2 septembre 201913:01

Allocution et réponses de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors d'une rencontre avec les étudiants et le corps professoral de l'Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO) du Ministère russe des Affaires étrangères à l'occasion du début de l'année scolaire, Moscou, 2 septembre 2019

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Chers amis,

Monsieur Torkounov,

Monsieur Iakovenko,

Comme l'a déclaré le recteur, nos rencontres dans l'enceinte de l'Alma mater sont depuis longtemps devenues traditionnelles et annuelles. Je voudrais avant tout féliciter les étudiants de première année qui ont intégré cet excellent établissement après avoir passé un concours très sérieux, comme cela vient d'être remarqué, non seulement en affichant de très bons résultat à l'examen national, mais également en réussissant des épreuves supplémentaires sérieuses et difficiles. Ce sont des années de travail chargé qui vous attendent, c'est pourquoi il ne faut pas se relâcher. Je suis convaincu qu'à côté des études intensives et chargées (or ici la qualité de l'enseignement est très élevée, je voudrais remarquer encore une nouvelle fois le corps enseignant) vous aurez l'occasion de bien vous reposer. Au MGIMO existent des traditions visant à renforcer l'esprit du corps étudiant, ce à quoi nous avons contribué avec Anatoli Torkounov. C'était il y a longtemps, à vrai dire, mais ces traditions vivent encore - c'est très agréable.

Vous aurez le nécessaire à votre disposition. Le MGIMO correspond à toutes les exigences du niveau mondial actuel des établissements scolaires. En 75 ans, il s'est construit la gloire et la réputation de principal centre de préparation de spécialistes internationalistes très compétents. Aujourd'hui, des milliers de diplômés du MGIMO travaillent dans différents secteurs, de la gestion publique aux entreprises, dans plusieurs pays.

Il existe des exemples isolés quand, dans littéralement un ou deux pays, le diplôme du MGIMO a cessé d'être considéré comme un laissez-passer dans la grande vie. Des diplômés de l'université subissaient des persécutions, perdaient leur travail. C'est pourquoi je note tout particulièrement le courage de nos hôtes étrangers qui ont intégré notre université. Je suis certain que quand vous reviendrez travailler dans votre pays, les années d'amitié étudiante apporteront une contribution supplémentaire aux efforts que nous entreprenons aujourd'hui pour empêcher la dérive des relations internationales vers le chaos et la confrontation. Ce n'est pas une tâche facile. Nous comptons notamment sur le potentiel des experts du MGIMO et de l'Académie diplomatique du Ministère russe des Affaires étrangères. Une nouvelle fois, je voudrais saluer le nouveau recteur de l'Académie diplomatique Alexandre Iakovenko. Un homme connu qui a occupé différents postes à responsabilités au sein de l'appareil central du Ministère russe des Affaires étrangères et à l'étranger.

Revenons au thème de notre conversation d'aujourd'hui. Aux conditions dans lesquelles la politique mondiale est sérieusement secouée, aux tendances très compliquées notamment liées à la ligne de nos collègues américains visant à faire effondrer le système garantissant la stabilité stratégique et le contrôle des armes, le retrait de l'accord sur le programme nucléaire iranien, l'ignorance des décisions du Conseil de sécurité des Nations unies sur de nombreuses questions, y compris le processus de paix au Proche-Orient. Dans ces conditions, bien évidemment, nous devions mobiliser notre potentiel intellectuel. Je répète que nous comptons sur la contribution de nos collègues du MGIMO et de l'Académie diplomatique du Ministère russe des Affaires étrangères.

La situation dans le domaine du contrôle des armes est très négative. Après le retrait des États-Unis du Traité ABM au début des années 2000, un autre instrument important, le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), a lui aussi cessé d'exister il y a littéralement deux semaines. Le sort du Traité START 3, qui expire en février 2021, est remis en question. Nous nous sommes prononcés pour que le Traité soit prolongé de cinq ans conformément à une condition prévue par ce document. Pour l'instant nous ne constatons aucune réaction claire des États-Unis. Mais nous poursuivons le travail.

Parallèlement à ces tendances particulièrement alarmantes dans le domaine du contrôle des armes, dans celui de la stabilité stratégique nous observons des tentatives des États-Unis et de leurs alliés proches visant à empêcher le progrès du processus historique objectif de formation de nouveaux centres de puissance économique, d'influence financière et politique. Les démarches de nos collègues occidentaux ne consistent même pas à ignorer ces tendances objectives, mais à lutter contre celles-ci. Bien sûr, elles ont un caractère antihistorique, visent à maintenir artificiellement la domination de l'Occident qui dure depuis plus de cinq siècles dans l'histoire contemporaine des civilisations. Ces tentatives artificielles créent une tension supplémentaire. D'autant que dans la réalisation de cette ligne les dirigeants du monde occidental ne lésinent pas sur les méthodes de concurrence déloyale, utilisent des sanctions unilatérales illégitimes, le protectionnisme sous ses formes les plus flagrantes, les guerres commerciales et ainsi de suite.

Dans leur volonté générale d'empêcher la formation d'un monde multipolaire (or ce processus est objectif, je le répète), nos collègues occidentaux tentent également de s'écarter des structures internationales légitimes, de substituer au droit international qui repose sur la Charte de l'Onu un certain "ordre basé sur des règles". Ces règles sont inventées au cas par cas en fonction de l'utilité politique. Et les exemples sont nombreux. S'il y a des questions à ce sujet je suis prêt à m'y arrêter plus en détail par la suite, pendant l'échange que nous allons avoir.

On cherche à remplacer le travail collectif au sein des structures internationales universelles reconnues et légitimes par des formules qui sortent du cadre de l'Onu, on réunit des "clubs d'intérêt", on s'entend dans un cercle restreint et ensuite on cherche à imposer le fruit de ces discussions à tous les autres membres de la communauté internationale en tant que vérité de dernière instance.

Je pense qu'aujourd'hui grandit la compréhension du fait que l'ordre promu par nos collègues occidentaux, impliquant la présence d'un centre de prise de décisions, ne peut pas être efficace par définition. Comme je l'ai dit, il ne tient pas compte de l'apparition et du renforcement de nouveaux centres mondiaux, qui ne veulent pas être des "monnaies d'échange" dans le jeu des autres. Ils sont guidés avant tout par leurs propres intérêts nationaux. Ils veulent et font preuve de leur disposition à participer activement et énergiquement à la rédaction et à la mise en œuvre de l'agenda régional et international.

La prise de conscience des changements radicaux qui s'opèrent dans le tableau géopolitique du monde contemporain s'est manifestée très récemment dans un discours très marquant du Président français Emmanuel Macron pendant sa rencontre avec les ambassadeurs français, qui a directement annoncé la fin de l'hégémonie occidentale dans les relations internationales et la nécessité de mettre en place un travail collectif avec la participation de la Russie, de la Chine et d'autres grands pays du monde actuel. Bien sûr, nous ne pouvons que saluer de telles propositions et initiatives, le plus important étant qu'elles se matérialisent dans des affaires pratiques, aident à établir un dialogue équitable basé sur le respect mutuel et la culture du consensus visant à déboucher sur des accords concrets.

La Russie est la plus grande puissance eurasiatique. Nous continuerons de contribuer au renforcement de la sécurité régionale et internationale dans toutes ses dimensions: militaire, politique, économique, énergétique et autres. Nous travaillerons pour éviter la présence entre nous de lignes de démarcation qui, malheureusement, après la Guerre froide, contrairement à toutes les promesses, n'ont pas disparu en Europe et se maintiennent, se déplacent de plus en plus près de nos frontières, et par endroits deviennent même plus profondes.

Nous continuerons de défendre les valeurs de la Charte de l'Onu, d'utiliser activement notre position de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, nous utiliserons activement l'Assemblée générale des Nations unies et d'autres organes de cette organisation mondiale, ainsi que les capacités des structures comme le G20, les Brics et l'OCS. En leur sein les décisions ne sont pas imposées par les "camarades aînés" mais sont adoptées sur la base d'un consensus établi.

Parmi nos priorités: le renforcement des bases juridiques de la communication internationale. J'ai déjà dit qu'elles subissaient de très sérieuses attaques et épreuves. Nous défendrons les normes fondamentales du droit international, y compris l'égalité souveraine de tous les États, l'inadmissibilité de toute ingérence dans les affaires intérieures, la nécessité d'un règlement pacifique des litiges, l'inadmissibilité de l'usage de la force ou de la menace par la force, la nécessité de respecter le droit de choisir sa voie de développement qui appartient en propre à tous les États membres de l'Onu. Sur la base d'une telle compréhension nous sommes toujours prêts à chercher des accords basés sur un équilibre des intérêts. En présence d'une bonne volonté des partenaires, c'est toujours possible. Bien évidemment, il faut examiner les voies vers la promotion de telles tâches concrètement, tout comme une autre tâche prioritaire qu'est la nécessité de comprendre ce qui se passe dans le domaine de la stabilité stratégique et du contrôle des armements, comme je l'ai mentionné plus tôt, et chercher à trouver un modèle d'actions qui garantirait au maximum les intérêts de la Fédération de Russie, notamment par rapport aux aspects internationaux de ce problème et à la nécessité de comprendre dans quelle mesure le dialogue est réel dans cette situation.

Je répète que nous comptons sur l'expertise de nos collègues du MGIMO et de l'Académie diplomatique du Ministère russe des Affaires étrangères. Nous nous appuierons activement, comme par le passé et encore aujourd'hui, sur votre potentiel scientifique et créativité lors de l'élaboration des initiatives en politique étrangère. Nous saluons ce genre d'initiatives.

Bien sûr, nous poursuivrons l'interaction avec nos alliés et voisins dans le cadre de l'OTSC, de la CEI et de l'Union économique eurasiatique (UEE). Je répète: nous faisons tout pour défendre nos intérêts nationaux. Nous sommes toujours ouverts à un dialogue équitable avec les partenaires occidentaux dans des formats divers et variés. Notre objectif doit être commun: empêcher la dérive de la situation internationale vers le chaos. Dans l'idéal, nous voulons évidemment la réalisation pratique des déclarations politiques adoptées ces trente dernières années dans le cadre de l'OSCE pour la création dans la région euro-atlantique et eurasiatique d'une architecture mise à jour de paix, de sécurité égale et indivisible et de large coopération économique. La demande d'un tel travail existe. Cela s'est clairement confirmé durant la récente visite du Président russe Vladimir Poutine en République française et en particulier lors de son entretien avec le Président français Emmanuel Macron au fort de Brégançon.

Reste d'actualité la tâche d'élaborer de telles approches de notre architecture commune sans leaders ni suiveurs, où tout le monde verra que ses intérêts sont garantis de manière fiable. Un pas important serait fait dans ce sens avec la mise en œuvre de l'initiative du Président russe Vladimir Poutine pour la création d'un Grand partenariat eurasiatique avec la participation de tous les pays situés sur notre continent eurasiatique commun  sans exception, que ce soit les membres de l'UEE, de l'OCS ou de l'ANASE. A terme, si un tel intérêt était exprimé, ce processus devra également être ouvert aux pays membres de l'Union européenne. Je pense que la réalisation successive de cette approche globale, qui n'est pas préalablement programmée et est appelée à être réalisée à mesure que les pays membres y verront un avantage pour eux, aidera à garantir la croissance progressive des économies nationales tout en renforçant la prévisibilité et la stabilité sur de vastes territoires de Lisbonne à Jakarta.

Je voudrais m'arrêter là et passer à la partie interactive de notre échange. Je suis prêt à répondre à vos questions.

Question: Y a-t-il aujourd'hui des raisons d'estimer positivement les perspectives de la mise en œuvre des conditions du Plan d'action global commun pour le programme nucléaire iranien? Est-ce que la communauté internationale possède des options alternatives pour régler cette crise?

Sergueï Lavrov: Bien sûr, la situation est alarmante. Le Plan d'action entré en vigueur en 2015 était qualifié par tous les acteurs de la communauté internationale sans exception d'exploit remarquable de la diplomatie internationale des dernières décennies non seulement du point de vue de l'apaisement de la situation autour de l'Iran et dans le Golfe, mais également pour son importance du point de vue du renforcement du régime de non-prolifération de l'arme nucléaire. Quand les États-Unis ont cessé unilatéralement de respecter cet accord, tout le monde a été sérieusement préoccupé. Mais les États-Unis ne se sont pas arrêtés là. Ils ont interdit à tous les autres pays de remplir le Plan d'action, alors qu'il avait été approuvé par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies et était donc obligatoire pour tous les membres de l'Organisation.

Cette situation a engendré une crise parce que ce plan était basé sur un équilibre des intérêts, des concessions. C'était un grand compromis garantissant notamment le droit de l'Iran à enrichir de l'uranium dans des limites connues pour son programme énergétique nucléaire et de produire une certaine quantité d'eau lourde. Mais surtout, cet accord incluait le droit inaliénable de l'Iran à commercer avec le monde extérieur, notamment avec son pétrole, et de recevoir les revenus appropriés de ces ventes. Quand les États-Unis ont interdit à tout le monde d'acheter du pétrole iranien et d'effectuer toute transaction bancaire en dollars pour payer les produits exportés d'Iran, la grande majorité des pays (avant tout des compagnies) s'est retrouvée dans une situation difficile. Ils dépendent du marché américain, du dollar, qui perd sa réputation aux yeux de la communauté mondiale à cause de ces actions. Washington a évidemment sapé les positions du dollar en tant que monnaie de paiement mondiale non seulement par ses décisions vis-à-vis de l'Iran, mais également par d'autres sanctions interdisant les paiements en dollars dans tel ou tel pays où se trouvait un gouvernement indésirable pour les Américains. En disant cela, je souligne de nouveau que la Russie, tout comme d'autres acteurs de l'accord sur le programme nucléaire iranien, réaffirme immuablement son attachement à celui-ci. Nous avons organisé deux réunions l'an dernier au niveau des ministres des Affaires étrangères des pays membres de ce programme sans les États-Unis, nous avons mis au point des accords dans lesquels les Européens se sont engagés à mettre au point et à lancer un mécanisme permettant d'effectuer des transactions avec l'Iran en contournant les canaux contrôlés par les Américains. Ce mécanisme n'a pas encore été lancé.

J'ai déjà mentionné les initiatives du Président français Emmanuel Macron évoquées avec le Président russe Vladimir Poutine au fort de Brégançon il y a deux semaines. L'une d'elles visait à surmonter la crise autour de la mise en œuvre du Plan d'action. Vous pouvez prendre connaissance des détails dans les médias - je ne vais pas m'arrêter en détail sur ce point. Ce processus est en cours et je ne veux pas faire de prévisions maintenant. Nous espérons que les actions de la France et de son Président apporteront un résultat. Le Président russe Vladimir Poutine a soutenu le sens de l'idée partagée avec lui par Emmanuel Macron. Juste après notre rencontre, je vais recevoir le Ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif. Pendant ces pourparlers nous comprendrons mieux à quel point il est réaliste d'obtenir des résultats grâce aux initiatives avancées par le Président français.

Question: Des correspondants de médias russes font souvent l'objet de discriminations de la part des autorités françaises. Quelle est la situation actuelle avec les journalistes de RT France et de Sputnik France?

Sergueï Lavrov: La situation ne suscite pas beaucoup d'optimisme. Si rien n'a changé ces deux derniers jours, les correspondants de RT France et de Sputnik à Paris restent privés d'accréditation à l’Élysée. J'ai soulevé cette question pendant la visite du Président russe Vladimir Poutine en France. Nous avons eu un entretien à part avec le Ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, ainsi qu'avec le conseiller diplomatique du Président français Emmanuel Bonne. J'ai réaffirmé qu'une telle attitude envers les journalistes était contraire à toutes les normes du comportement civilisé et aux accords adoptés à de multiples reprises, notamment dans le cadre de l'OSCE. Ils stipulent que tous les citoyens de tout pays de l'organisation ont le droit à un accès sans obstacles à l'information, qu'elle provienne aussi bien du pays du citoyen que de l'étranger.  Conformément à ces documents politiques de l'OSCE, les États se sont engagés à ne causer aucun obstacle au flux libre de l'information. Malheureusement, nos collègues occidentaux, qui sont si sensibles à la situation relative à la régulation des processus démocratiques conformément à la loi chez nous, entreprennent des démarches dans le sens opposé. La France a adopté il y a quelques temps une loi relative aux élections et à leur couverture, qui permet de recourir à une procédure judiciaire accélérée avec la participation d'un seul juge, sans représentants de la défense, pour prendre une décision en 48 heures visant à interdire à tel ou tel média de couvrir la campagne électorale en France si le régulateur décidait, sans explication, que cette couverture s'accompagnait d'une ingérence dans les affaires intérieures. C'est une procédure très opaque. Cette loi a suscité de vives critiques en France même. J'espère qu'à présent, l'Assemblée nationale française examinera des démarches qui permettront à ce pays démocratique de ne pas recourir à de telles méthodes non démocratiques.

De tels problèmes n'arrivent pas qu'en France. Récemment, Londres a accueilli une "Conférence mondiale sur la liberté de la presse" dont l'accès a été refusé à RT, et à laquelle les représentants officiels russes ont été invités à un niveau qui ne correspond pas aux principes d'équité et d'examen démocratique des problèmes. Nous soulevons ces questions au Conseil de l'Europe et à l'OSCE. Je voudrais noter positivement que ces derniers temps, le Représentant de l'OSCE pour la liberté des médias Harlem Désir (qui est Français, d'ailleurs) a commencé à accorder davantage d'attention à la nécessité de garantir un examen des situations dans différents pays membres de l'OSCE sur un pied d'égalité. Mais il reste encore du travail.

Question: A quelles questions de l'agenda international relatif aux droits de l'homme la Russie compte-t-elle accorder le plus d'attention dans le cadre de l'activité du Conseil des droits de l'homme des Nations unies (CDH) en 2021-2023?

Sergueï Lavrov: Nous devons d'abord intégrer le CDH de l'Onu, car actuellement nous n'en sommes pas membres. Nous menons une campagne active pour garantir notre élection pour la période 2021-2023. Mais en tant qu'observateurs, que nous sommes actuellement, nous avons suffisamment de possibilités pour participer aux réunions du Conseil, travailler avec les délégations, promouvoir nos initiatives.

Au Conseil des droits de l'homme de l'Onu, tout comme au sein d'autres structures internationales chargées de cette question, avant tout à l'OSCE et au Conseil de l'Europe, nous promouvons de manière conséquente, notamment l'an dernier et cette année, le thème de la garantie des droits des minorités nationales - leurs droits linguistiques, religieux et autres. L'attention que nous portons à ce thème fait suite aux actions du gouvernement précédent de l'Ukraine, du régime de Piotr Porochenko. Avec le soutien de son administration, le Parlement a adopté une série de lois qui violent grossièrement non seulement les engagements internationaux de l'Ukraine pour la garantie des droits des minorités nationales, mais également la Constitution ukrainienne. Cela concerne la loi sur l'éducation, la loi sur la langue ukrainienne comme nationale, dans laquelle, au fond, sont grossièrement discriminées toutes les langues des minorités nationales par rapport à l'ukrainien. En réponse à la critique du Conseil de l'Europe et d'autres structures des droits de l'homme en Europe et à l'Onu, le gouvernement ukrainien, sous Piotr Porochenko, a commencé à déclarer que ces lois seraient accompagnées de termes additionnels qui en excluraient les langues de l'UE. Si c'était le cas, alors le russe deviendrait l'unique langue discriminée par ces lois. De ce fait, nous avons appelé nos collègues de l'UE à ne pas examiner les déclarations provocatrices de ce genre, ayant un seul objectif: littéralement "acheter" les Européens, satisfaire leurs préoccupations pour le hongrois, le roumain et le polonais en Ukraine, et ainsi "s'en laver les mains" en laissant le russe - langue principale parlée par des millions d'Ukrainiens (hormis l'ukrainien) - dans une situation discriminatoire. Nous ferons avancer les initiatives à ce sujet dans le cadre de l'Assemblée générale des Nations unies, de la Troisième Commission chargée des droits de l'homme, du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'OSCE et, dans l'ensemble, dans le cadre de l'OSCE. En ce qui concerne le Conseil des droits de l'homme de l'Onu pour 2021-2023, j'espère que d'ici là le problème sera réglé, car il est urgent. Mais si cela était nécessaire, au CDH également, quand nous y serons élus, ce thème sera une priorité pour nous.

Question: Plusieurs experts sont d'avis que la création du Comité constitutionnel sur la Syrie, malgré toute l'importance de cet événement, n'est pas un gage de succès. D'après vous, quelles démarches doivent être entreprises pour le fonctionnement le plus efficace possible de cet organe?

Sergueï Lavrov: Le Comité constitutionnel est appelé à lancer la mise en œuvre d'une condition très importante de la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies, à savoir lancer la réforme constitutionnelle. Comme tous les autres pays sans exception, nous sommes certains que cela fait partie intégrante des efforts pour le règlement durable de la crise syrienne. Malheureusement, tout le monde n'apprécie pas le fait que la formation du Comité constitutionnel a été initiée, avant tout, par le "trio d'Astana", sur la proposition duquel a été réuni le Congrès du dialogue national syrien à Sotchi en février 2018. C'est ce dernier qui a donné le départ aux efforts pour la création du Comité constitutionnel, qui a défini les principes de sa formation. Les décisions du Congrès ont été approuvées par l'Onu. Certains pays placent dans les efforts autour de la crise syrienne non pas la tâche d'apaiser la situation, de garantir la souveraineté de la Syrie, le droit de son peuple à disposer de lui-même, mais une opportunité de poursuivre des jeux géopolitiques. Si nos collègues occidentaux étaient guidés par des objectifs correspondant davantage aux intérêts du règlement, le Comité constitutionnel aurait commencé à travailler encore fin 2018-début 2019. Malgré les obstacles artificiels, avec nos partenaires du format d'Astana, la Turquie et l'Iran, nous faisons tout pour trouver une composition du Comité constitutionnel qui conviendrait à tous. Il reste littéralement un ou deux noms. Honnêtement, il est ridicule de s'accrocher à un ou deux noms sur 150 dans une situation où la prise de décisions dans ce genre de comité (c'est déjà convenu) sera basée sur le consensus ou, dans l'impossibilité d'y parvenir, sur la nécessité d'obtenir 75% des voix. Autrement dit, tout membre du Comité constitutionnel - la partie gouvernementale, la partie de l'opposition et de la société civile pourront bloquer des décisions indésirables. Dans cette situation il n'est pas très sérieux de s'accrocher à un ou deux noms.

Vous avez dit que la création du Comité constitutionnel, selon certains experts, n'était pas un gage de succès. Je suis d'accord avec vous. Mais tant que nous n'entamerons pas le travail, nous ne comprendrons pas dans quelle mesure ce comité pourra avancer dans l'élaboration d'une version de la réforme constitutionnelle acceptable pour tous les Syriens. Celui qui ne fait rien ne se trompe jamais. Celui qui a peur d'entreprendre des démarches importantes concrètes n'atteindra aucun résultat. Et, en l'occurrence, il ne faut pas avoir peur parce que c'est prévu par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, et il faut la remplir.

Question: Que pensez-vous du travail pour la mobilisation des efforts internationaux visant à contribuer au retour des réfugiés et des déplacés internes syriens? A quelles difficultés ce processus est-il confronté? Comment peut-on les surmonter?

Sergueï Lavrov: Si l'on parle des tâches concrètes dont l'accomplissement contribue au retour des réfugiés, les difficultés résident avant tout dans l'attention insuffisante de la plupart de pays occidentaux pour la création, sur le terrain, de conditions favorables au retour des réfugiés et des déplacés internes. En fait, nous sommes les seuls à le faire, avec, dans une certaine mesure, nos collègues indiens et nos partenaires chinois. Mais l'Occident refuse catégoriquement d'investir dans la création des conditions pour assurer une vie normale afin que les citoyens syriens puissent revenir dans leur foyer, sous prétexte qu'ils ne peuvent pas engager de telles actions tant qu'il n'y aura pas de clarté au sujet du processus de paix. Quand il commencera et progressera, ils promettent alors de réfléchir à comment s'investir ou ne pas s'investir dans la création de l'infrastructure pour le retour de ceux qui ont été forcés de quitter leur foyer. Sachant qu'ils définissent intentionnellement les critères du progrès de manière assez floue pour pouvoir continuer de manipuler ce thème. Nous jugeons cette approche erronée et préconçue. Il existe plusieurs bons exemples. Premièrement, ils disent: "Nous ne pouvons pas investir de l'argent parce que cela signifierait contribuer au développement économique de la Syrie, or c'est interdit tant que l'issue du processus de paix ne sera pas claire. C'est interdit par les décisions de l'UE qui, vous comprendrez, sont également unilatérales et très discutables". Mais il ne s'agit pas de la création d'usines ou d'autres sites industriels, mais de garantir dans les zones d'habitation, de manière élémentaire, des toits au-dessus de la tête, l'alimentation en eau, en électricité, des services médicaux et éducatifs élémentaires. Rien d'autre. Cela s'inscrit parfaitement dans les critères de l'aide humanitaire, qui n'est pas interdite, même par les décisions de l'UE.

Un autre exemple: sur la rive Est de l'Euphrate, qui n'est pas contrôlée par le gouvernement syrien, travaillent activement les Américains qui cherchent à jouer la "carte kurde", ce qui suscite forcément le mécontentement de la Turquie. Des négociations se déroulent entre les Turcs et les Américains pour que les Kurdes ne s'installent pas, comme le souhaitent les Américains, sur les territoires où vivaient traditionnellement des tribus arabes. Il y a là un entremêlement très complexe de contradictions. Mais sur la rive Est de l'Euphrate, les Américains, non seulement, n'empêchent pas les investissements d'autres pays dans la création de l'infrastructure, mais ils stimulent de tels investissements. Nous y percevons l'intention de soumettre à des épreuves et de remettre en question l'intégrité territoriale de la Syrie. Cette attitude clairement basée sur des doubles standards ne contribue pas aux efforts pour remplir les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.

Le troisième point, qui caractérise également la position de l'Occident causant des problèmes pour le retour de réfugiés, est qu'il y a quelques mois Bruxelles a accueilli une nouvelle conférence pour l'aide aux réfugiés syriens, où il a été annoncé que les pays participants étaient prêts à allouer des cotisations volontaires d'un total de 7 milliards d'euros. Mais la grande part de ces engagements vise à aider les pays sur le territoire desquels se trouvent des millions de réfugiés syriens. Non pas pour la création des conditions pour leur retour, mais pour leur emménagement dans des camps de réfugiés en Turquie, en Jordanie, au Liban - en d'autres termes pour maintenir une situation où les réfugiés syriens restent dans des camps en dehors de leur pays. Quelle est la raison d'une orientation aussi étrange des ressources? Peut-être les collègues occidentaux, qui devraient, avec les autres, remplir la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies prévoyant des élections, voudraient maintenir un nombre maximal de réfugiés dans des camps à l'étranger dans l'espoir qu'ils y votent de manière "plus juste" du point de vue de l'Occident. Je ne dis pas que c'est le cas, mais cela pourrait être l'une des raisons parce qu'il est très difficile d'en trouver une autre. Mais si c'est le cas, alors une nouvelle fois l'objectif du règlement est remplacé par un jeu géopolitique visant le fameux changement de régime. L'Occident a recouru à cette méthode à plusieurs reprises et continue de le faire. J'espère que l'échec de toutes les tentatives précédentes de créer de telles révolutions dans la région par le biais d'une ingérence extérieure servira de leçon pour que l'Occident change tout de même sa position. De nombreux pays comprennent que le problème des réfugiés doit être réglé rapidement. Nous sommes prêts. La Russie contribue activement au retour des réfugiés en Syrie, notamment du Liban et de Jordanie. Nos militaires qui s'y trouvent sur invitation du gouvernement légitime et du Président Bachar al-Assad participent activement à la préparation des conditions nécessaires dans les communes concernées. Nous informons les réfugiés à l'étranger que ces territoires concrets sont tout à fait prêts pour le retour. Le nombre de personnes revenant du Liban et de Jordanie est assez élevé - plus de mille par jour. Depuis juillet 2018, près de 400.000 personnes sont revenues en Syrie. En prenant toute la période du conflit, qui perdure depuis 2011, près de 1,5 million de réfugiés sont revenus. C'est pourquoi les discussions sur le fait que le gouvernement syrien ne créerait pas les conditions suffisantes pour cela sont politisées et préconçues. Nos collègues occidentaux ont formulé des reproches concrets concernant certaines lois adoptées en Syrie qui concernaient les droits de propriété des personnes de retour, ainsi que les critères selon lesquels ils pouvaient ou non être appelés pour servir dans l'armée, et bien d'autres questions. Sur tous les thèmes qui suscitent des questions auprès des structures internationales en charge des réfugiés, nous nous sommes adressés au gouvernement syrien, et tous les souhaits et remarques ont été pris en compte dans les documents adoptés. S'il existe encore des facteurs nécessaires pour que les réfugiés reviennent plus activement, nous travaillerons avec le gouvernement syrien en contact avec le Haut-Commissariat de l'Onu pour les réfugiés.

Question: Avec l'évolution des technologies de l'information et de la communication, les compagnies et les États ont pour objectif prioritaire de garantir la sécurité dans le secteur aussi bien militaire que civil. Chaque Etat construit sa propre tactique et stratégie en matière de cybersécurité.Nous comprenons également que les cyberguerres entre les pays sont constantes, comme l'ont montré plusieurs fois nos partenaires internationaux. Mais les cybercriminels et les cyberterroristes, indépendamment de leur nationalité, sont un problème général global. Est-il d'actualité, d'après vous, d'évoquer la formation réelle d'un régime mondial de sécurité informatique? A quelles contradictions sont confrontés les États dans la coopération sur cette question?

Sergueï Lavrov: C'est un sujet très sensible. Il ne date pas d'hier. En deux ans, il s'est significativement aggravé dans le contexte des tentatives d'accuser, notamment la Fédération de Russie, de piratage de sites américains dans le contexte de la dernière élection présidentielle en date aux États-Unis. Aucune des accusations n'a été appuyée par la moindre confirmation convaincante, mais ce mythe continue de circuler dans les médias occidentaux et américains, d'être soulevé dans les discours de certains politiciens occidentaux. Tout cela se déroule alors même que nous avons proposé à de nombreuses reprises de créer des groupes de travail pour examiner en détail les réclamations concrètes réciproques avec chaque pays occidental qui exprime de telles craintes dans le cadre des relations entre la Russie et l'Occident, que ce soit l'UE, l'Otan ou d'autres structures. Nous avons également des raisons, qui sont bien plus solides, de soupçonner que les collègues occidentaux accordent une attention particulière à nos sites. Cela s'est manifesté plusieurs fois. Les représentants de la Banque centrale de Russie, de Sberbank et d'autres structures publiques en ont parlé.

Il y a plusieurs années, la Russie a été le premier pays à soulever à l'Onu le problème de la sécurité informatique internationale, du point de vue de l'impact des technologies de l'information sur la garantie de la sécurité militaro-politique de chaque État membre. Ces discussions se déroulaient avec plus ou moins de succès. A une certaine étape nos collègues occidentaux exprimaient l'inutilité d'évoquer ce thème qui pourrait, soi-disant, être tout à fait régulé par le droit international en vigueur. Nous ne le pensions pas et avons cité des exemples concrets. A un moment donné, il y a trois ou quatre ans, il y avait un consensus pour l'adoption d'une résolution à ce sujet. Un groupe d'experts gouvernementaux a été créé. Il a présenté un bon rapport et a suggéré des axes de travail à l'Onu afin d'élaborer des règles de comportement responsable dans l'espace de l'information et de la communication. L'an dernier, pendant la 73e session de l'Assemblée générale des Nations unies, nos collègues américains, avec le soutien de leurs alliés les plus proches, ont commencé à exprimer des objections contre la poursuite de ce travail. L'argument invoqué était très simple et primitif: la Russie s'ingérerait partout dans les élections et d'autres processus politiques dans les pays occidentaux, chercherait à camoufler sa ligne peu attrayante en proposant des résolutions justes et nobles à l'Onu. S'il y a des thèmes à aborder, il faut s'asseoir et discuter, et il n'est pas sérieux d'accuser un autre de manière infondée de plans inexistants. Malgré tout, la résolution en question, qui proposait un ensemble de règles de comportement responsable des États dans l'espace de l'information, a été adoptée par la grande majorité des voix. Conformément à celle-ci a été créé un groupe de travail de l'Assemblée générale des Nations unies, qui peut être rejoint par tous les États membres - c'est ce qu'on appelle un groupe de travail ouvert. Il examinera le fond des propositions de la Russie soutenues par tous les États de l'OCS pour la création de règles de comportement responsable dans l'espace de l'information. En parallèle a été adoptée une résolution à l'initiative des États-Unis, qui implique la création d'un groupe d'experts limité. Les tâches de ce groupe consistent à déterminer dans quelle mesure les normes actuelles du droit international peuvent être utilisées pour réguler le cyberespace. J'ai déjà mentionné que nous pensions que cela nécessitait des actes normatifs universels supplémentaires. L'Occident tente de convaincre tous les autres qu'il est inutile de faire quoi que ce soit pour réguler ce secteur.

Vous avez également mentionné la cybercriminalité et le cyberterrorisme. Oui, outre les questions liées à la sécurité des États, ce problème est également très pertinent. Nous attirons l'attention sur ce point. A notre initiative a été adoptée une autre résolution de l'Assemblée générale des Nations unies consacrée à la cybercriminalité - le terrorisme, le trafic de drogue, le blanchiment d'argent et d'autres formes de violations de la loi. Cette résolution a invité tous les pays à exprimer leur avis au Secrétaire général de l'Onu pour savoir comment établir au mieux le contrôle de ce problème.

En principe, sur un plan plus large, bien avant le début de ces processus à l'Assemblée générale des Nations unies, la Russie et d'autres partenaires de l'Union internationale des télécommunications a proposé à l'Union de s'occuper de la régulation de l'internet. Vous comprenez ce dont il s'agit. Nous sommes certains que les formes et les méthodes de régulation de l'internet doivent être accessibles, transparentes et claires pour tous les pays. Personne ne doit avoir le monopole du droit de réguler la toile mondiale. Pour l'instant, cette question fait l'objet de débats. Il est évident qu'il existe un petit groupe de pays qui s'oppose à ces discussions, mais elles se poursuivent. C'est un axe très important de notre diplomatie.

Question: Quel conseil a eu le plus de valeur, d'utilité, dans votre vie?

Sergueï Lavrov: Je ne peux pas, à cet instant, extraire un épisode en particulier des conseils, demandes et leçons de morale qui m'ont particulièrement aidé dans la vie. Restez toujours honnête. Le plus important, ne trahir personne dans la vie - ni au travail ni dans les relations avec vos camarades. Le reste: apprendre, apprendre et apprendre.

Question: Le 24 octobre, Sotchi accueillera le sommet Russie-Afrique. Il s'agit de la première activité de ce niveau de toute l'histoire des relations entre la Russie et l'Afrique. Faut-il s'attendre à une percée significative dans les relations entre la Russie et les pays de cette région?

Sergueï Lavrov: En fait, vous avez formulé la réponse. Il s'agit effectivement du premier sommet Russie-Afrique de l'histoire. Nous entretenions des relations très étroites, d'alliés en grande partie, avec la plupart des pays africains pendant la décolonisation de l'Afrique. L'Union soviétique a été l'initiateur de ces processus à l'Onu. Nous célébrons les dates-anniversaires relatives à cette époque, aussi bien consacrées à la libération de chaque pays d'Afrique qu'à l'adoption d'un document charnière de l'Assemblée générale des Nations unies: la Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux. Des politiciens et des juristes continuent de s'y référer, notamment les juges de la Cour internationale de justice de l'Onu, en notant qu'il existe encore quelques territoires qui n'ont pas été libérés par les colonisateurs conformément à la Déclaration susmentionnée. Pour des raisons évidentes, quand l'Union soviétique a cessé d'exister, la Russie s'est retrouvée dans une toute nouvelle situation: 25 millions de Russes se sont retrouvés d'un coup à l'étranger, nous n'avions pas de frontières aménagées avec nos voisins parce que c'était un État commun, il y avait des dettes financières colossales et bien d'autres problèmes. Les relations avec de nombreux pays étrangers sont en effet passées au second plan par rapport aux tâches auxquelles devait faire face le pays pour préserver sa structure étatique. A mesure que nous retrouvions notre structure étatique, la dirigeabilité du pays, le secteur social, que l'économie a commencé à se développer et que les entreprises russes ont commencé à s'intéresser aux projets intéressants pour le pays à l'étranger, nous avons commencé à revenir en Afrique. Ce processus est à l’œuvre depuis quinze ans. Ce retour s'est incarné dans le rétablissement d'un dialogue politique très étroit, qui était resté à un niveau stratégique et amical, ainsi que dans les liens sociaux, culturels et éducatifs: 15 000 Africains étudient actuellement en Fédération de Russie, dont environ un tiers avec des bourses accordées par le gouvernement russe. Bien évidemment, ce retour concerne également le secteur économique. Nos partenaires africains souhaitent que les entreprises russes travaillent plus activement dans leurs pays respectifs. Cela garantit une plus large concurrence entre les compagnies des pays occidentaux, de la Chine et de la Russie. Dans les conditions d'une telle concurrence dans le secteur de l'exploitation des ressources minérales de l'Afrique, il est plus facile et bon marché pour les collègues africains de se choisir des partenaires.

Nous essayons toujours - et nous incitons nos compagnies à adopter un tel comportement - de mener les affaires de manière à prendre en compte les objectifs de développement des économies nationales des pays d'Afrique. Cela concerne l'exploitation des hydrocarbures et d'autres ressources minérales, de l'énergie, notamment nucléaire. Nous évoquons de tels projets avec plusieurs pays d'Afrique.

Dans l'ensemble, nous sommes certes loin des chiffres absolus caractérisant le commerce et la coopération d'investissement des pays africains, disons, avec la République populaire de Chine (RPC). Mais en un an nos échanges ont augmenté de 17% (c'est une augmentation conséquente) pour dépasser 20 milliards de dollars. Et ils continuent d'augmenter.

Afin de refléter et d'affirmer toutes ces tendances pour établir les plans de développement de notre partenariat avec les pays africains, le Président russe Vladimir Poutine a proposé l'an dernier, lors du sommet des Brics à Johannesbourg, l'initiative d'organiser le sommet Russie-Afrique. Cette initiative a été activement soutenue. Elle sera réalisée sous la coprésidence des dirigeants de la Russie et de l’Égypte, parce que cette année l’Égypte préside l'Union africaine. Plus de 40 chefs d’État et de gouvernement, les dirigeants de 8 organisations régionales et sous-régionales du continent africain et le président de la Banque africaine d’exportation et d’importation (Afreximbank) ont déjà confirmé leur participation au sommet russo-africain à Sotchi. Le sommet sera précédé par un sommet économique où les chefs d’État et de gouvernement organiseront des discussions avec des dirigeants de compagnies russes et africaines. Puis se tiendra un sommet au niveau politique, le 24 octobre. Les documents sont en cours de préparation. Ils seront évoqués à l'issue des négociations.

Je pense que c'est effectivement un événement très important qui résumera l'étape actuelle de notre partenariat et prévoira des solutions pour l'approfondir dans tous les domaines.

Question: Est-ce que le retrait des États-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) pourrait entraîner l'effondrement total de l'architecture actuelle de maintien de la stabilité stratégique dans le monde? Quelles démarches seront entreprises par la Russie dans ce contexte?

Sergueï Lavrov: C'est déjà un fait établi: les États-Unis ont brisé le Traité ABM et à présent le Traité FNI sous de faux prétextes. Les États-Unis ont déjà testé un missile sol-sol de moyenne portée en utilisant un vecteur qui, selon leurs affirmations, n'était capable que de tirer des antimissiles - alors que nous disions le contraire. Les Américains ont confirmé que nous avions raison. Ces actions montrent qu'ils n'ont pas l'intention de revenir à ce Traité. Des exigences et des conditions préalables sont avancées, des discussions sont en cours pour décider ce qui doit être fait avec les missiles de courte et de moyenne portée. La principale condition préalable est la participation de la Chine à ces futures négociations. La Chine a déclaré que l'envergure de son potentiel nucléaire était incomparable à celui de la Russie et des États-Unis, c'est pourquoi sa participation ne pouvait pas être soutenue. Mais les Américains continuent de de le dire, nous demandent de persuader la Chine. Nous ne le ferons pas. Si les États-Unis obtenaient l'accord de la Chine, alors nous serions prêts à en parler. Mais je trouve que forcer Pékin contre sa volonté est injuste et incorrect.

Il existe d'autres puissances nucléaires. Comme l'a déclaré plusieurs fois le Président russe Vladimir Poutine, nous sommes prêts à nous rencontrer dans n'importe quel format. Quoi qu'il en soit, le format du quintet nucléaire fait partie des principaux. Nous travaillons quotidiennement ensemble à l'Onu, dans d'autres capitales. En fonction de l'accord des pays concernés, nous sommes prêts à nous rencontrer dans n'importe quel format. Je rappelle que malgré la destruction par les États-Unis du Traité FNI, nous avons fait un geste politique très important. Vladimir Poutine a dit que le Traité n'existait plus, mais que nous agirons de manière symétrique. Si les États-Unis lançaient l'élaboration de moyens appropriés, nous nous réserverions le droit de faire de même. S'ils organisaient des essais, nous aurions le même droit. Mais en même temps le Président a souligné que nous ne déploierions pas de tels missiles de courte et de moyenne portée dans des régions du monde où ne seraient pas déployés des systèmes américains. Si les États-Unis s'abstenaient d'en déployer en Europe ou en Asie, nous n'entreprendrions pas de telles démarches. C'est une proposition sérieuse, un moratoire dont nous avons informé les membres de l'Otan. Nous leur avons proposé de se joindre collectivement à ce moratoire. Ils n'ont pas encore accepté.

En ce qui concerne la suspension du Traité FNI, est-ce que cela signifie un effondrement total du contrôle des armes, en d'autres termes le Traité de réduction des armes stratégiques (START 3) de 2010, qui expire en février 2021, et dont le prolongement de cinq ans a déjà été prôné par la Fédération de Russie? Nous attendons une réaction de Washington. Le Président russe Vladimir Poutine en a parlé avec le Président américain Donald Trump quand ils se sont rencontrés à Osaka au sommet du G20 en juin dernier. Nous n'avons pas encore obtenu de réaction. Des questions se posent concernant l'accomplissement du Traité à l'heure actuelle. Je pense que le dialogue sur ce thème important est nécessaire dans tous les cas. Nous préférerions que ce dialogue soit principalement orienté sur sa prolongation de cinq ans.

Question: J'écris pour Mejdounarodnik, le journal des étudiants du MGIMO. Cette année, les enfants du XXIe siècle, ceux qui sont nés en 2001, sont pour la première fois entrés au MGIMO. La donne des relations internationales pourrait-elle, selon vous, changer avec l'arrivée de la nouvelle génération de diplomates? Ou les offenses du passé et les querelles avec d'autres pays vont-elles persister?

Sergueï Lavrov: Anatoli Torkounov et moi avons nous aussi écrit pour le Mejnoudarodnik, même si ce journal n'était pas à l'époque imprimé, mais dessiné. Nous étalions littéralement une dizaine de feuilles de papier Watman, peignions avec de la gouache ou de l'encre, écrivions manuellement les articles, des petites poèmes et des chansons, dessinions des caricatures. Merci de prolonger la vie du Mejdounarodnik. Il s'agit d'une très bonne chose pour les étudiants.

En ce qui concerne les enfants du nouveau siècle et l'influence éventuelle de leur arrivée dans la vie universitaire, et ensuite dans la politique, les affaires et d'autres sphères de la vie sur les relations entre les pays, il existe plusieurs opinions à ce sujet. Une position est actuellement de plus en plus souvent formulée par certains politologues, qui se voient comme des réalistes et demandent de ne pas les considérer comme des pessimistes. Selon eux, la génération qui n'a pas connu la guerre et n'a même pas été élevée par des personnes ayant survécu à une guerre perdra toute peur par rapport à cette dernière et aux répercussions négatives accumulées dans la vie internationale. Cela concerne tout d'abord la menace réelle d'une nouvelle course aux armements qu'on tente de nous imposer, mais que nous éviterons, comme le Président russe Vladimir Poutine l'a souligné à plusieurs reprises.

Ce point de vue a le droit d'exister. C'est pourquoi il est très important de conserver la mémoire historique, d'empêcher de l'enterrer et que soit imposée une interprétation de l'histoire visant ouvertement à humilier notre peuple et ces acquis de l'époque de la Grande Guerre patriotique (en Occident comme chez nous, le débat fait rage actuellement à ce sujet). Les faits sont pourtant de notre côté. Quand nous défendons notre point de vue sur l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, nous ne dissimulons aucun fait. Nos collègues occidentaux - comme cela a été le cas lors de la couverture des événements organisés à Varsovie à l'occasion des 80 ans du début de la Seconde Guerre mondiale - tentent de présenter les faits de manière sélective à leur population et à leur opinion publique, de dissimuler les pages de l'histoire qui n'honorent pas les puissances occidentales ou la Pologne. Il s'agit d'un véritable problème. La solution réside dans la nécessité de débats ouverts et honnêtes entre les historiens. Les politiciens doivent quant à eux se laisser guider par les cadres et les normes du droit international. Premièrement, ces dernières sont définies par les décisions du procès de Nuremberg qui a clairement désigné les responsables des atrocités de la Seconde Guerre mondiale. Deuxièmement, ces normes sont formulées par la Charte de l'Onu dont un article stipule que toutes les actions des pays vainqueurs ne peuvent pas être révisées. C'est l'opinion du premier groupe.    

Un autre groupe ne contredit pas la logique du premier, mais souligne qu'une nouvelle génération libérée des éléments de confrontation qui existaient à l'époque de la Guerre froide et se sont accumulés ces dernières années dans les relations entre la Russie et l'Occident sera davantage capable de surmonter ces divergences pour se focaliser sur la nécessité, pour tous les jeunes qui mûrissent et entrent dans la vie adulte, de mettre au premier plan les menaces globales pesant sur l'humanité. Il s'agit du réchauffement climatique (il est désormais évident pour tout le monde qu'il faut faire quelque chose avec ce phénomène), du terrorisme, du trafic de stupéfiants qui détruit énormément de vies au sein de la nouvelle génération, d'autres formes de crime organisé, et de la sécurité alimentaire. Ce n'est pas par hasard que la Suédoise de 16 ans Greta Thunberg promeut le combat pour un climat propre. On peut s'attendre à ce que d'autres citoyens jeunes et responsables de notre planète lanceront un mouvement pour la paix et contre la confrontation qui gâche actuellement la vie de tout le monde. 

Si vous avez de telles initiatives, je vous recommande de ne pas les cacher de l'opinion publique mais de les présenter plus courageusement.

Je vais finir par ce que j'ai mentionné au début. La présence des étudiants de beaucoup de pays étrangers dans cette salle constitue un élément peut-être infime, mais très important des efforts visant la compréhension mutuelle entre nos gens. Et si les gens se comprennent bien, cela facilite la compréhension entre les peuples.

Merci beaucoup!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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