officiels arméniens au Haut-Karabakh. Pourquoi, en visitant le Haut-Karabakh, les représentants officiels de l'Arménie ne reçoivent-ils pas l'autorisation de l'Azerbaïdjan? Comment les casques bleus russes régleront-ils ce problème? Tient-on compte de la protestation de l'Azerbaïdjan à ce sujet?

Sergueï Lavrov: Tous les accords, avant tout les accords du 9 novembre 2020, contiennent l'entente selon laquelle l'Arménie et le Haut-Karabakh devront être reliés par le corridor de Latchin contrôlé par les casques bleus russes. Personne n'a jamais nié la liaison entre l'Arménie et le Karabakh. Pendant les décennies qu'ont duré les négociations, la question de couper l'Arménie du Karabakh ne s'est jamais posée. C'est pourquoi personne n'a rejeté le corridor de Latchin en tant que concept. Cela fait toujours l'objet d'une entente entre les parties, nos voisins azéris compris. De la même manière, en plus du corridor de Latchin qui possédera un nouvel itinéraire, sera installée une liaison fiable et permanente entre les régions Ouest du territoire azéri et la République autonome de Nakhitchevan. C'est un accord conclu par les dirigeants de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan et de la Russie. Tout le monde est d'accord sur le fait qu'une liaison doit exister entre les Arméniens du Karabakh et les Arméniens de l'Arménie, et je ne vois pas de raisons d'empêcher les contacts à ce niveau.

Des représentants arméniens officiels sont impliqués dans l'aide humanitaire au Haut-Karabakh, ce qui ne suscite aucune émotion négative à Bakou. L'inverse serait étrange. Le fait que certains représentants arméniens font des déclarations assez politisées au Karabakh provoque une tension. Je pense qu'il serait préférable de l'éviter. Avant le début de la guerre de 44 jours, nous avons déjà entendu comment les déclarations émotionnelles prononcées au Karabakh ou au sujet du Karabakh, "nouvelle guerre, nouveaux territoires", s'étaient réalisées. Les mots deviennent une force matérielle. En l'occurrence, les propos des différents côtés sont devenus une force matérielle très négative. C'est pourquoi nous accordons une aussi grande attention à l'établissement des contacts entre les autorités azéries et arméniennes, à la création d'une atmosphère de confiance. C'était l'une des significations les plus importantes de l'entretien qui a eu lieu à Moscou avec la participation du Président russe Vladimir Poutine et des dirigeants de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie. J'espère que les émotions reculeront désormais au second plan.

Ce n'est pas le meilleur moment pour placer au premier plan le thème du statut du Haut-Karabakh. Nous le laissons pour la suite. Je garantis que la zone de responsabilité des casques bleus russes (c'est ainsi que ce statut est déterminé pour l'instant sur le plan pratique) est la forme qui assurera les intérêts des autorités azéries et arméniennes. Il faudra revenir sur ce thème. Il y a les coprésidents du Groupe de Minsk de l'OSCE, mais le plus important est que par la suite les discussions sur le statut du Karabakh entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan soient concrètes, calmes, juridiques et basées sur le bon voisinage que nous devons rétablir dans toute la région.

Question: Votre homologue grec, le Ministre grec des Affaires étrangères Nikos Dendias, a récemment désigné la Russie comme étant la seule puissance reconnaissant le droit de la Grèce à établir à 12 milles marins la limite de ses eaux territoriales. Malgré de tels points positifs, je dirais que les relations russo-grecques se développent douloureusement. Pour la première fois depuis des années, on dit  en Grèce et à Chypre que la Russie mène une activité subversive en Méditerranée. C'est ce que disent ouvertement des diplomates américains. D'autres affirment que Moscou abandonne ses partenaires historiques, change sa politique au profit d'une alliance avec la Turquie. Est-ce le cas? La coopération de la Grèce, de Chypre et de la Russie est-elle possible dans les conditions actuelles? Ou les intérêts de nos pays divergent-ils?

Sergueï Lavrov: Vous avez dit qu'en Grèce et à Chypre on disait de plus en plus souvent que la Russie jouait un rôle subversif dans la région, tout en ajoutant que cela était dit par des diplomates américains. Si c'est dit par des diplomates américains en Grèce et à Chypre, ils le disent aussi dans tous les autres pays. Ne vous étonnez donc pas. Un diplomate américain, transgressant toutes les règles et les fondements, n'hésite pas à prendre le micro pour déclarer que l’État où il travaille doit cesser le contact avec la Fédération de Russie. En ajoutant parfois la Chine, comme l'a fait le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo en voyageant en Afrique pour sommer les Africains de ne pas commercer avec la Russie et avec la Chine parce que les Russes et les Chinois auraient des "arrières pensées", alors que les États-Unis souhaiteraient commercer avec l'Afrique de manière désintéressée. C'est simple, mais telle est la manière diplomatique aujourd'hui.

Je me suis rendu récemment en Grèce et à Chypre. J'ai parlé récemment au téléphone avec le Ministre chypriote des Affaires étrangères Nikos Khristodoulidis. Je ne vois pas de raisons qui pourraient persuader ces pays que la Russie est leur adversaire ou mène une politique hostile à leur égard. On tente de les persuader, mais les représentants politiques sensés voient tous les "dessous" qui consistent simplement à faire de la Fédération de Russie un ennemi, à déclarer que notre présence dans les Balkans empêche la progression de ces pays vers l'Otan, empêche leur intégration euro-atlantique.

Il n'y a aucune diplomatie, c'est une pression publique grossière. Dans les pays comme Chypre et la Grèce, tout le monde n'est pas à même de réagir publiquement à de tels appels de crainte à offenser le "grand frère". Il n'y a aucune aversion profonde entre qui que ce soit en Russie, en Grèce et à Chypre.

Nous avons des relations très chaleureuses et étroites, nous avons un lien spirituel. Ces mêmes collègues américains cherchent activement à saper ce lien spirituel, qui ont forcé le Patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée à suivre la voie de la scission, la voie de la subversion vis-à-vis des traditions séculaires de la chrétienté orthodoxe, la voie dudit "papisme" orthodoxe toujours rejeté dans l'Orthodoxie orientale. C'est pourquoi dans le monde orthodoxe il n'existe pas d'analogue du Pape de Rome. Il y a le Patriarche œcuménique, qui était considéré jusqu'à récemment comme premier parmi les égaux. Sous la pression grossière et non dissimulée de Washington il a suivi la voie de la scission en Ukraine, a créé ce qu'on appelle l'église orthodoxe ukrainienne marionnettiste, a trompé l’Église en restreignant les droits promis. Maintenant, avec les Américains, il cherche à influencer d'autres Églises orthodoxe, notamment l’Église orthodoxe helladique, le chef de l’Église orthodoxe chypriote pour approfondir ces actions subversives anticanoniques envers l'Orthodoxie orientale. La "boîte de Pandore" ouverte par Bartholomée a déjà conduit à la scission de l’Église orthodoxe chypriote, à des troubles au sein d'autres églises orthodoxes. Sa mission, préparée par les Américains (qui ne cachent pas qu'ils travaillent activement sous le slogan de la "liberté de religion et de culte"), consiste à enterrer l'influence de l'orthodoxie dans le monde contemporain. Je ne vois simplement pas d'autre explication aux actions de cet homme.

En ce qui concerne les litiges indirectement mentionnés en posant la question de la reconnaissance, par la Russie, des eaux territoriales de la Grèce sur 12 milles marins. Ce n'est pas la Russie qui l'a reconnue, cela découle de la Convention universelle de l'Onu sur le droit de la mer de 1982. La Convention, signée par tous les pays (sauf les États-Unis), stipule qu'un État a le droit d'établir ses eaux territoriales jusqu'à 12 milles marins.

Quand la Grèce l'a annoncé, nous avons dit exactement ce que je viens de prononcer: c'est une décision absolument légitime. Mais c'est différent quand les eaux territoriales proclamées par un État entrent en contradiction avec les intérêts d'un État voisin. S'il était déterminé que ces intérêts sont légitimes du point de vue de la Convention sur le droit de la mer, alors il faudrait chercher une solution à travers le dialogue et l'équilibre des intérêts. Nous appelons à régler tous les problèmes liés aux zones économiques exclusives de la Grèce et de Chypre à travers un dialogue.

J'ai entendu que le Ministre grec des Affaires étrangères, mon homologue Nikos Dendias, avait convenu d'un entretien avec le Ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu fin janvier. Je trouve que c'est le bon format pour évoquer et régler de telles questions. Bien évidemment, personne ne souhaite que des activités militaires se déroulent en Méditerranée orientale. En ce qui nous concerne, si nous pouvons être utiles, si nous pouvons utiliser nos bonnes relations avec les pays concernés par ces litiges, et, avant tout, si on nous le demande, nous serons prêts à agir en ce sens.

Question (traduction non officielle de l'anglais): Vous avez parlé du partenariat stratégique et des excellentes relations entre le Premier ministre de l'Inde Narendra Modi et le Président russe Vladimir Poutine. Comment envisagez-vous l'évolution des relations entre la Russie et l'Inde dans le contexte géopolitique en évolution, notamment face au risque de sanctions venant de certains pays contre l'Inde et la Russie, liées entre autres aux livraisons de systèmes de défense antiaérienne S-400?

Sergueï Lavrov (traduit de l'anglais): Le partenariat entre la Russie et l'Inde est qualifié un peu différemment. Vous l'avez qualifié de "stratégique" - c'était la version initiale. Quelques années plus tard l'Inde a proposé de l'appeler "partenariat stratégique privilégié", et encore quelques années plus tard, quand Monsieur Modi est devenu chef du gouvernement indien, nous l'avons appelé "partenariat stratégique particulièrement privilégié".

Il est possible de continuer d'améliorer nos relations, qui sont déjà suffisamment bonnes. L'Inde est un partenaire proche, stratégique et privilégié. Prenez l'économie, le secteur des innovations, des hautes technologies, la coopération dans le secteur militaire et technique: l'Inde est l'un de nos partenaires les plus proches dans tous ces domaines. Nous sommes en coordination étroite sur les questions politiques au niveau des plateformes comme l'Onu et les Brics. Nous avons beaucoup œuvré pour l'adhésion de l'Inde et du Pakistan à l'OCS, dont la configuration rend cette organisation assez représentative pour promouvoir des idées constructives et stabilisantes pour la région eurasiatique et l'Asie-Pacifique dans l'ensemble.

Avec nos amis indiens, au niveau des présidents, des premiers ministres, des ministres, des experts et des consultants, nous avons évoqué aussi bien des questions pratiques que conceptuelles, notamment émanant du nouveau concept de "Stratégie indopacifique". Nous ne pensons pas qu'il s'agisse seulement d'un changement de terminologie. Si vous analysez la situation d'un point de vue géographique, "indo" nous renvoie à tous les pays de l'océan Indien. Cependant, l'Afrique de l'Est (nous a-t-on dit) n'est pas inclue dans la "Stratégie indopacifique". Le golfe Persique n'y est pas inclu non plus. Qui rassemble-t-elle alors?? Comme l'a récemment déclaré le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo, les États-Unis, l'Australie, l'Inde, le Japon constituent la carcasse de "la région indopacifique libre et ouverte". Les Australiens, les Japonais et les Américains promeuvent ce format et disent ouvertement qu'il est important d'assurer la stabilité en mer de Chine méridionale pour contenir la Chine.

En l'évoquant avec mon ami le Ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar et d'autres collègues indiens, j'ai compris qu'ils avaient parfaitement conscience du fait que certains pays voulaient profiter de la "Stratégie indopacifique" pour qu'elle ne soit pas inclusive et implique une certaine confrontation. Nos collègues de l'ASEAN sont du même avis. Ils s'inquiètent qu'une imposition aussi agressive de tels concepts sape le rôle central de l'ASEAN dans la région indopacifique et au sein de différents formats, notamment de la Communauté de l'Afrique de l'Est au centre de laquelle se trouve depuis plusieurs années l'ASEAN.

A ce que je sache, cette question est activement évoquée en Inde. L'Inde a l'intention d'utiliser la Coopération indopacifique de manière constructive. Je me suis arrêté en détail sur cette question car mes commentaires précédents à ce sujet étaient abordés par les médias indiens ayant une attitude critique envers le gouvernement indien. Je voudrais que mes propos soient correctement compris: la Russie est l'amie de l'Inde. Nous ferons tout pour garantir que l'Inde et la Chine, nos deux grandes amies et sœurs, vivent en paix l'une avec l'autre.

C'est le principe politique que nous promouvons, et pas seulement dans le contexte de l'OCS et des Brics. Nous disposons d'un format trilatéral spécial RIC - un trio comprenant la Russie, la Chine et l'Inde. Il a été créé dans les années 1990 et fonctionne jusqu'à aujourd'hui. La dernière rencontre au niveau des ministres s'est déroulée à Moscou en septembre 2020. Un communiqué conjoint a été adopté pour reconnaître le maintien de la paix et de la stabilité en Asie et dans le monde dans l'ensemble, ainsi que pour réaffirmer la coopération entre les trois pays.

Je suis ravi qu'outre le dialogue politique entre nos trois pays, nous disposions de plusieurs autres formats qui impliquent des contacts humains, notamment avec la participation des milieux scientifiques, des jeunes et bien d'autres. Nous sommes suffisamment sages pour comprendre si cette stratégie est plus séparatrice qu'unificatrice. Notre partenariat le plus proche avec l'Inde ne sera affecté en aucun cas. Le dialogue le plus honnête possible, même sur les thèmes où nous ne trouvons pas toujours de points de convergence, est la clé du développement de notre partenariat.

Question: Une question sur la situation en Asie du Nord-Est. Le Japon est très inquiet du renforcement de la puissance nucléaire de la Corée du Nord. Cela force Tokyo à prendre des mesures de sécurité, c'est-à-dire à acquérir un système de défense antimissile. La Russie ne semble pas partager notre préoccupation et, au contraire, perçoit dans nos efforts d'assurer notre sécurité une certaine menace. La situation est aggravée par l'intention des États-Unis de déployer des missiles à portée intermédiaire en Asie-Pacifique. Certains médias ont rapporté que la Russie et la Chine étudiaient la possibilité de prendre des contremesures si les États-Unis entreprenaient une telle démarche. Est-ce vrai? On a l'impression que deux blocs militaires se forment dans la région: les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud d'une part; la Russie et la Chine de l'autre. Je trouve que des relations de voisinage assez bonnes se sont établies actuellement entre le Japon et la Russie. Comment pouvons-nous éviter une détérioration des relations, voire une confrontation, compte tenu de la situation actuelle dans la région? Jugez-vous possible de conserver nos relations positives dans le contexte de la détérioration des relations entre la Russie et les États-Unis?

Sergueï Lavrov: Depuis un an et demi, on constate clairement le maintien des difficultés dans les relations entre les États-Unis et la Corée du Nord, entre la Corée du Sud et la Corée du Nord. Nous partons du principe que les parties s'abstiendront d'engager des démarches pratiques brusques dans la sphère militaire, qui entraîneraient une escalade de la tension autour de la péninsule coréenne. Les parties ne renoncent pas aux engagements qu'elles ont pris par le passé. Début 2020, la Corée du Nord, puis la Corée du Sud, ont réaffirmé leur volonté de remplir les accords conclus entre les dirigeants du Nord et du Sud en 2018. Certains ont remarqué le défilé militaire à l'occasion d'un nouvel anniversaire en Corée du Nord. Dans l'ensemble, aucune action qui constituerait en pratique une base matérielle pour une escalade n'est entreprise.

Nous attendrons de voir comment se construira la politique de l'administration de Joe Biden sur cet axe. Nous souhaitons une paix solide sur la péninsule. Avec nos collègues chinois, nous avons préparé une feuille de route de notre vision commune du progrès vers la paix en 2017 déjà. Nous l'avons évoquée également avec d'autres acteurs des négociations à Six, dont le Japon, les États-Unis et, évidemment, la Corée du Nord et la Corée du Sud. En s'appuyant sur les notions communes et sur cette feuille de route, nous avons préparé avec nos partenaires chinois un plan d'action que nous sommes prêts à proposer dès qu'il sera possible de rétablir le contact. Encore une fois, je voudrais exprimer notre sincère volonté de contribuer à l'entente et à une paix solide.

En ce qui concerne nos relations avec le Japon, nous les jugeons bonnes. Il y a toujours eu des liens amicaux et des sympathies personnelles entre le Président russe et ses collègues japonais, les premiers ministres. Je suis certain que des contacts personnels seront également établis avec le Premier ministre Yoshihide Suga.

Concernant la situation militaire dans la région: oui, avec la Chine nous travaillons ensemble, notamment sous la forme d'exercices militaires. Les exercices russo-chinois sont loin d'être quelque chose de foncièrement nouveau. Ils se sont déroulés plusieurs fois au format terrestre, au format de l'OCS, au format bilatéral. A présent, des exercices au niveau des forces aériennes ont été organisés. Ils ne sont pas dirigés contre le Japon et sont appelés à vérifier l'état opérationnel de l'aviation qui garantit la sécurité des frontières de la Fédération de Russie et de la République populaire de Chine. Qu'est-ce qui menace cette sécurité? Il existe plusieurs menaces, mais notamment celle que vous avez mentionnée: les projets des États-Unis de déployer sur le territoire japonais et sud-coréen des systèmes de défense antiaérienne et des missiles terrestres à portée intermédiaire, qui étaient interdits par le traité détruit par les Américains.

Nous avons transmis à Tokyo la liste de nos préoccupations concrètes en matière de sécurité, qui concernent directement la possibilité de poursuivre des négociations constructives autour du traité de paix. Nous n'avons pas encore reçu de réponse. Mais l'implantation du système ABM américain sur le territoire japonais et la possibilité d'un déploiement au Japon de missiles terrestres américains à portée intermédiaire font partie de ces préoccupations. Concernant la défense antimissile les collègues japonais nous assurent qu'ils achèteront simplement des systèmes Aegis Ashore, mais les contrôleront eux-mêmes, que les Américains ne participeront pas au contrôle de ces systèmes. Avec tout le respect que j'ai pour nos amis japonais, je dois dire que c'est impossible à faire. Il sera impossible d'échapper au contrôle américain sur ces systèmes. Quant aux missiles à portée intermédiaire, j'ai entendu que le gouvernement japonais ne se réjouissait pas de cette idée des États-Unis mais cherchait à faire passer les négociations sur le déploiement de missiles terrestres à portée intermédiaire vers leur éventuelle déploiement naval. Cela ne changera pas le fond des choses, parce que le déploiement de missiles à portée intermédiaire même à bord de navires en mer du Japon signifiera que ces missiles pourront atteindre une grande partie du territoire de la Fédération de Russie.

Nous sommes prêts à poursuivre le dialogue, mais nous voudrions obtenir des réponses aux préoccupations en matière de sécurité, dont Tokyo est bien informé. Outre la matérialisation des armements qu'il est prévu de déployer au Japon sous telle ou telle forme, il existe la dimension militaro-politique - l'alliance entre le Japon et les États-Unis, conformément à laquelle ils pourront déployer leurs armes partout sur le territoire japonais. A ce que l'on sache, Tokyo a réaffirmé plusieurs fois, notamment en 2020, son entier attachement à cette alliance militaire en qualifiant les Américains de "principaux alliés". Et tout cela dans une situation où les États-Unis qualifient de leur côté la Russie comme leur principal adversaire et même leur ennemi, selon les termes récemment employés par Mike Pompeo. Quand les amis japonais confirment activement et approfondissent leur alliance avec un pays qui considère la Russie comme un ennemi, cela crée évidement une situation assez spécifique qu'il serait bénéfique de tirer au clair.

Question (traduite de l'espagnol): Je suis journaliste à la télévision publique argentine, à Buenos Aires. Il existe un thème très important pour notre région latino-américaine, notamment pour l'Argentine, à savoir la souveraineté des îles Malouines. Je voudrais vous demander quelle est la position de la Fédération de Russie à ce sujet, ainsi que concernant les changements qu'entraînera la sortie du Royaume-Uni de l'UE?

Sergueï Lavrov: Nous soutenons toutes les résolutions de l'Assemblée générale des Nations unies sur les îles Malouines. Nous votons pour elles depuis que ce thème a été abordé à l'Onu, depuis la première minute, et nous continuerons d'exiger la mise en pratique de ces résolutions. Il y a la question des doubles standards. Le problème des îles Malouines est survenu il y a longtemps. Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord a fermement insisté sur le fait que les habitants des îles Malouines (que Londres appelle Falkland) ont le droit à l'auto-détermination. Nous l'avons rappelé aux Anglais quand ils "s'inquiétaient" en mars 2014 concernant le référendum en Crimée. Nous avons demandé: "Est-ce que les Malouines, situées à 10.000 milles de l'Angleterre ont le droit à l'autodétermination, mais les Criméens qui ont vécu toute leur vie dans notre pays n'ont pas ce droit?" La réponse était très simple: "Ce sont deux choses différentes." Je le laisse sur leur conscience. Nous sommes certains qu'il faut régler le litige à travers le dialogue, tel que le prévoit la résolution de l'Assemblée générale des Nations unies à ce sujet.

Question: Le 12 janvier 2021 à Berlin s'est déroulée la première rencontre des conseillers des dirigeants du "quartet Normandie" cette année. Comme l'a déclaré le chef adjoint de l'Administration du Président de la Fédération de Russie, Dmitri Kozak, il n'a été possible de s'entendre sur aucun des points à l'ordre du jour. Selon vous, comment sortir de l'impasse dans laquelle s'est retrouvé le règlement de la crise ukrainienne?

Sergueï Lavrov: Nous ne voyons pas d'autre solution que de remplir les Accords de Minsk. Qu'ont fait cette fois les conseillers des dirigeants du Format Normandie? Ils ont de nouveau cherché à établir une "feuille de route" pour avancer vers cet objectif. Le fait que nous participons à l'établissement ou à la tentative d'établir une "feuille de route" est une sérieuse concession de notre part. Ainsi qu'une concession de la part de Donetsk et de Lougansk avec qui nous nous coordonnons très étroitement avant chaque rencontre au "format Normandie".

Le Format Normandie n'est qu'un accompagnement du travail principal. Or le travail principal se déroule au sein du groupe trilatéral, comme l'appellent les Ukrainiens. Nous l'appelons le Groupe de contact. Mais il est également possible de dire "trilatéral" étant donné qu'il y a trois parties - Kiev, Donetsk et Lougansk. La Russie et l'OSCE sont des médiateurs. La "feuille de route" dont l'élaboration avait été proposée par les Allemands et les Français il y a trois ou quatre ans a refait surface. A cette étape, l'idée consistait à synchroniser les actions en matière de sécurité: la séparation des forces, le retrait des armements lourds, la garantie des postes de contrôle de manière à ce qu'ils fonctionnent confortablement pour les civils, et les mesures pour le processus de paix - le progrès sur le statut, la préparation des élections, l'amnistie, etc. Cela n'a pas été possible à l'époque parce que l'Ukraine s'opposait absolument à une telle progression parallèle et a commencé à dire qu'il fallait d'abord régler tous les problèmes de sécurité, et seulement ensuite penser au contenu politique. C'est également sur cela qu'avait buté à l'époque le thème des élections.

Conformément aux Accords de Minsk (quand on les lit sans politisation ni œillères idéologiques), il faut d'abord garantir le statut particulier spécial du Donbass, et seulement ensuite, en s'appuyant sur ce statut, organiser des élections. Alors que l'Ukraine dit: "Faisons l'inverse, organisons d'abord les élections, et ensuite, en fonction de celui qui sera élu, si le résultat nous convient, nous accorderons le statut particulier. S'il ne nous convient pas, nous ne l'accorderons pas." A l'époque un consensus avait été trouvé avec la participation du Président russe Vladimir Poutine, des dirigeants de la France, de l'Allemagne et de l'Ukraine: ladite "formule de Steinmeier" qui a synchronisé l'organisation des élections et l'attribution du statut spécial à cette région. Tout cela a été confirmé en décembre 2019 au sommet de Paris. Le Président Vladimir Zelenski s'est engagé à intégrer cette formule dans la législation.

Peu de points des décisions de Paris ont été réalisés. En particulier, la séparation des forces et des moyens a eu lieu dans certaines régions, quelques prisonniers et détenus ont été échangés. Les tentatives d'organiser un nouvel échange ont continué tous ces mois et ont échoué à cause de la position de l'Ukraine, qui avançait de plus en plus d'exigences artificielles.

La DNR et la LNR, avec notre soutien, ont déclaré qu'elles comptaient, dans un esprit de bonne volonté, remettre prochainement une partie des citoyens ukrainiens détenus sur leur territoire à Kiev à titre unilatéral. Que le gouvernement ukrainien, au moins, ait honte pour l'atermoiement de l'échange "tous contre tous" convenu plus tôt pour des motifs qui n'ont rien à voir avec des raisons humanitaires. Et maintenant que les conseillers des dirigeants se sont rencontrés, une nouvelle tentative de créer une "feuille de route" a été engagée. S'ils cherchent à présenter les Accords de Minsk comme un accord indirect, alors déchiffrons chaque démarche qu'ils prévoient. Alors que l'Ukraine occupe seulement une position d'obstruction.

Voici un exemple. Les Accords de Minsk stipulent qu'il faut retirer les forces et les armements à une certaine distance de la ligne de contact. Partout. A la veille du sommet du Format Normandie à Paris, en décembre 2019, les experts ont mis au point la déclaration finale des dirigeants, et un paragraphe concernait la séparation des forces et des armements à un certain délai tout le long de la ligne de contact. C'était déjà validé par les experts, les ministres et les conseillers. Le Président Vladimir Zelenski a dit qu'il ne pouvait pas le faire mais pouvait accepter la séparation seulement sur trois nouveaux postes de contrôle sur la ligne de contact. Les dirigeants de l'Allemagne et de la France étaient stupéfaits. L'Ukraine raconte à tous les coins de rue que le plus important pour elle consiste à régler les problèmes de sécurité sur le terrain. Tout à coup, le président, auquel étaient associés tellement d'espoirs pour avancer vers la paix et qui avait fait du slogan sur l'établissement de la paix dans le Donbass le credo principal de sa campagne, a dit "non, je ne séparerai pas les forces et les armements, je peux le faire seulement dans trois villages". Cela donne des idées. On peut se lamenter longtemps à ce sujet, mais la raison principale réside dans l'incapacité - ou la réticence - de Berlin et de Paris à faire pression sur leurs protégés à Kiev pour qu'ils cessent de saper les Accords de Minsk.

Le Président Vladimir Zelenski déclare qu'ils n'ont besoin des Accords de Minsk que pour maintenir les sanctions contre la Russie, sinon il se serait retiré de ces accords - avec un silence total de la part de Paris et de Berlin. Le représentant de Kiev au sein du Groupe de contact, l'ex-président Leonid Kravtchouk, déclare que les Accords de Minsk sont le principal obstacle pour le règlement des problèmes du Donbass. Cela ne signifie qu'une chose: ils empêchent Kiev d'essayer d'y rétablir son ordre par la force. Un autre membre de la délégation de Kiev au sein du groupe trilatéral, Alexeï Reznikov, déclare que les Accords de Minsk sont peut-être bons mais pas juridiquement obligatoires, que c'est une simple volonté politique… Incompétence totale. Les Accords de Minsk sont approuvés par le Conseil de sécurité des Nations unies dans une résolution adoptée à l'unanimité, s'inscrivant donc dans le droit international. Il déclare aussi qu'"il est possible de changer des choses de place", mais que "le principal est d'abord envoyer des gardes-frontières ukrainiens et occuper toute la frontière avec la Fédération de Russie, encerclant ainsi les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, et quand les militaires ukrainiens les encercleront il ne sera plus nécessaire d'y organiser des élections". Ils y désigneront des généraux-gouverneurs, mettront en prison tous les dirigeants parce qu'ils sont qualifiés de terroristes.

Le plus important pour moi à l'heure actuelle est de comprendre ce qu'en pensent les Français et les Allemands. En réponse à nos nombreux appels, notamment sous forme de mes lettres, à raisonner les représentants de Kiev aux négociations avec le Donbass, il se retirent simplement "dans l'ombre", "sous le tapis" et ne disent rien de public. S'il existe une directive imposant de ne pas offenser le pays (plus exactement le gouvernement de l'Ukraine) qui représente tant d'espoirs pour contenir la Russie, qu'ils nous le disent ouvertement. Dans ce cas nous orienterons nos actions dans ce sens.

Question: Une question de l'agence de presse SANA, et du peuple syrien qui souffre depuis tout ce temps à cause des actions agressives d'Israël qui continue de bombarder nos villes, nos villages, et qui a élargi ces derniers temps sa zone d'actions en Syrie, ainsi qu'à cause des sanctions agressives décrétées en parallèle par les États-Unis et leurs alliés contre le peuple syrien qui traverse une période difficile. Comment pouvez-vous commenter cette situation?

Sergueï Lavrov: Nous avons déjà exprimé plusieurs fois notre avis concernant les événements en Syrie. Tout le monde a apposé sa signature sous la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies adoptée à l'unanimité, qui exige de respecter la souveraineté, l'intégrité territoriale, et l'indépendance politique de la Syrie. Ce que font les États-Unis est une grossière violation de cette résolution. Tout comme la ligne de Washington visant à bloquer par tous les moyens (chantage, ultimatum) les livraisons d'aide humanitaire en Syrie. La résolution 2254 exige qu'une aide humanitaire soit apportée au peuple syrien. Les États-Unis font tout pour que cela n'arrive pas. Ils ont annoncé des sanctions très dures, le fameux "acte César" (Caesar Syria Civilian Protection Act). Ils ont interdit, notamment aux organisations internationales, de participer à la conférence sur le retour des réfugiés et des déplacés internes de novembre 2020 à Damas. Néanmoins, près de 20 pays y ont participé, dont cinq États arabes qui ont surmonté la peur face à l'hégémonie américaine. Pendant ce temps, en interdisant à tout le monde d'envoyer des cargaisons humanitaires en Syrie, les États-Unis ont occupé un grand territoire à l'Est de l'Euphrate. Ils exploitent impitoyablement les hydrocarbures syriens, les richesses nationales syriennes, les pillent, les vendent et avec l'argent obtenu entretiennent leurs protégés, notamment les séparatistes kurdes, dissuadant les Kurdes d'engager un dialogue avec Damas et encourageant le séparatisme. Cela engendre également de grands problèmes en Turquie. Mais surtout, cela se déroule sur le territoire syrien où personne n'a invité les Américains ni leurs alliés occidentaux.

Notre position à ce sujet a été exprimée publiquement à plusieurs reprises, notamment par le Président de la Fédération de Russie. Certes, nous sommes en contact avec les États-Unis au niveau des militaires, mais pas parce que nous reconnaissons la légitimité de leur présence: simplement parce qu'ils doivent agir dans un certain cadre. Nous ne pouvons pas les chasser, nous n'entrerons pas en affrontement avec eux. Puisqu'ils sont présents, nous menons avec eux un dialogue sur le "deconflicting" en exigeant de respecter certaines règles, et nous parlons aussi durement de l'inadmissibilité d'utiliser la force contre les sites de l’État syrien.

En ce qui concerne Israël, nous sommes en contact étroit avec Tel Aviv. Le Président russe Vladimir Poutine a évoqué plusieurs fois ce thème avec le Premier ministre Benjamin Netanyahou. Nous posons fermement la question de la nécessité de respecter la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies, la résolution sur le Liban. Elle est également transgressée par les Israéliens quand ils utilisent l'espace aérien syrien pour attaquer des sites sur le territoire libanais. C'est une question sérieuse dans nos relations. Si Israël, selon son insistance, est contraint de réagir aux menaces pour sa sécurité émanant du territoire syrien, nous avons dit plusieurs fois aux collègues israéliens: "Si vous identifiez des menaces, s'il vous plaît, transmettez-nous ces informations." Nous ne voulons absolument pas que le territoire syrien soit utilisé contre Israël, soit (comme certains le voudraient) comme une arène de confrontation irano-israélienne. Chers collègues israéliens, si vous avez des informations indiquant qu'une menace émane pour votre État d'une partie du territoire syrien, transmettez-les d'urgence. Nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour neutraliser cette menace. Nous n'avons pas encore obtenu de réponse à cette demande, mais nous continuons d'insister.

Question: Si vous le permettez, je reviens sur les événements aux États-Unis. Le fait est que des événements très dramatiques se sont déroulés. Avant tout à Washington. Nous nous souvenons tous des images du Capitole. Nous nous souvenons de la violence qui s'y est déployée. Mais la suite, la réaction à tous ces événements, était aussi intéressante. Le fait est qu'aux États-Unis est utilisée actuellement une rhétorique que nous connaissons bien. Il s'agit d'identifier des "trumpistes" au sein du parti républicain, de procéder de facto à une lustration, et ainsi de suite. Vous avez déjà mentionné que certaines personnes, et même le président, avaient été privés d'accès aux plateformes d'information. Monsieur Lavrov, pouvez-vous dire si cela vous fait personnellement penser à quelque chose? Et étant donné que certains en Amérique continuent de penser qu'à l'époque Donald Trump est arrivé au pouvoir grâce à la Russie, ne vous attendez-vous pas, sur la vague des événements récents, à de nouvelles attaques contre la Russie dans l'espace politique et de l'information? Merci.

Sergueï Lavrov: Nous avons déjà abordé en partie ce sujet. Je ne répondrai pas à la question de savoir si cela me rappelle quelque chose personnellement, parce que cela peut rappeler des choses différentes à chacun. L'humanité a traversé différentes périodes de répressions à différentes périodes historiques. Même si la mémoire humaine est courte, nous avons tous des livres d'histoire, et il faut éduquer la jeunesse en s'appuyant sur la vérité historique. Sinon la génération suivante décidera tout à coup qu'il n'existait rien sauf Twitter, Facebook, YouTube et d'autres plateformes, que tout cela représentait la vérité de dernière instance. Tout comme à toutes les autres personnes normales, cela ne m'apporte aucun plaisir d'observer les problèmes qui ont fait surface aujourd'hui aux États-Unis.

Certains sont tentés de dire: "Les Américains ont donné des leçons au monde entier, à nous, nous ont poussé au pied du mur, qu'ils se débrouillent maintenant avec ce qu'ils ont causé chez eux." C'est un trop grand pays pour l'oublier, parce que quoi qu'il y arrive, cela aura des conséquences. Au moins parce que ces géants de l'internet sont des corporations globales. Et contrairement aux corporations globales du passé, quand Ford et d'autres producteurs délocalisaient la production dans les pays émergents, elles produisent actuellement des pensées. Comme l'a dit un grand poète, "la pensée exprimée est un mensonge". Cela décrit assez bien les risques auxquels nous sommes confrontés.

Si l'on se remémore l'histoire et les habitudes, les manières des actions diplomatiques des États-Unis, c'est toujours "l'Amérique est numéro 1", "l'Amérique doit dominer", "la démocratie américaine est un modèle pour tous les autres", "la démocratie doit être établie partout". Ils tentaient et tentent encore aujourd'hui d'imposer la démocratie selon le modèle américain au Moyen-Orient malgré toutes les traditions civilisationnelles et la culture de la région. Ils ont également tenté de le faire en Afghanistan, en Irak, et maintenant en Libye, en ignorant complètement les traditions, l'histoire, les aspects ethno-confessionnels de tel ou tel pays. Même dans un pays européen comme l'Ukraine, le pouvoir a également été changé. Dans quel pays parmi ceux que je viens de citer (et même dans tous les autres où les Américains ont voulu imposer la démocratie) la vie est-elle devenue meilleure? Aucun.

Ces dernières années, le Président américain Donald Trump a déclaré qu'il n'y aurait aucune guerre sous son mandat. En effet, personne n'a déclenché de nouvelle guerre. Mais l'ingérence dans les affaires intérieures d'autres pays était très active. Les méthodes d'ingérence physique sont de moins en moins utilisées, on opte de plus en plus pour les réseaux sociaux. Avec un accent sur les ONG, le fait de cultiver une opposition loyale et obéissante à l'Occident. Tout cela s'accompagne d'une montée en flèche de la puissance des réseaux sociaux, de leurs capacités. L’État américain se demande s'il faut les placer sous contrôle ou conserver les "normes" de leur régulation reflétant l'idéologie libérale, la vision libérale. Aucune restriction de la liberté de "leur expression"; et "leur expression" exprimée dans les normes corporatives leur réserve le droit de restreindre la liberté d'expression des autres. C'est un sérieux dilemme, et je souhaite sincèrement aux Américains le tirer au clair. Après tout, c'est leur pays, ils doivent y vivre.

Cela souligne une fois de plus qu'il faut prendre des décisions multilatérales. J'espère que ceux qui freinent depuis des décennies les discussions sur la démocratisation du contrôle de l'internet et ceux qui tentent de "mettre des bâtons dans les roues" de l'initiative russe qui s'est déjà incarnée dans une résolution de l'Assemblée générale des Nations unies sur la mise au point de règles de conduite responsable dans le cyberespace et à la fois dans le projet de Convention sur la coopération dans la lutte contre le crime de l'information, verront ces processus sous un autre angle. Notamment concernant la démocratisation du contrôle de l'internet. Nous en parlons depuis plusieurs années au sein d'un établissement spécialisé de l'Onu: l'Union internationale des télécommunications. Pratiquement tout le monde est prêt à chercher des formes convenables pour tous. Les Américains s'y opposent absolument.

En parlant des événements qui nous ont conduits dans cette situation, il est impossible de ne pas rappeler (cela a été dit plusieurs fois) comment les réseaux sociaux ont accompagné le vote à la présidentielle américaine et comment ils ont formé l'opinion publique chez eux et dans le monde "à sens unique".

En ce moment, certains disent ce qui était évident depuis le départ mais était "étouffé". A deux mois des élections, certains États ont commencé à envoyer des bulletins de vote par la poste. 95 millions de bulletins ont été envoyés. Deux tiers d'entre eux ont été remplis. Un tiers a été distribué mais les gens n'ont pas réagi. Le fait même de la diffusion forcée de bulletins ne s'inscrivait pas vraiment dans les normes électorales américaines. Quand plus de 40% des voix pour les deux candidats sont des "voix postales", c'est une chose assez sérieuse. Je répète, ceux qui ont reçu les bulletins pouvaient les envoyer par la poste, venir voter au bureau de vote pour déposer ces bulletins ou les envoyer d'une autre manière. Cela a duré plusieurs semaines. Tout cela était couvert par les réseaux sociaux comme une pratique normale et approuvé par les gens qui critiquaient durement notre vote sur les amendements à la Constitution de la Fédération de Russie. Le "vote sur souches" fait pâle figure par rapport à ce qui a été fait avec le mécanisme du vote aux États-Unis. Les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif dans la couverture de ce phénomène. Ils se rangeaient du côté de l'un des partis sans le cacher, tout comme la volonté d'instaurer dans le pays un système où un seul parti sera au pouvoir. C'est un problème de la société américaine, c'est son système électoral et la manière dont ils organisent des débats politiques. La lutte contre la dissidence est flagrante. C'est-à-dire ce à quoi les collègues occidentaux s'opposaient toujours: à savoir la lutte contre la dissidence. Ce drapeau, cet étendard est actuellement entre des mains solides. Elles ne vont certainement pas le donner à qui que ce soit dans un avenir prévisible.

Question (traduite de l'anglais): Je voudrais avoir une précision concernant Alexeï Navalny. Les Allemands ont déclaré vous avoir transmis les échantillons de tissu et de sang nécessaires pour entamer une enquête pénale. Nous ne comprenons pas ce qui vous en empêche. En ce qui concerne son interpellation, on rapporte actuellement qu'en ce moment même se déroule un procès. Cela ne correspond pas aux procédures en vigueur. Pourquoi une telle procédure particulière, qui n'est pas le traitement ordinaire pour les citoyens russes?

Sergueï Lavrov: J'ignore d'où vous tenez les informations selon lesquelles l'Allemagne nous aurait transmis des échantillons de ses tissus et de matière biologique. C'est faux. La réponse envoyée par les autorités allemandes il y a trois jours, se préparant manifestement au retour d'Alexeï Navalny le 17 janvier, indique seulement que ci-dessous se trouvent les informations obtenues d'Alexeï Navalny et de son épouse Ioulia. Sans parler de matière biologique ou de bouteilles en question, nous n'avons même pas d'analyses, de conclusion toxicologique! Rien de tout cela. S'il vous a été dit que nous avions reçu des vêtements, des bouteilles, ses matériaux biologiques, on vous a menti.

En ce qui concerne l'aspect procédural de l'affaire, je répète que la clinique d'Omsk (civile) a prélevé des échantillons et des analyses. Ces échantillons n'ont rien révélé de comparable à une substance militaire toxique. La clinique de la Charité (également civile, comme l'a rapporté l'Allemagne) n'a rien découvert de similaire non plus à une substance militaire toxique. La clinique d'Omsk et de la Charité sont civiles. Les Allemands, selon leurs propres dires, ont transmis les échantillons d'Alexeï Navalny à la clinique de la Bundeswehr, où les militaires, ayant visiblement les connaissances nécessaires, ont découvert, disent-ils, une substance militaire toxique interdite mais d'une nouvelle version. On se demande d'où viennent ces connaissances de la Bundeswehr et des Allemands dans l'ensemble. Nous avons posé cette question dans les requêtes adressées par le Parquet russe au Ministère allemand de la Justice. Il faut tirer cet aspect au clair.

Très récemment en Allemagne, tout comme au Royaume-Uni après "l'affaire Skripal", il nous a été dit en chœur qu'ils ne menaient aucune recherche sur les substances de la famille Novitchok, par conséquent ils ne doivent pas disposer de marqueurs et de technologies qui auraient permis à l'Allemagne, à la France et à la Suède de déterminer en 3-5 jours que c'était précisément une nouvelle version de Novitchok.

Dans notre pratique juridique, l'ouverture d'une enquête pénale nécessite une affirmation, une justification sous la forme d'une preuve que le crime a été commis ou qu'une tentative de le commettre a eu lieu. Puisque dans les analyses d'Alexeï Navalny nos médecins n'ont pas découvert de substance militaire toxique, nous demandons de nous fournir les analyses prélevées en Allemagne, en France, en Suède, faites par l'OIAC. J'espère que vous avez entendu ce que j'ai dit en détail sur notre proposition faite à cette organisation de mener une enquête conjointe. Je ne peux pas croire que les collègues occidentaux soient si hautains et arrogants qu'ils jugent possible d'exiger de la Russie des explications sans nous fournir de preuves. Vous dites (je veux dire en Occident), d'après vos propos, posséder la preuve qu'il a été empoisonné et que cela est indéniable. Mais quand on nous dit qu'on ne nous apportera pas de preuves, permettez-moi de rester pour le moins sceptique vis-à-vis de ce qui se déroule autour d'Alexeï Navalny.

Si vous n'avez rien à cacher, si vous ne craignez pas de "poser" la vérité sur la table et de nous fournir les faits, alors pourquoi ne le faites-vous pas? Dès que nous verrons ces données, si la tentative d'empoisonnement par des substances militaires se confirmait, nous ouvririons une enquête pénale. L'enquête préliminaire menée conformément au Code de procédure pénale n'a pas trouvé de motifs pour ouvrir une enquête pénale. Je comprends que vous faites certaines choses "en cachette". J'ai déjà mentionné que l'enquête au Royaume-Uni sur l'empoisonnement d'Alexandre Litvinenko avait soudainement débouché sur la nécessité de rendre le procès clos, et beaucoup de choses restent secrètes. Nous n'avons reçu aucune information sur les Skripal, tout comme d'aucun des alliés britanniques de l'Otan et de l'UE. La même chose concerne le Boeing malaisien (vol MH-17).

En nous accusant, les Néerlandais ont organisé le procès de manière à y présenter 13 témoins. 12 d'entre eux sont anonymes. Ils refusent de divulguer les noms de 12 des 13 témoins. "Harcelez" d'abord les forces de l'ordre britanniques et européennes et demandez-leur pourquoi ils jouent "en cachette", ce qu'ils cachent, ce qu'ils craignent. Ensuite je serai prêt à répondre à vos questions si vous obtenez des réponses cohérentes.

Question: L'année dernière a été difficile pour tous, y compris la diaspora russe à l'étranger. A cet égard, en tant qu'ONG regroupant les médias des compatriotes, dont les journalistes et les blogueurs russophones indépendants, nous voudrions savoir ce que vous pensez du bilan de l'année dans ce domaine de la politique étrangère russe? D'après vous, dans ces conditions difficiles, comment se sont montrées les organisations de compatriotes russes? Quelles bonnes nouvelles nous attendent cette année?

Sergueï Lavrov: Nous accordons une attention prioritaire au travail avec les compatriotes dans toutes ses "hypostases", y compris les médias. C'est l'un des secteurs clés fixés dans la Conception de la politique étrangère de la Fédération de Russie, qui a été approuvée sous sa nouvelle forme en 2016 par le Président russe Vladimir Poutine. Évidemment, la spécificité de la période de pandémie a affecté notre communication. La plupart des activités prévues l'an dernier se sont déroulées essentiellement en ligne, mais certaines ont bien eu lieu physiquement.

Je voudrais noter avant tout la campagne de rapatriement des Russes au moment où une quarantaine générale et pratiquement mondiale avait été décrétée. Le comportement de nos compatriotes qui vivent dans les pays concernés mérite les plus grands éloges. Il y a eu une certaine confusion, logique. Les vols étaient organisés, puis changeaient pour des raisons objectives, parfois subjectives. Les gens qui arrivaient à l'aéroport étaient contraints de passer la nuit quelque part. Les compatriotes les ont accueillis, ont mis à disposition un logement, les ont aidé avec le transport, leur ont donné de l'argent, de la nourriture, des moyens de protection individuelle. On a organisé l'information via les réseaux sociaux, les groupes de soutien. Un immense merci à ceux qui ont participé à cette action, que nous avons organisée sous le hashtag #NousSommesEnsemble. Les volontaires parmi les compatriotes ont reçu une médaille spéciale "Pour la contribution désintéressée à l'organisation de l'Action panrusse d'entraide #NousSommesEnsemble" et une lettre d'honneur du Président de la Fédération de Russie.

Parmi les formes de travail traditionnelles, nous disposions du Conseil mondial de coordination des compatriotes russes. Des réunions en ligne ont été organisées, et prochainement sera constituée sa nouvelle composition pour les quatre prochaines années. Des groupes thématiques travaillent, notamment des structures commerciales et économiques visant à contribuer au développement des incubateurs d'affaires pour les jeunes compatriotes. Je trouve que c'est une initiative très utile. Nous la soutiendrons absolument.

En ce qui concerne notre participation au règlement des problèmes des compatriotes, l'Ukraine et les pays baltes nécessitent la plus grande attention du point de vue de la protection des droits des russophones. Sous l'égide du Ministère des Affaires étrangères et de Rossotroudnitchestvo travaille le Fonds de soutien et de protection des droits des compatriotes résidant à l'étranger. Il a déployé 49 structures des droits de l'homme dans plus de 30 pays. Ce sont des centres de soutien juridique, des centres de consultation, des rubriques juridiques régulières dans les médias des compatriotes russes avec des consultations très utiles.

Je voudrais, par votre intermédiaire, remercier également tous ceux qui ont participé aux activités consacrées au 75e anniversaire de la Victoire: le Régiment immortel, le Ruban de Saint-Georges, ou encore la Bougie de la mémoire en Israël. Toutes ces activités ont suscité un vif intérêt de nos compatriotes et une aspiration sincère à ne pas faire tomber dans l'oubli la mémoire de nos pères et grands-pères. En septembre, nous avons organisé dans la région d'Orenbourg le Forum international de jeunesse Eurasia Global en présentiel. La plateforme interactive "Jeunes compatriotes" a été lancée. C'est également une nouveauté très importante. L'Alliance mondiale des compatriotes russophones et sa filiale, l'Alliance des femmes entrepreneuses, développe son activité. La Commission gouvernementale pour les affaires des compatriotes travaille. Je la dirige. Nous avons un plan de travail, conformément auquel l'événement central de l'année sera l'organisation du 7e Congrès mondial des compatriotes à Moscou au dernier trimestre 2021. J'espère que nous pourrons nous rencontrer à cet événement.

Si, au niveau des médias avec lesquels vous êtes en contact en représentant l'Alliance médiatique des communautés russes, vous assistez à des actions discriminatoires de la part des pays hôtes, nous serons évidemment prêts à apporter le soutien nécessaire. Nous avons parlé aujourd'hui de la discrimination des médias russes dans plusieurs pays. Je n'exclus pas que les médias des compatriotes russes subissent des actions négatives. Si les procédures que vous pouvez entreprendre sont épuisées, nous serons prêts à accorder un soutien juridique ou autre.

Question: Comptez-vous vous faire vacciner? Compte tenu de l'ampleur grandissante de la vaccination dans tous les pays, quand le retour à la politique étrangère internationale traditionnelle et habituelle, hors ligne, pourrait-il être possible? Quand nous réunirons-nous en personne? Le G7 prévoyait d'organiser un sommet en direct. Selon vous, quand se tiendront les premières négociations internationales à haut niveau ou au sommet au format traditionnel?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne les sommets, la préparation des activités du Président est prise en charge par l'Administration du Président de la Fédération de Russie. Je ne vais pas anticiper les choses.

En ce qui concerne le niveau ministériel, nous revenons progressivement. J'ai effectué plusieurs visites en automne 2020, notamment en Grèce et en Serbie. J'ai reçu des invités ici, notamment le Ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu. Des représentants de plusieurs pays et organisations internationales viendront prochainement. Peu à peu, en respectant toutes les précautions et compte tenu de l'état de santé de chaque acteur. Je possède des anticorps parce que j'ai guéri d'une forme légère du coronavirus. J'ai entendu hier que les spécialistes recommandaient même aux personnes guéries de se faire vacciner. Je vais demander conseil aux médecins.

 

 

 

 

 

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