19 juin 201917:15

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec le chef du Département fédéral des affaires étrangères suisse Ignazio Cassis, Moscou, 19 juin 2019

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Mesdames et messieurs,

Nous avons mené de bons pourparlers.

Les liens entre la Russie et la Suisse sont riches d'une longue histoire et s'appuient sur les principes d'équité, de respect mutuel, et de prise en compte réciproque des intérêts. Aujourd'hui, nous avons réaffirmé notre disposition mutuelle à poursuivre leur développement dynamique dans tous les domaines.

Nous entretenons un bon dialogue politique à tous les niveaux. Nous constatons également une croissance active des échanges commerciaux. L'an dernier, ils ont atteint 7,5 milliards de dollars, marquant une augmentation de plus de 20%. Au premier trimestre de cette année a également été enregistrée une croissance de 18%.

Nous avons également salué le maintien du haut niveau des investissements. Le total des investissements directs suisses en Russie atteint presque 12 milliards de dollars, et les investissements russes en Suisse 18 milliards de dollars. Nous nous sommes mis d'accord pour encourager l'intérêt des milieux d'affaires à accroître les contacts directs, notamment dans le cadre des mécanismes existants de promotion de l'interaction économique. Je fais allusion à la Commission intergouvernementale mixte pour le commerce et la coopération économique et à ses groupes de travail, notamment le groupe de travail qui a été spécialement créé pour remédier aux préoccupations des hommes d'affaires des deux pays.

Nous constatons un intérêt mutuel pour qu'un plus grand nombre de régions russes participent à la coopération, et pour promouvoir dans l'ensemble la coopération interrégionale. La récente mise en place de postes de consuls honoraires de Suisse à Samara et à Novossibirsk y contribuera. En plus des consuls honoraires à Zurich et à Lausanne, la Russie suggère et a obtenu l'approbation pour nommer un consul honoraire à Lugano.

Nous sommes satisfaits du dialogue entre les ministères des Affaires étrangères. Il s'appuie sur le Plan de consultations interministérielles qui a été validé pendant notre rencontre à Genève en novembre 2018, et qui est très utile selon l'avis des deux parties.

Nous avons remercié une nouvelle fois nos partenaires suisses pour l'accomplissement de bonne foi et immuable des fonctions de représentation des intérêts de la Russie en Géorgie, ainsi que pour leur contribution à la mise en œuvre de l'Accord intergouvernemental russo-géorgien sur les principaux principes du mécanisme d'administration douanière et du suivi du commerce de marchandises, signé le 9 novembre 2011 avec la médiation des autorités suisses. Bien sûr, nous remercions nos partenaires pour leur contribution à l'organisation des Discussions de Genève sur la stabilité et la sécurité en Transcaucasie.

Nous avons évoqué en détail les questions régionales et internationales d'actualité, avec une attention particulière pour la situation au Conseil de l'Europe. Nous avons souligné la nécessité de revenir aux principes de la Charte de l'Organisation, qui ont été réaffirmés pendant la réunion de mai du Comité des ministres du Conseil de l'Europe. Ces principes résident dans la nécessité d'assurer des droits égaux à tous les pays membres du Conseil de l'Europe, et ce au sein de tous les organes de cette structure. Nous apprécions la position intransigeante de la Suisse à ce sujet.

Nous avons également évoqué la situation autour du processus de paix ukrainien. Notre position se rejoint sur la nécessité de mettre en œuvre les Accords de Minsk, étape par étape et jusqu'à ce qu'ils soient totalement remplis, afin de surmonter au plus vite la crise ukrainienne. Nous avons également abordé les avis exprimés à ce sujet par nos partenaires occidentaux, qui interprètent très bizarrement la situation relative à la mise en œuvre des Accords de Minsk, associant sa réalisation complète uniquement aux actions des autorités russes. Nous avons expliqué en détail à nos collègues suisses quelle est la situation en réalité. Nous avons cité des exemples concrets de sabotage commis par les autorités ukrainiennes sous l'autorité de Piotr Porochenko vis-à-vis de ce document crucial. Nous espérons que la situation pourra évoluer après la constitution, au sein du nouveau gouvernement ukrainien, des structures chargées de ce dossier. Du moins, nous espérons que les pays occidentaux ayant fait preuve de complaisance vis-à-vis de Kiev feront le nécessaire pour cela et tiendront leurs engagements pour la mise en œuvre de la résolution 2202 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui a approuvé les Accords de Minsk.

Nous échangeons régulièrement nos avis avec la Suisse concernant la situation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Nous sommes attachés aux décisions de l'Onu concernant le processus de paix au Proche-Orient. Nous avons partagé avec nos collègues suisses les informations sur les efforts de la Russie, avec d'autres pays, visant à stabiliser la situation en Syrie, notamment dans le cadre du "format d'Astana" afin de mettre en œuvre la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies. De plus, à l'étape actuelle, nous jugeons important d'en finir avec le deux poids deux mesures sur les questions relatives à l'aide humanitaire pour toute la population syrienne sans discrimination, ainsi qu'au sujet de la reconstruction de l'infrastructure pour le retour des réfugiés et des déplacés internes.

Nous avons abordé la situation au Venezuela et autour. La Russie et la Suisse prônent son règlement uniquement par la voie pacifique et politique. Nous saluons les efforts entrepris en ce sens dans le cadre de différents formats.

Nos positions sont également proches concernant la nécessité de préserver le Plan d'action global commun sur le programme nucléaire iranien. Nous avons partagé avec nos interlocuteurs notre avis sur la situation en matière de stabilité stratégique, notamment au vu du retrait des États-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire.

Nous avons évoqué l'activité de l'OSCE, présidée actuellement par le Secrétaire général Thomas Greminger (citoyen suisse). Nous avons des contacts réguliers avec les représentants du Secrétariat, Thomas Greminger y compris. Nous constatons la volonté de nos collègues suisses de promouvoir à l'OSCE des approches basées sur les principes approuvés par cette Organisation, à commencer par l'Acte final d'Helsinki. Ces principes exigent de tous les pays membres d'avancer vers la recherche d'un équilibre des intérêts, vers l'élaboration d'approches de compromis et de consensus. Prochainement, dans deux semaines, se tiendra une réunion ministérielle informelle des pays membres de l'OSCE en Slovaquie, qui préside actuellement l'OSCE. Je pense qu'avec la Suisse nous chercherons à orienter la discussion vers un dialogue constructif et la recherche d'approches mutuellement acceptables.

Je suis très reconnaissant envers mon homologue pour le travail que nous accomplissons ensemble.

Question: Compte tenu des résultats de la visite du Président ukrainien Vladimir Zelenski à Berlin et à Paris, il est évident que l'Ukraine n'affiche pas sa disposition à régler la crise dans le Sud-Est du pays. En même temps, elle continue d'accuser la Russie de n'engager aucune démarche et de manquer de volonté pour régler la situation dans le Donbass. Au vu de tous ces facteurs, de nouvelles réunions au Format Normandie, notamment au sommet, sont-elles envisageables?

Sergueï Lavrov: J'ai déjà commenté ce thème plusieurs fois. Nous partons du principe que pour se réunir il faut garantir la productivité de tels contacts. J'ai entendu qu'en commentant ce thème le Président français Emmanuel Macron avait déclaré qu'il espérait pouvoir s'entendre prochainement sur la réunion d'un nouveau sommet du Format Normandie. Mais il faut aussi, évidemment, faire en sorte que les ententes soient mises en œuvre. Je suis entièrement d'accord. Je rappelle que les accords conclus au Format Normandie au sommet depuis trois ans et demi impliquent le règlement du problème de la séparation complète des forces et des moyens dans trois régions de la ligne de démarcation et la validation juridique de la "formule de Steinmeier", qui stipule que le statut particulier des territoires en question entre en vigueur le jour des élections locales provisoirement, et à titre permanent quand l'OSCE confirmera que les élections ont eu lieu et étaient justes. Cela a été dit au sommet en 2015, puis en 2016 pendant les réunions qui ont eu lieu à Paris et à Berlin. Les autorités ukrainiennes ne font ni l'un ni l'autre. Du moins, le régime de Piotr Porochenko a tout fait pour empêcher la mise en œuvre pratique de ces accords. La préparation de nouvelles réunions sera probablement un test pour le Format Normandie, qui fera ressortir dans quelle mesure les nouvelles autorités seront aptes à s'entendre, dans quelle mesure nous pourrons ne pas simplement nous réunir, mais garantir en pratique avant chaque réunion  tout ce qui a été convenu pendant la réunion précédente. N'oublions pas non plus qu'hormis le Format Normandie il existe le Groupe de contact - l'unique plateforme où se déroule un dialogue direct entre Kiev, Donetsk et Lougansk. C'est ce dialogue direct qui est l'instrument principal de la mise en œuvre des Accords de Minsk conformément aux termes de ces accords qui, je le rappelle, ont été approuvés à l'unanimité par le Conseil de sécurité des Nations unies. L'un des compatriotes de M. Zelenski est M. Razoumkov, qui dirige le parti Serviteur du peuple. J'ai lu des propos qu'il aurait tenus. Il a déclaré que les territoires dont il était question dans le Donbass ne seraient pas repris par la force militaire, mais par la force médiatique, en disant qu'ils expliqueront activement aux habitants de ces territoires qu'ils les aiment, qu'ils sont leurs citoyens, qu'ils ont un drapeau et un pays communs. Parfait! Sauf que jusqu'à présent le régime de Porochenko qualifiait ces gens de séparatistes, de terroristes, a lancé une opération antiterroriste contre eux, déclarait qu'il ne leur tendrait jamais la main. Si aujourd'hui cette tendance change, nous attendrons avec plaisir qu'elle prenne une forme palpable. Pour l'instant il est regrettable, bien sûr, que quand un journaliste lui a crié en marchant une question pour lui demander s'il mènerait un dialogue direct avec Donetsk et Lougansk, le Président Vladimir a répondu «non». A cet égard, nous voudrions vraiment comprendre ce qui a été concrètement évoqué et ce qui a été convenu à Berlin et à Paris. Nous espérons que nos collègues français et allemands, en tant que membres du Format Normandie, nous dirons comment ils ont défendu la nécessité de remplir dans leur totalité les Accords de Minsk pendant les pourparlers avec le Président Vladimir Zelenski dans leurs capitales.

Question: La Suisse mène traditionnellement une politique de neutralité, et joue souvent le rôle de médiateur dans le règlement de problèmes internationaux. Pourrait-elle intervenir en tant que médiateur dans le règlement des crises en Ukraine, dans le golfe d'Oman? Quelle est la position de la Russie à ce sujet?

Sergueï Lavrov: Nous tenons en grande estime le rôle de la Suisse en tant que pays neutre dans la médiation pour régler différentes crises. La Suisse représente les intérêts de la Russie en Géorgie, des États-Unis au Venezuela, et agit de même entre de nombreux pays. La Suisse a délégué l'un de ses citoyens au poste de Secrétaire général de l'OSCE, je l'ai dit. L'élection unanime de M. Greminger a souligné une fois de plus la grande autorité et la réputation de la Suisse dans les milieux internationaux comme étant un pays neutre, impartial, n'ayant pas l'habitude de promouvoir des approches influencées par le deux poids deux mesures.

En ce qui concerne la participation concrète au processus de paix ukrainien, premièrement, les Suisses participent à la Mission spéciale d'observation (MSO) de l'OSCE. Comme vient de le souligner monsieur le Ministre, la Suisse juge nécessaire de remplir à part entière les Accords de Minsk, et notamment leurs termes humanitaires. Tout comme la Fédération de Russie, la Suisse apporte son aide aux habitants ukrainiens subissant le blocus commercial et économique décrété par le régime de Piotr Porochenko. Ce blocus affecte très négativement et impacte la situation humanitaire dans l'Est de l'Ukraine. Si, faisant suite à ce qu'a dit monsieur le Ministre, la Suisse adhérait aux efforts visant à lever ce blocus qui enfreint les Accords de Minsk et arrivait à convaincre les autorités ukrainiennes, je pense qu'une telle médiation serait saluée par tous. Du moins, par tous ceux qui souhaitent régler la crise ukrainienne sur la base des accords en vigueur.

Quant au golfe d'Oman, les situations de conflit sont nombreuses dans le monde, malheureusement. On pourrait les énumérer pendant longtemps. Si nos amis suisses avançaient une initiative pour promouvoir un processus de paix où que ce soit dans le monde, ce serait leur décision et ils la prendraient en partant d'une évaluation objective de la situation, de leurs capacités. Si de telles décisions étaient prises, nous y réagirions positivement, bien sûr.

Sergueï Lavrov (ajoute après Ignazio Cassis): Mon homologue a dit être reconnaissant envers la Russie pour la garantie de l'accès aux détenus sur les territoires des Républiques populaires de Donetsk (DNR) et de Lougansk (LNR). Ce n'est pas nous qui garantissons cet accès, mais les autorités locales de Donetsk et de Lougansk. Nous y contribuons en utilisant nos relations avec Donetsk et Lougansk. C'est un point important, je voudrais que tout le monde en prenne note.

Question: L'automne dernier, le gouvernement suisse était légèrement indigné par l'activité trop active des renseignements russes vis-à-vis des organes publics suisses. Cela a causé des problèmes dans les relations entre les deux pays. Si je comprends bien, d'après vos discours, cette question est close désormais. Avez-vous évoqué ces problèmes aujourd'hui? Avez-vous donné des garanties aux autorités suisses que la Russie se comporterait plus prudemment à l'avenir en ce qui concerne ses activités de renseignement sur le territoire suisse?

Sergueï Lavrov: Vous avez dit que, si vous compreniez bien, ce thème était clos. Néanmoins, vous posez tout de même la question. Vous comprenez bien. Je regrette que nos contacts avec Ignazio Cassis ne soient pas suivis attentivement par la presse suisse. Nous avons commenté et clos ce thème en novembre, quand je me suis rendu en visite à Genève. Nous avions tenu une conférence de presse après nos pourparlers.

Il est étrange d'entendre parler de garanties de la part d'un citoyen suisse. En général, ce sont des Anglais ou des Américains qui nous disent: "Donnez-nous des garanties que nous ne vous ingérerez pas dans nos affaires". Nous leur demandons d'apporter des preuves qui confirmeraient notre ingérence. Mais hormis des "highly likely", "presque certainement" ou "très probablement", nous ne recevons rien. Nous en avons parlé aujourd'hui. C'est une situation très alarmante qui s'établit quand, dès qu'il est possible d'offenser la Russie d'une manière ou d'une autre sur un sujet quelconque, on commence à lancer des accusations gratuites. Or aucune réponse n'est donnée aux questions de savoir où sont les preuves. Il n'y a que des affirmations floues et douteuses dans le même registre que le fameux "highly likely".

D'ailleurs, cela concerne également d'autres axes de la politique mondiale où nos collègues occidentaux cherchent à établir leurs ordres et règles. Par exemple, la situation avec l'arme chimique en Syrie. Depuis plus d'un an, l'Occident fait obstacle à la révélation du tableau entier sur ce qui s'est produit à Douma, dans la Ghouta orientale au printemps 2018, où par le biais de manipulations et de mises en scène on a tenté d'accuser le gouvernement syrien d'avoir utilisé l'arme chimique. Cette histoire a été complètement démystifiée. Nous exigeons une investigation et une enquête au sein du Secrétariat de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). On cherche à nous en empêcher. On se réfère de nouveau tantôt aux Casques blancs, qui se sont complètement discrédités en s'avérant être une organisation qui travaille pour soutenir les extrémistes et les terroristes, tantôt à de prétendus appels anonymes et autres informateurs sur les réseaux sociaux. C'est pourquoi le problème de l'exigence des garanties est bien plus large.

Une garantie est une chose qui doit être convenue. Par exemple, nous avons évoqué l'Ukraine aujourd'hui. La France, l'Allemagne et la Pologne ont garanti la mise en œuvre de l'accord signé à Kiev le 21 février 2014. Le lendemain matin, l'opposition a piétiné cet accord. La France, l'Allemagne, la Pologne et toute l'UE se sont simplement tues, sans aucune réponse à cette humiliation directe. Voilà quelles sont les racines des problèmes actuels en Ukraine.

Bien sûr, nous voulons remplir les autres garanties prévues par les Accords de Minsk et approuvés par le Conseil de sécurité des Nations unies. Les garanties sont efficaces quand elles reflètent un équilibre des intérêts. Je ne pense pas que devoir se justifier de ce que nous n'avons pas fait, de ce dont on nous soupçonne sans preuves, soit digne de nos relations avec la Suisse.

Je souligne de nouveau que nous évoquons franchement toutes les situations qui surviennent dans nos relations et préoccupent l'une ou l'autre partie. C'est parfaitement naturel. Il n'existe pas de relations bilatérales sans accrocs. Des questions surviennent toujours, notamment quand la coopération est relativement large. Nous avons un agenda chargé avec tous nos voisins, et il y a toujours des questions à régler. Nous les réglons dans le cadre d'une entente mutuelle et pour la satisfaction mutuelle.

Je souligne que vous auriez dû suivre nos pourparlers en novembre 2018 à Genève.

Question: Le Parquet suisse enquête sur une affaire impliquant trois citoyens russes soupçonnés d'espionnage politique. Cette enquête a été approuvée par le gouvernement suisse l'an dernier. En avez-vous parlé lors de votre entretien d'aujourd'hui?

Sergueï Lavrov: Sans vouloir manquer de respect à personne, un parallèle me vient à l'esprit. Nos amis reporters photo nous fixent avec mon homologue et attendent que nous nous grattions ou que nous éternuions. Ces photos apparaîtront à la une de leurs journaux. Nos relations sont tout de même plus globales qu'un épisode tiré de son contexte.

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