20 avril 201619:55

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec Nkosazana Dlamini-Zuma, Présidente de la Commission de l'Union africaine, Moscou, 20 avril 2016

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Mesdames et Messieurs,

Nous venons de conclure notre entretien avec Nkosazana Dlamini-Zuma, Présidente de la Commission de l'Union africaine (CUA). Ce n'est pas sa première visite à Moscou et, pour ma part, je me suis déjà rendu au siège de l'Union africaine (UA) à Addis-Abeba. Selon la tradition, notre entretien s'est déroulé dans un esprit de franchise, de confiance, et a été très substantiel.

Cela reflète le niveau de relations entre la Fédération de Russie et les États d'Afrique, qui reposent sur des traditions d'amitié, d'équité et de respect mutuel. Depuis 2006, la Russie bénéficie du statut d'observateur auprès de l'Union africaine et, à ce titre, participe régulièrement à ses réunions ministérielles et aux sommets. Nous saluons le renforcement des positions de l'Afrique dans le cadre du processus objectif de formation d'un ordre mondial multipolaire, plus juste et démocratique. Nous soutenons activement l'aspiration des Africains à jouer un rôle central dans le règlement des problèmes de leur continent et pour lui garantir un développement durable.

Nous avons réaffirmé aujourd'hui notre aspiration mutuelle à la coopération. La Russie continuera d'aider par différents moyens les États de la région à régler, entre autres, les questions économiques et commerciales - aussi bien sur une base bilatérale que dans le cadre des formats multilatéraux. Hormis nos relations déjà structurées avec l'Union africaine, je voudrais que nous créions un cadre institutionnel pour coopérer avec les organisations subrégionales du continent africain.

Nous avons échangé nos points de vue sur l'ordre du jour régional et international et constaté que nos approches coïncidaient sur la plupart des questions clés. Nous apprécions grandement le caractère constructif de la coopération entre l'Union africaine et l'Onu, y compris dans le domaine du maintien de la paix. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la Russie y contribue activement. Et comme nous l'avons souligné aujourd'hui, nous soutenons résolument le principe proclamé par l'UA: "Des solutions africaines aux problèmes africains". Cela signifie que ceux qui souhaitent soutenir les efforts de normalisation dans telle ou telle région d'Afrique doivent s'appuyer avant tout sur les ententes et les approches des Africains, sans chercher à leur imposer des solutions toutes faites de l'extérieur.

Bien évidemment, nous avons évoqué le règlement de différents conflits et crises sur le Continent africain, notamment au Soudan du Sud, au Mali, en Centrafrique, au Burundi et dans la Corne de l'Afrique. Nous sommes préoccupés par la montée en puissance de la menace terroriste émanant de diverses organisations extrémistes sur le Continent africain, y compris dans la région du Sahel où Daech répand activement son influence et commence à interagir étroitement avec d'autres structures terroristes locales.

Nous nous sommes entendus pour poursuivre la coopération non seulement dans la lutte contre le terrorisme et ses manifestations, mais également dans la prévention du soutien du terrorisme via le trafic de pétrole et d'autres marchandises ou d'autres actes illégitimes. L'un des moyens permettant d'affaiblir le potentiel des terroristes consiste à lutter contre le trafic de drogue: à ce sujet des conférences sont régulièrement organisées et le dialogue russo-africain antidrogue se poursuit. De plus, nous avons convenu de créer un groupe de travail permanent UA-Russie pour lutter contre le narcotrafic. Bien sûr, nous sommes d'accord avec la position de l'Union africaine prônant une approche complexe de la paix, de la sécurité et du développement économique.

Notre coopération est relativement développée dans le domaine commercial, économique et d'investissement, mais nous sommes convaincus qu'il faut faire bien plus. Après avoir noté une activité accrue des entreprises russes dans la région, nous avons convenu de poursuivre nos efforts conjoints pour créer des conditions favorables au travail des compagnies russes avec leurs partenaires africains. Nous allons étudier concrètement les possibilités de participation des compagnies russes à la réalisation de grands projets d'infrastructure non seulement dans le cadre des liens bilatéraux de la Russie avec les pays africains, mais également dans le contexte des programmes multilatéraux promus par l'Union africaine avec le soutien de l'Onu, notamment l'Agenda 2063 et le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad).

Avec Madame Dlamini-Zuma, nous nous sommes entendus pour que la Commission de l'Union africaine qu'elle préside prépare des propositions avec une liste de projets concrets à soumettre à la partie russe. Dans cette lignée également – notre accord pour examiner les possibilités d'établir des contacts entre la CUA et la Commission économique eurasiatique. Nous allons faire des propositions pour qu'ils puissent commencer. Nous espérons qu'ils permettront de déterminer les domaines éventuels où nous pourrions unir nos efforts de manière mutuellement bénéfique.

Les liens humains sont aussi un aspect important de notre coopération. Nous mettons activement en œuvre des programmes communs dans le domaine de l'éducation et, actuellement, près de 10 000 citoyens africains font leurs études en Russie. Nous avons également évoqué aujourd'hui les possibilités de compléter les formes bilatérales de coopération dans ce domaine par des formes multilatérales. L'UA a créé l'Université panafricaine, qui réunit les meilleurs établissements de plusieurs pays d'Afrique. Nous souhaitons voir comment il serait possible d'établir une coopération entre cette université et les meilleures universités russes.

La Russie fournit une aide humanitaire aux pays d'Afrique, notamment ceux qui sont touchés par des conflits. Nous apprécions beaucoup la haute estime que les dirigeants de l'UA ont témoignée envers la contribution russe dans la lutte contre le virus Ebola sur le Continent africain - au cours de leur sommet en janvier dernier. Par l'intermédiaire de mécanismes de partenariat public-privé, nous avons apporté une contribution de plus de 60 millions de dollars - notamment avec la création d'hôpitaux, l'élaboration d'un vaccin et d'autres aides aux pays d'Afrique.

Nos amis nous ont informés de la création, par l'UA d'un centre régional de lutte contre les maladies pandémiques. Nous serons prêts à coopérer avec cette structure en tenant compte de son caractère pan-régional. Bien évidemment, nous comptons poursuivre la coopération dans bien d'autres domaines mais je n'en parlerai pas maintenant par manque de temps.

Comme vous pouvez le constater, notre entretien a été très complet. Nous avons défini une bonne feuille de route à court terme. Nous suivrons l'itinéraire établi.

Question: Ces derniers temps, on constate une consolidation active des efforts internationaux pour régler le conflit libyen en légitimant le gouvernement d'unité nationale constitué par Fayez al-Sarraj. A quelle étape la Russie compte-t-elle se joindre plus activement à ce processus, étant donné que tous les citoyens libyens ne soutiennent pas le modèle proposé pour régler le conflit? Voyez-vous un lien entre la crise libyenne et la crise syrienne? Est-ce que le règlement de la situation dans l'un des pays se reflétera sur l'autre?

Sergueï Lavrov: Nous ne nous sommes jamais éloignés de ces efforts. Nous avons soutenu l'accord conclu en décembre dernier à Skhirat, au Maroc, qui a été approuvé au Conseil de sécurité des Nations unies. Si la résolution du Conseil de sécurité approuvant l'accord de Skhirat comporte une disposition stipulant que ce texte doit nécessairement bénéficier d'un soutien pan-libyen, c'est justement parce que la Russie a insisté sur ce point. Le gage de cette condition doit être l'approbation des accords de Skhirat par le parlement libyen de Tobrouk, reconnu comme légitime par l'Onu. Il est question de l'ensemble des accords de Skhirat. C'est l'approche que nous soutenons. Nous pensons également qu'il est fondamental de ne pas régler des questions sérieuses à la hâte. Il ne faut pas, au lieu d'un progrès de longue haleine vers la consolidation de toutes les parties, déclarer que les "parties qui ne sont pas mûres" pour adhérer à ce processus doivent être soumises à des sanctions (comme le proposent déjà certaines "têtes brûlées" au Conseil de sécurité des Nations unies).

Cette tendance à vouloir sanctionner en cas de désaccord est observée non seulement dans le cas libyen, mais aussi en ce qui concerne d'autres conflits. Certains de nos partenaires occidentaux veulent immédiatement sanctionner dès que quelque chose ne se déroule pas comme ils l'entendent. Nous nous opposerons fermement à ces tentatives. Non pas parce que nous sommes opposés aux sanctions en principe (même si elles n'ont jamais conduit à rien de bon), mais parce qu'avant tout, dans de telles situations, elles sapent les perspectives de réconciliation nationale et la recherche d'une entente nationale. Nous prônons la consolidation des efforts internationaux pour régler la crise libyenne non pas en imposant des solutions mais en fédérant les Libyens, en les aidant à élaborer une position susceptible d'unir la nation.

Pour l'instant, certaines idées avancées par les acteurs occidentaux les plus actifs (et certains représentants de l'Onu) ne contribuent pas à consolider la nation - ce qui est pourtant plus important que de consolider les efforts extérieurs. Le premier objectif est prioritaire. Essayer, comme l'a dit Madame Dlamini-Zuma, d'arrondir les angles et de choisir la voie qui paraît la plus simple à l'étape actuelle s'avère souvent contreproductif et nuisible. Il est bien plus sûr d'investir davantage de temps, d'efforts et de créativité pour enclencher un processus durable, que d'essayer d'obtenir un résultat dans un délai imparti tout en risquant que la situation échappe à tout contrôle. Nous sommes opposés à la ligne de certains de nos partenaires (les Européens, par exemple, en parlent déjà ouvertement – j'ai entendu dire que de telles discussions avaient lieu au Royaume-Uni) qui déclarent qu'il ne faut pas attendre que toutes les parties libyennes adhèrent aux accords de Skhirat, car, selon eux, le gouvernement de Fayez al-Sarraj doit plutôt inviter des conseillers militaires, des forces spéciales et des contingents armés en général pour aider à combattre le terrorisme. La lutte contre le terrorisme est très importante, mais n'oublions pas comment il a submergé la Libye. Tout cela s'est produit après une ingérence illégitime, après l'attaque contre l’État libyen sans aucune autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies. Et surtout, il est important qu'une telle demande d'intervention étrangère s'appuie sur un consensus de toutes les forces politiques libyennes, et pas seulement sur la volonté d'une seule. Nous partons du fait que tout scénario ne serait pas légitime s'il contournait le Conseil de sécurité des Nations unies. Certains affichent de telles positions, que nous jugeons inadmissibles. Il y a cinq ans, une telle complaisance vis-à-vis du droit international a déjà conduit à une catastrophe. Il est surprenant de voir à quel point ceux qui se tournent à nouveau vers les idées de ce genre ont la mémoire courte.

En ce qui concerne la dernière partie de votre question sur le lien entre les crises syrienne et libyenne, je n'en vois qu'un seul (et il relie toutes les crises qui ont éclaté dans la région, pas seulement en Libye et en Syrie): partout où l'on assiste à une ingérence extérieure grossière et illégitime, où l'on ignore les traditions, l'histoire et la culture nationales, les pays en question sont détruits. Au lieu de la stabilité promise, quoi qu'on en pense, se développent des crises et le chaos dont il faut ensuite payer les conséquences - notamment en vies humaines.

Heureusement en Syrie - si on peut s'exprimer ainsi -, contrairement à la Libye, on a évité la destruction de l’État et des institutions publiques. La Russie a apporté sa contribution quand, à la demande du gouvernement légitime de Damas, elle a envoyé son aviation enrayer la menace terroriste et stopper les terroristes prêts à prendre Damas, ce qui aurait conduit à une catastrophe totale. Je souligne une nouvelle fois que pour l'instant, cette dernière a été évitée. Nous notons également que nos actions ont poussé d'autres acteurs extérieurs, y compris la coalition menée par les USA, à commencer d'agir ensemble et dans l'intérêt du principal objectif: empêcher la prise du pouvoir dans la région par les terroristes.

J'espère que notre coopération actuelle sur le front antiterroriste dans le cadre du Groupe international de soutien à la Syrie (GISS) - qui avance difficilement mais sûrement, soutenue par la grande majorité des autres pays - portera ses fruits et que ceux qui cherchent à saper ces efforts communs ne l'emporteront pas. La tendance positive en Syrie est flagrante: hormis un affaiblissement significatif des terroristes, nous avons réussi dans le même temps à proclamer un cessez-le-feu entre le gouvernement et l'opposition dite patriotique, même si certains groupes terroristes cherchent encore à rejoindre ses rangs. Il faut faire en sorte de les évincer du cessez-le-feu et de les inscrire sur la liste du "terrorisme international" destiné à être détruit. En parallèle avec la trêve, comme vous le savez, nous avons réussi à régler plus efficacement de nombreux problèmes humanitaires subis par la population syrienne et, ce qui est également important, à initier le processus de paix. Dans ce cas également, comme vous l'avez probablement vu et entendu, сertains acteurs tentent de le mettre en échec - mais nous nous y opposerons résolument. Les contacts avec nos partenaires américains, européens (le Ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault était hier à Moscou) et de la région illustrent une prise de conscience progressive de la nécessité d'empêcher l'échec de la paix en Syrie à cause des lubies géopolitiques de certains. De la Syrie dépendent beaucoup de choses dans cette grande région importante. Si nous arrivions à réaliser tout ce que nous avons convenu concernant la paix syriennne, cela aurait un effet très bénéfique sur les processus à l’œuvre dans les pays voisins.

 

 

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