24 juin 201915:04

Interview du vice-Ministre russe des Affaires étrangères Alexandre Grouchko à l'agence d'information internationale Rossiya Segodnya à l'occasion du 25e anniversaire de la signature de l'Accord de partenariat et de coopération entre la Russie et l'Union européenne, 24 juin 2019

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Question: Monsieur Grouchko, on ressent que cet anniversaire, hélas, ne se déroule pas dans l'atmosphère la plus favorable. Les relations Russie-UE sont toujours dans l'impasse, la pression des sanctions se maintient. Comment peut-on évaluer le rôle de cet Accord dans une perspective historique?

Réponse: Avant tout, je voudrais souligner la signification symbolique de l'Accord de partenariat et de coopération (APC) entre la Russie et l'UE pour tout le continent européen. Sa signature sur l'île grecque de Corfou il y a 25 ans, le 24 juin 1994, s'est déroulée dans d'autres conditions historiques. A cette époque, comme beaucoup le pensaient, s'était formé un consensus des pays et des peuples d'Europe au profit du renforcement de la stabilité et de la prospérité du continent, de sa libération des crises et des troubles, de la création d'un espace socioéconomique, juridique, scientifique et écologique commun. D'où la logique unificatrice de l'APC pour le rapprochement et le partenariat entre les plus grands voisins sur le continent européen. C'est sur sa base que s'est développé par la suite le travail conjoint pour mettre en place des "espaces communs" de coopération entre la Russie et l'UE. Certes, des problèmes et des différends survenaient. Mais jusqu'à récemment nous parvenions à les régler grâce au cadre juridique solide créé par l'Accord. L'architecture à plusieurs niveaux du dialogue politique Russie-UE instaurée par ce document s'est avérée très stable. A mesure de son évolution dans le cadre des transformations intérieures en UE, elle a contribué au renforcement de l'entente et de la coordination entre nous sur les principaux problèmes régionaux et internationaux.

Mais, vous le savez, l'histoire ne tolère pas le subjonctif. En portant un regard en arrière, on pourrait supposer que la dynamique du renforcement global des liens commerciaux, économiques, sociaux et politiques Russie-UE, observée pendant de nombreuses années après la signature de l'APC, aurait probablement été irréversible si les principes de l'accord signé étaient passés des slogans à la réalité politique et aux actions pratiques. Il est avant tout question d'équité et de prise en compte des intérêts mutuels, de la promotion mutuellement bénéfique de processus d'intégration et de coopération régionale, ainsi que de la formation d'une Europe unie sans lignes de démarcation.

Force est de constater que l'UE n'était pas prête à établir avec la Russie des relations impliquant une prise en compte appropriée de ces principes fondamentaux. Le potentiel de rapprochement n'a pas été entièrement exploité. Dans plusieurs domaines, le moment a été manqué. En se lançant dans le jeu géopolitique, l'UE a dressé un barrage de ses propres mains, provoquant en 2014 la crise ukrainienne par sa tentative de placer nos voisins face à un choix artificiel entre la Russie et l'UE. Ses conséquences, qui ont pris la forme de sanctions unilatérales illégitimes et de décisions de l'UE de "geler" plusieurs axes prioritaires de coopération, ont porté un sérieux préjudice aux relations bilatérales Russie-UE. Il est évident que cette situation est anormale et, selon nous, va à l'encontre des intérêts stratégiques des peuples d'Europe. Il faut noter aussi que nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi: c'est également l'avis de nombreux partenaires européens qui prônent le développement d'un dialogue constructif avec la Russie.

Mais même dans ces conditions, l'Accord de 1994 reste la base juridique de notre interaction et il est automatiquement reconduit chaque année. Toutefois, certaines forces sont prêtes à appliquer à ce document également leur logique absurde "pire c'est, mieux c'est". Je fais notamment allusion à la tentative de certains députés européens d'inclure dans le rapport du Parlement européen sur l'état des relations politiques russo-européennes l'idée de suspendre l'APC sous prétexte que la Russie ne serait plus un partenaire stratégique de l'UE. Le fait même que de telles idées destructives soient cultivées et trouvent un écho auprès d'une partie de l'establishment de l'UE montre que le chemin vers la normalisation des relations ne sera pas facile.

Question: Les élections au Parlement européen terminées, on attend désormais le renouvellement de la direction des institutions européennes de Bruxelles. Y a-t-il une chance que le climat des relations s'améliore, qu'un progrès soit constaté dans le dialogue politique Russie-UE?

Réponse: Je pense qu'il convient d'adresser cette question à l'UE. Nous n'avançons pas de conditions préalables pour lever les restrictions commerciales et économiques artificielles, et relancer un dialogue à part entière à tous les niveaux sur l'ensemble de l'agenda bilatéral et international.

Il est évident que nous ne reviendrons plus au business as usual ("les affaires comme d'habitude") d'avant la crise de 2014. Et le rétablissement des anciennes formes de coopération, même avec de beaux slogans, ne pourra certainement pas nous prémunir des récidives des approches de confrontation et illégales déjà mentionnées. Manifestement, à l'avenir, les relations devront être construites en s'appuyant sur un calcul pragmatique et en s'orientant sur les besoins pratiques de nos États, citoyens et milieux d'affaires. Je suis convaincu que dans le cadre d'un tel paradigme nous trouverons de nombreux points de convergence. Car la Russie et les pays membres de l'UE n'appartiennent pas seulement à la même matrice culturelle et civilisationnelle: ils sont également liés par de multiples liens de coopération commerciale et d'investissement, par les échanges scientifiques et technologiques, et des contacts humains. Notre géographie commune dicte la nécessité de lutter ensemble contre les menaces transfrontalières telles que le terrorisme et le trafic de stupéfiants. D'autant qu'au fond, nous faisons face aux mêmes défis: l'adaptation aux changements démographiques et climatiques, ou encore la mise en place d'un nouveau modèle d'économie innovante et la modernisation de sa base technologique. L'union des potentiels économiques des deux plus grands projets d'intégration qui coexistent sur le continent - l'Union économique eurasiatique et l'UE - pourrait apporter une "valeur ajoutée" considérable sur ces axes.

Il est également évident que les relations Russie-UE n'évoluent pas dans le vide. Le monde change rapidement, le polycentrisme est devenu réalité. Les locomotives de la croissance économique et de l'influence politique se déplacent vers l'Est. Il serait peu approprié de parler du retour au projet de construction d'une "grande Europe" pour cette seule raison. Sur le devant de la scène revient la tâche formulée par le Président russe Vladimir Poutine visant à créer un espace économique et social eurasiatique commun de Lisbonne à Vladivostok. Mais il est également vrai que les relations Russie-UE constitueront l'un des axes de cet espace.

Nous espérons que les futurs responsables des institutions européennes auront suffisamment de pragmatisme et de réalisme pour surmonter l'inertie dans les relations avec notre pays. A une heure où le paysage mondial change rapidement, ils auront besoin plus que jamais d'une vision des choses non restreinte par des œillères idéologiques.

Question: N'êtes-vous pas interloqué par les accusations d'ingérence russe dans les législatives européennes?

Réponse: Je me souviens qu'à l'approche des législatives européennes, certaines grandes agences de presse européennes spéculaient sur l'éventuelle ingérence de la Russie dans les processus électoraux en UE. Cela donnait l'impression que l'opinion publique européenne était préparée afin de pouvoir lui expliquer ensuite les bas résultats des partis "mainstream" de l'UE aux élections par une "ingérence russe nuisible".

Cependant, aucune preuve n'a été apportée, ce qui s'explique facilement: ce n'est pas notre façon de faire. La Russie ne s'est pas ingérée, ne s'ingère pas et n'a pas l'intention de s'ingérer de quelque manière que ce soit dans les élections en UE ou dans toute autre élection. Nous sommes prêts à coopérer avec les représentants de toutes les forces politiques ayant reçu un mandat des électeurs européens et disposés à rétablir la coopération à part entière avec la Russie.

En ce qui concerne les accusations évoquées, nous les considérons comme une partie de la vaste campagne visant à discréditer la Russie. Les attaques gratuites et montées à la hâte contre nous relèvent franchement du populisme. Elles ne peuvent être perçues que comme une volonté de rejeter sur la Russie la responsabilité des problèmes qui existent en UE, et de justifier la nécessité d'augmenter le budget pour la lutte contre la prétendue "menace russe".

Question: En d'autres termes, l'Union européenne est-elle plutôt un partenaire ou un adversaire de la Russie?

Réponse: Malgré les divergences existantes et la nature concurrentielle de l'espace international, la Russie n'a jamais modifié ses approches de principe de sa coopération avec l'UE. Il suffit de citer l'actuelle Conception de la politique étrangère de la Fédération de Russie, qui indique que l'Union européenne reste un partenaire important de notre pays dans le domaine du commerce, de l'économie et de la politique étrangère. La Fédération de Russie a intérêt à construire une coopération constructive, stable et prévisible avec les pays de l'UE sur la base de l'égalité des droits et du respect réciproque des intérêts des deux parties.

Nous estimons que l'Union européenne dispose d'un potentiel considérable pour le renforcement de la stabilité et de la sécurité internationales, ainsi que pour concourir à la formation d'un monde réellement multipolaire. Nous avons intérêt à ce que l'UE soit unie, solide et - ce qui est très important - indépendante dans sa prise de décisions, capable de résister à la pression extérieure de ceux qui utilisent toutes les méthodes, y compris malhonnêtes, afin d'aggraver les lignes de démarcation sur le continent.  

Le fait que la prise de conscience de la nécessité de relations mutuellement avantageuses et de bon voisinage avec la Russie prévale déjà dans la plupart des pays membres de l'UE n'est plus un secret pour personne. Étrangement, cela ne se reflète pas pour autant sur la politique générale de l'UE envers la Russie. Quant à nous, nous ne voulons pas nous isoler de l'Europe, dont nous avons toujours fait partie. C'est notre continent. En même temps, nous poursuivrons évidemment notre politique visant le développement de liens diversifiés avec nos partenaires dans d'autres parties du monde.

Question: Federica Mogherini, Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a répondu le 19 juin dernier à un parlementaire européen que le secteur agroalimentaire de l'UE "s'était rétabli après les contre-sanctions russes". Selon elle, ces dernières n'ont exercé qu'une influence modérée sur l'économie européenne. Que pouvez-vous répondre à cette affirmation?   

Réponse: Je ne sais pas sur quelles sources se base Federica Mogherini. Par contre, il est difficile d'ignorer les humeurs de la communauté d'affaires de l'Union européenne. Les dirigeants russes rencontrent régulièrement des représentants du monde des affaires européen, qui soulignent que l'échange de sanctions entre la Russie et l'UE porte atteinte à leurs intérêts. Il en existe beaucoup d'exemples. De toutes les estimations, des nombreuses études, ressort un paysage dramatique du dommage économique subi par les deux parties à cause des restrictions réciproques. Lors de sa récente intervention télévisée en direct, le Président russe Vladimir Poutine a évoqué 240 milliards de dollars de pertes subies par l'UE à cause des sanctions introduites.

Par ailleurs, le premier ministre de l'un des principaux Länder allemands a souligné la nécessité d'annuler le plus rapidement possible les sanctions antirusses de l'UE en marge du récent Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Cette position a été soutenue par d'autres dirigeants de Länder allemands et des représentants des milieux d'affaires du pays. Selon leurs informations, les exportations des Länder orientaux ont chuté de 60% suite à l'introduction des restrictions de l'UE.  

Cela devrait donner matière à réfléchir aux politiciens et aux entrepreneurs européens.

Question: Une réunion du Conseil européen s'est récemment terminée par l'adoption de tout un nombre de décisions négatives sur le dossier russe. N'y a-t-il toujours pas de lumière au bout du tunnel?

Réponse: En effet, les conclusions sur le dossier russe adoptées le 20 juin dernier au cours d'une réunion du Conseil européen ne peuvent être interprétées que comme une nouvelle confirmation de la persistance des tendances de confrontation dans les approches de l'UE de ses relations avec notre pays. En nous appelant à libérer les marins ukrainiens qui ont participé à une violation préméditée de la frontière russe dans la région du détroit de Kertch en novembre 2018, Bruxelles refuse de reconnaître la responsabilité de Kiev dans cette provocation très risquée. Il ignore toujours notre volonté d'offrir tout le soutien nécessaire à une enquête professionnelle et dépolitisée sur le crash du Boeing malaisien en Ukraine en juillet 2014. En mentionnant les accusations infondées, annoncées la veille par Groupe d'enquête conjoint, contre plusieurs militaires russes prétendument responsables de cette catastrophe, le Conseil européen ne fait que confirmer, à notre avis, le caractère politique et biaisé de cette investigation visant à confirmer une version établie d'avance et à discréditer la Fédération de Russie aux yeux de l'opinion publique internationale.

Malheureusement, ces exemples de l'incapacité de l'UE à appréhender objectivement les raisons de l'impasse dans ses relations actuelles avec la Russie sont loin d'être les seuls. Nous ne voyons toujours dans les conclusions du Conseil aucune prise de conscience par l'UE des motivations humanitaires qui ont incité les autorités russes à introduire un régime simplifié d'octroi de passeports russes aux habitants des républiques de Donetsk et de Lougansk. Au lieu de faire attention aux souffrances imposées à la population du Sud-Est de l'Ukraine par la politique inhumaine de Kiev, les Européens utilisent instinctivement le levier inefficace des sanctions. On doute cependant que les menaces de l'UE de ne pas reconnaître les passeports russes puissent effrayer les habitants du Donbass, dont beaucoup survivent déjà depuis cinq ans dans le contexte du blocus et des bombardements ukrainiens.

Enfin, il n'est même pas nécessaire de répéter encore une fois que la décision du Conseil européen de prolonger de nouveau les sanctions ciblées, surtout sous le prétexte cynique du non-respect des accords de Minsk, est très regrettable. Il s'agit d'une nouvelle opportunité perdue d'assainir la situation sur le continent européen. Tout comme par le passé, ce sont les citoyens ordinaires et les milieux d'affaires de l'UE souffrant de cet échange de sanctions qui devront payer le prix de cette décision. De mon côté, je voudrais souligner encore une fois que nous ne visons pas la confrontation et serons prêts à rétablir notre coopération avec l'Union européenne quand elle le voudra elle-même. Nous espérons que le bon sens prendra finalement le dessus.    

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