Réponses du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov aux médias russes, New York, 19 septembre 2017

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Question: Que pensez-vous du déroulement de cette session de l'Assemblée générale des Nations unies, et notamment de l'intervention du Président américain Donald Trump qui a déclaré que Washington se réservait la possibilité de frapper la Corée du Nord si cela était nécessaire pour défendre les partenaires des USA?

Sergueï Lavrov: La session a commencé officiellement il y a une semaine, mais il s'agissait d'un travail d'organisation. La discussion politique a commencé aujourd'hui. Nous pourrons juger un peu plus tard de l'évolution de la session.

En ce qui concerne le discours du Président américain Donald Trump, on peut dire qu'il était marquant. Il était prévu non seulement pour le public étranger, mais également pour le public américain. J'ai noté un soutien très clair aux principes de souveraineté et d'égalité dans les affaires internationales, la déclaration selon laquelle les USA veulent être un leader donnant l'exemple, ne souhaitent pas apprendre à vivre aux autres et les forcer à suivre une voie particulière, et le fait qu'ils respectent le moyen d'existence choisi par les peuples eux-mêmes. La forme de gouvernement, si vous voulez. Je répète: c'est un constat marquant Il faut voir comment ces propos se traduiront dans la pratique.

Le président américain a déclaré que les USA condamnaient la violation de la souveraineté de l'Ukraine. Il est regrettable que l'ancienne administration, en 2014, n'ait pas tenu de tels propos quand s'est produit le coup d’État armé dans ce pays et qu'ont été piétinés les accords qui venaient d'être signés par des représentants de l'UE. Néanmoins, la situation en Ukraine doit être réglée. Il existe une approche très claire pour ce faire, fixée dans les Accords de Minsk. Nous avons parlé aujourd'hui avec nos collègues américains, un second entretien a eu lieu avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson. Nous avons réaffirmé notre attachement à ces accords précis, qui doivent être mis en œuvre dans leur totalité.

Le Président américain Donald Trump a parlé d'autres pays, outre l'Ukraine, en utilisant le terme de "pays voyou", il a notamment parlé de l'éventuelle action des USA vis-à-vis de la Corée du Nord. Nous avons une position de principe: nous ne voulons diaboliser personne, nous cherchons à comprendre le fond du problème. Certains sont préoccupés par leur sécurité, d'autres par l'établissement de relations avec leurs voisins ou encore par un conflit intérieur. Seulement, en condamnant et en menaçant, nous ne ferons qu'opposer encore plus profondément les pays que nous voulons influencer. C'est pourquoi nous préférons travailler avec tous les acteurs intéressés, les pousser au dialogue que ce soit par rapport aux conflits intérieurs dans un pays ou aux conflits tels que le problème nucléaire de la péninsule coréenne.

Il est particulièrement alarmant que vis-à-vis de l'Iran, les USA, en la personne de Donald Trump, ont confirmé leur position irréconciliable et ont fortement critiqué le plan d'action commun qui avait permis de résoudre le problème nucléaire iranien. Demain se tiendra la réunion des ministres des Six qui ont élaboré avec les Iraniens le Plan d'action global conjoint. Les six ministres (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et l'Allemagne) avec le ministre iranien des Affaires étrangères, se réuniront pour évoquer la mise en œuvre du Plan d'action global conjoint. Nous nous référerons aux appréciations professionnelles de l'AIEA dont le directeur général a confirmé plusieurs fois que l'Iran remplissait tous ses engagements de bonne foi. Nous défendrons ce document et le consensus qui a été atteint avec soulagement par toute la communauté internationale et a réellement renforcé, selon nous, la stabilité régionale et, sur un plan plus large, la sécurité internationale.

Question: Deux rencontres en trois jours ont eu lieu avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson. Quel était l'objet des pourparlers? Avez-vous évoqué le thème de la réunion de demain du Conseil de sécurité des Nations unies dans le contexte d'une éventuelle mission de casques bleus de l'Onu dans le Donbass?

Sergueï Lavrov: Il n'a pas été question, dans ces pourparlers, du fait que le sujet ukrainien serait évoqué demain au Conseil de sécurité des Nations unies. Il me semble que la discussion portera sur le maintien de la paix globalement et les approches du maintien de la paix de l'Onu.

Nous n'avons pas évoqué ce sujet lors des pourparlers. Il y a des choses à aborder, des questions importantes. Le maintien de la paix est l'un des outils les plus efficaces de l'Onu malgré tous les défauts qui existent probablement dans toute initiative. La perfection n'a pas de limites. Le maintien de la paix s'améliore en réalité, les rapports du Secrétaire général de l'Onu ont exprimé plusieurs idées intéressantes qui sont actuellement mises en œuvre.

Quoi qu'il en soit il faut analyser comment, aujourd'hui, le maintien de la paix peut être utilisé le plus efficacement possible. D'après la position des USA, trop d'argent est dépensé à ces fins. Je pense qu'il serait possible de faire des économies sur plusieurs opérations de maintien de la paix. Je ne fais pas allusion à la fermeture d'opérations de maintien de la paix partout, mais de rendre chacune d'elles plus efficace et économique sans préjudice pour l'accomplissement de leur mandat.

Pour le reste, nous avons parlé des contacts sur la Syrie. Les contacts se poursuivent entre les militaires afin de prévenir les conflits pendant la prise de Racca, d'une part, et de Deir ez-Zor de l'autre. Les militaires continuent de se concerter sur les démarches nécessaires pour ne pas porter atteinte aux objectifs de la lutte contre le terrorisme. Bien sûr, nous avons réaffirmé notre approche selon laquelle même si nous reconnaissons la réalité de la présence de la coalition américaine en Syrie, elle n'y est pas la bienvenue. Nous voyons que c'est la réalité et que cela peut être utilisé pour lutter contre le terrorisme parallèlement avec les actions menées par l'armée syrienne soutenue par l'aviation russe, qui a été officiellement invitée par le gouvernement légitime.

Quand tous les acteurs de ce processus cherchent à se focaliser sur la lutte contre Daech, c'est très pragmatique. Nous avons rappelé aujourd'hui à nos collègues américains qu'il existait encore le Front al-Nosra (ou peu importe son nom) qui est une organisation terroriste et qui doit être détruite en tant que telle. Rex Tillerson a reconnu que c'était effectivement le cas. Nous espérons que cet aveu se reflétera sur les actions sur le terrain.

La deuxième chose dont nous avons parlé est l'état de nos relations bilatérales. Nous avons noté que nos adjoints Sergueï Riabkov et Thomas Shannon s'étaient entretenus très récemment à Helsinki pour passer en revue nos relations bilatérales, et il est clair que nous devons les redresser. Ce n'est pas nous qui avons lancé cette spirale d'actions réciproques pas très positives. Nous souhaitons que nos liens bilatéraux reviennent à un état normal. Nous sommes convenus de préserver les contacts réguliers entre Sergueï Riabkov et Thomas Shannon. Ils se mettront d'accord sur leurs prochaines rencontres.

Un autre sujet concerne la stabilité stratégique, et plus précisément la mise en œuvre des traités START et FNI. Nous avons des questions à poser aux Américains, eux aussi nous expriment leurs préoccupations. Il a été convenu qu'il était nécessaire d'examiner ces questions et de lever les inquiétudes des militaires russes et américains avec l'aide des représentants de leur ministère des Affaires étrangères.

Nous avons évoqué le travail à venir en tant que médiateurs au Proche-Orient – les représentants spéciaux du Quartet se réuniront dans les jours à venir. Ici même à New York se déroulera également la rencontre de nos représentants qui s'occupent des problèmes de l'Afghanistan. L'agenda est chargé pour des raisons évidentes (la Russie et les USA sont deux pays qui peuvent influencer significativement la situation dans différentes régions du monde). La conversation d'aujourd'hui était professionnelle, sans tentative de politiser nos relations. Nous nous sommes appuyés (il m'a semblé que Rex Tillerson également) sur la nécessité d'être pragmatiques et de chercher des voies permettant de trouver des solutions dans différentes situations (dans les relations bilatérales et dans les situations de conflit).

Question: Le Sénat américain a approuvé aujourd'hui le budget contenant un amendement permettant aux USA de sortir du traité FNI. Est-ce que la Russie estime nécessaire d'y rester?

Sergueï Lavrov: Il est possible de sortir du traité sans amendement ni Congrès. C'est prévu par tout accord, y compris le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. Comme l'a déclaré le Président russe Vladimir Poutine, nous souhaitons que ce traité reste en vigueur mais, évidemment, sans aucune infraction du côté des partenaires américains. Nous soupçonnons au moins sur trois points que les Américains créent actuellement des systèmes militaires enfreignant ou pouvant enfreindre leurs engagements dans le cadre du traité. Nous avons honnêtement présenté nos préoccupations, les Américains nous présentent les leurs mais ils ne peuvent pas dire concrètement ce qui les inquiète. Quoi qu'il en soit, il faut poursuivre le dialogue. La position du Congrès reste la position du Congrès.

Question: A quel stade se trouve le projet de résolution sur l'envoi de casques bleus dans le Donbass? Le travail est-il suspendu?

Sergueï Lavrov: Le projet est actuellement tel que nous l'avons proposé initialement, avec une modification apportée après l'entretien téléphonique du Président russe Vladimir Poutine avec la Chancelière allemande Angela Merkel. On ne peut pas dire que le travail a été suspendu. Toujours, quand une résolution est présentée, les pays souhaitant apporter des propositions sur le texte sont invités à le faire. Nous avons envoyé une telle invitation à tous nos collègues, nous avons organisé un débat, mais pour l'instant nous n'avons rien entendu de concret sur notre texte. Un désaccord abstrait est exprimé, entre autres par nos partenaires ukrainiens pour des raisons évidentes. Le vice-ministre ukrainien Gueorgui Touka, chargé de ces territoires, a déclaré qu'il fallait envoyer directement sur place entre 40 000 et 60 000 soldats armés qui, selon lui, devront simplement écraser les DNR et LNR pour y instaurer un nouvel ordre piétinant les Accords de Minsk.

Notre proposition est très claire. Les casques bleus protégeront la Mission spéciale d'observation (MSO) de l'OSCE, et ce uniquement quand les observateurs rempliront des fonctions découlant des Accords de Minsk. Toute autre orientation de la mission de maintien de la paix signifierait le reniement de ces accords. C'est visiblement ce que les autorités ukrainiennes cherchent à faire.

 

 

 

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