13 mai 201917:52

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors de son entretien avec Wang Yi, membre du Conseil d’État de la Chine et Ministre chinois des Affaires étrangères, Sotchi, 13 mai 2019

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Nous venons de mener des pourparlers très utiles avec mon homologue Wang Yi, membre du Conseil d’État de la Chine et Ministre chinois des Affaires étrangères, dans une atmosphère traditionnellement amicale, chaleureuse et de confiance.

Alors que nous fêtons cette année les 70 ans de l'établissement des relations diplomatiques entre la Russie et la Chine, nous avons constaté que nos pays avaient atteint un niveau historique, record, de coopération dans tous les domaines.

L'an dernier, un volume d'échange record a été enregistré: 108 milliards de dollars. Au premier trimestre de cette année, il a augmenté d'encore 4%. Des projets d'investissement à hauteur de 120 milliards de dollars sont à l'étude. Cette année se termine un autre grand projet: l'Année de la coopération interrégionale.

Nous avons exprimé notre satisfaction vis-à-vis du développement de la coopération militaire et militaro-technique, ainsi que de la coopération dans la lutte contre les nouvelles menaces, le terrorisme, l'extrémisme, le trafic de stupéfiants et d'autres formes de crime organisé.

Dans l'ensemble, nous avons constaté une nouvelle fois que nos relations suivaient une pente ascendante. Nous sommes convenus du calendrier des contacts à venir et des actions visant à renforcer le partenariat russo-chinois global et stratégique.

Parmi les contacts politiques à venir cette année, on soulignera tout d'abord la préparation de la visite officielle du Président chinois Xi Jinping en Fédération de Russie. Nous avons convenu aujourd'hui que toutes les questions organisationnelles étaient réglées de manière satisfaisante. Cette visite marquera indéniablement une étape cruciale dans le développement de nos relations cette année. De plus, les chefs d’État auront plusieurs opportunités de communiquer en marge de nombreux forums multilatéraux organisés au premier semestre et cet automne, pendant la 24e réunion régulière des chefs de gouvernement des deux pays.

Nous avons examiné en détail notre coopération en politique étrangère, qui est un facteur stabilisateur dans les affaires mondiales. La Russie et la Chine prônent de manière systématique la formation d'un ordre mondial polycentrique plus juste et démocratique basé sur les principes de la Charte de l'Onu. Nous avons exprimé notre rejet des tentatives de détruire l'architecture de sécurité internationale créée à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, de saper la stabilité stratégique et de remplacer par de quelconques règles les normes du droit international, y compris la Charte de l'Onu. Nous rejetons également les tentatives d'agir sur les questions commerciales en contournant les normes de l'OMC.

Nous sommes convenus d'approfondir la coordination mutuelle sur les plateformes multilatérales, notamment à l'Onu, au Conseil de sécurité des Nations unies, à l'OCS, ainsi qu'au sein des Brics, du G20, de l'APEC, des mécanismes de coopération entre les membres de l'ANASE et leurs partenaires de dialogue, ou encore dans les formats Russie-Inde-Chine et Russie-Mongolie-Chine.

Nous avons accordé une attention particulière à l'accompagnement politique du processus d'union de la construction de l'Union économique eurasiatique (UEE) et de l'initiative chinoise "La Ceinture et la Route". Nous partons du principe que l'union des potentiels de cette initiative et de différents formats d'intégration, notamment de l'UEE, de l'OCS et de l'ANASE, permettra d'aboutir à la formation à terme du Grand partenariat eurasiatique basé sur les principes d'ouverture, de transparence et de prise en compte réciproque des intérêts.

Nous avons évoqué les différentes situations dans les régions du monde considérées comme conflictuelles et en crise. Nous avons analysé la situation autour du Venezuela. Nous sommes d'accord sur le fait que c'est le peuple vénézuélien qui doit décider du sort de ce pays à travers un dialogue pacifique et global dans le cadre de la Constitution nationale. Nous avons mis l'accent sur le fait que toute ingérence extérieure, qui plus est armée - dont parlent actuellement certaines "têtes brûlées" -, ne ferait que compliquer la perspective d'un règlement politique de la crise et créerait une nouvelle situation de conflit.

Notre avis sur la situation sur la péninsule coréenne coïncide. Nous sommes convenus d'entretenir les contacts les plus étroits à ce sujet, et de ne pas réduire les efforts communs afin de créer en Asie du Nord-Est un mécanisme de paix et de sécurité.

Nous avons exprimé un intérêt mutuel à contribuer à la stabilisation de la situation en Afghanistan, à la minimisation de la menace terroriste et d'autres émanant du territoire afghan. Nous sommes convenus de poursuivre la contribution au processus de paix dans ce pays en utilisant le potentiel du format de consultations de Moscou et du Groupe de contact OCS-Afghanistan. Nous poursuivrons également les consultations de confiance au format du trio Russie-Chine-États-Unis.

Avec nos amis chinois, nous nous basons sur l'absence d'alternative au maintien de l'intégrité territoriale de la Syrie et de la mise en œuvre de la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies. La mission actuelle reste la lutte contre le terrorisme et les vestiges des groupes terroristes qui agissent encore sur le territoire syrien. A l'étape actuelle, nous accordons beaucoup d'attention à la reconstruction de la Syrie, à la contribution au rétablissement de son économie et du secteur social. Nous prônons également le progrès du processus de paix sur la base des décisions du Congrès du dialogue national syrien. Nous avons informé nos amis chinois des efforts visant à achever la formation du Comité constitutionnel censé mettre en œuvre les termes politiques de la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous avons souligné la nécessité de lever les sanctions économiques unilatérales décrétées par l'Occident et qui font souffrir la population syrienne.

Nous avons abordé le thème du Plan d'action global commun visant à régler la situation autour du programme nucléaire iranien compte tenu du retrait des États-Unis de cet accord. La Chine et la Russie sont convaincues de l'importance de préserver cet accord. Nous avons réaffirmé la nature illégitime des sanctions anti-iraniennes unilatérales de Washington, visant notamment à faire cesser les exportations pétrolières d'Iran. Nous avons noté également que l'Iran restait attaché au Plan d'action, mais qu'il attendait la même chose de nos collègues européens - qui doivent également remplir leur part de l'accord.

Dans l'ensemble, ces pourparlers ont montré une nouvelle fois la disposition mutuelle à renforcer la coopération russo-chinoise sur un très large éventail de questions, notamment dans les affaires mondiales.

Encore une fois, je remercie mon homologue pour cette conversation très substantielle, amicale et professionnelle.

Question (traduite du chinois): Ces derniers temps, les États-Unis durcissent leur pression sur l'Iran. Téhéran a également annoncé la réduction de ses engagements en ce qui concerne l'accomplissement intégral du Plan d'action global commun. La situation risque de s'aggraver dans le pays. Selon vous, que doit faire la Russie pour régler la crise autour du programme nucléaire iranien?

Sergueï Lavrov: J'espère que la question ne signifie pas que seule la Russie doit entreprendre quelque chose. Moscou remplit justement tous les termes du Plan d'action. En particulier, conformément au calendrier fixé, elle met en œuvre le projet de réaménagement du site de Fordo pour la production d'isotopes stables. Tous les autres signataires sont loin d'accomplir ce qu'ils avaient promis. La "réduction" des engagements de l'Iran concernant le Plan d'action porte sur le "plafond" des réserves d'uranium enrichi et d'eau lourde pouvant se trouver à un moment précis sur le territoire iranien. Il faut noter aussi que le Plan d'action contient des termes très clairs qui stipulent que, premièrement, ces engagements de l'Iran sont volontaires; et deuxièmement que Téhéran a le droit de ne plus les respecter si d'autres acteurs de l'accord ne remplissent pas leurs engagements. Malheureusement, ce qui a été annoncé à Téhéran concernant la situation autour de la vente de pétrole iranien reflète l'incapacité de nos partenaires européens à remplir leurs engagements, qui s'étaient portés volontaires pour élaborer un mécanisme permettant de contourner les sanctions américaines illégitimes sur les exportations de pétrole iranien. Ce mécanisme a été annoncé mais il n'est pas utilisé. D'autant que, comme nous l'ont dit nos collègues européens, à l'étape actuelle il ne devra être utilisé (quand cela arrivera) que pour les fournitures de produits humanitaires. Ce n'est pas du tout ce qu'espère l'Iran conformément au Plan d'action approuvé par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce plan et cette résolution, qui sont obligatoires, garantissent que l'Iran fournira sans obstacles son pétrole sur les marchés mondiaux. C'est pourquoi la Russie fera en sorte que d'autres acteurs de l'accord, avant tout les acteurs européens, remplissent leur part de l'accord. Il n'y a pas d'autre solution.

Je sais qu'aujourd'hui à Bruxelles se réunissent les ministres des Affaires étrangères de la France Jean-Yves Le Drian, de l'Allemagne Heiko Maas, et du Royaume-Uni Jeremy Hunt, avec la Haute représentante de l'Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité Federica Mogherini. Le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo s'y est rendu d'urgence en annulant la partie moscovite de son voyage en Russie. J'espère qu'au final les Européens se tiendront aux termes de la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies validant le Plan d'action. Je ne doute pas que Mike Pompeo exercera en sens inverse une pression colossale sur eux. Demain, nous essaierons de découvrir avec lui comment les Américains comptent sortir de la crise créée par leurs décisions unilatérales. Demain, je compte sur un entretien franc avec mon homologue.

Question: Le Président américain Donald Trump a évoqué récemment la possibilité de signer un accord nucléaire entre Moscou et Washington, auquel la Chine pourrait se joindre à terme. Cependant, Pékin a déclaré qu'il n'avait pas l'intention de participer aux négociations sur un accord trilatéral sur le désarmement nucléaire. Est-ce que cela signifie que cette question est dans l'impasse? Quelles sont les perspectives de la prolongation du START-3 dans ce cas?

Sergueï Lavrov: Nous avons entendu que le Président américain Donald Trump avait parlé de l'intérêt de la Chine à se joindre aux négociations entre la Russie et les États-Unis (mais il n'y a aucune négociation actuellement). Sachant que c'est la Chine qui a témoigné son intérêt, comme l'a déclaré Donald Trump. Puis nous avons entendu la déclaration du représentant du Ministère des Affaires étrangères de la Chine indiquant que Pékin n'était pas intéressé. Si les Américains ont une initiative, il faut en parler directement avec nos amis chinois, et nous l'avons dit à Washington.

En ce qui concerne le sort du Traité sur la réduction des armes stratégiques (START-3), nous, notamment le Président russe Vladimir Poutine, nous sommes prononcés pour sa prolongation de cinq ans après son expiration en février 2021. Nous restons disposés à évoquer cette question avec les Américains. Tout en réglant les questions qui surviennent chez les parties sur les différents aspects de réduction jusqu'aux chiffres prévus par le Traité à travers un mécanisme bilatéral de contrôle de la mise en œuvre de cet accord primordial.

Vous le savez, nous avions des questions concernant le rééquipement annoncé par les États-Unis d'un grand nombre de systèmes de lancement des sous-marins et des bombardiers stratégiques en état "non nucléaire". C'est admis par le Traité. Cependant, ce rééquipement doit se dérouler de sorte que l'autre partie ait la possibilité de s'assurer à 100% de l'impossibilité de faire revenir ces systèmes de lancement et bombardiers à leur état "nucléaire". Nous l'évoquons actuellement. C'est une question purement professionnelle. Mais pour l'instant nous ne parvenons pas à aboutir à une formule acceptable qui permettrait de s'assurer que tout est fait conformément au Traité.

Le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo se trouvera ici demain. Je pense que ce sera l'un des thèmes centraux de nos pourparlers. Puis nous essaierons de partager avec vous leurs résultats.

Question (posée à Wang Yi): Que pensez-vous de la situation liée au problème nucléaire sur la péninsule coréenne? Comment la Chine et la Russie vont-elles coopérer sur ce dossier?

Sergueï Lavrov (ajoute après Wang Yi): Je vais ajouter quelques mots. Nous sommes entièrement d'accord avec l'approche qui vient d'être exposée par mon homologue. Comme je l'ai déjà mentionné dans mon introduction, notre coordination est très étroite concernant la situation sur la péninsule coréenne. Avec nos amis chinois, nous avons salué le début du dialogue direct entre les dirigeants des États-Unis et de la Corée du Nord. Nous cherchons à encourager par tous les moyens ce dialogue basé sur les principes mentionnés par mon homologue, à savoir la progressivité, la réciprocité, et la transparence. Bien évidemment, nous voulons dire que la dénucléarisation doit englober toute la péninsule coréenne, et pas seulement le Nord.

Nous nous sommes exprimés à plusieurs reprises au profit d'un progrès sur cette voie. Il y a presque deux ans, lors d'un sommet russo-chinois pendant l'été 2017, nous avons signé avec M. Wang Yi la Déclaration qui contenait la fameuse "feuille de route" mentionnée aujourd'hui et dont l'absence n'aidait pas la situation. Les contacts qui se développent entre les dirigeants des États-Unis et de la Corée du Nord se construisaient précisément dans le sens de notre "feuille de route" qui a été préparée conjointement avec la Chine, à commencer par les mesures visant à rétablir la confiance en poursuivant les contacts directs. Nous espérons qu'à une certaine étape on débouchera sur un accord global aussi bien sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne que sur la formation d'un système de paix et de sécurité en Asie du Nord-Est dans l'ensemble, y compris des garanties claires et solides de la sécurité de la Corée du Nord, comme l'a déclaré plusieurs fois le Président russe Vladimir Poutine, notamment à l'issue du sommet russo-nord-coréen du 25 avril à Vladivostok. Il n'est pas facile de mettre au point de telles garanties, mais c'est une composante sans alternative d'un futur accord potentiel. La Russie et la Chine sont prêtes à participer à l'élaboration de ce genre de garanties.

Je souligne à nouveau que le mouvement doit être réciproque. Les mesures de confiance prises par Pyongyang sont suffisamment sérieuses: la suspension des essais nucléaires, des lancements de missiles et la fermeture d'un polygone. En réponse, nos partenaires américains et sud-coréens ont suspendu les exercices militaires. Cependant, des exercices importants ont récemment eu lieu, qui ont provoqué une réaction négative de Pyongyang. Tout comme nos amis chinois, nous prenons des mesures pour apaiser les passions de tous les côtés et aider tout de même à réunir les conditions nécessaires non seulement pour un dialogue, mais également pour déboucher sur des accords réciproques mutuellement acceptables.

Question (posée à Wang Yi, traduite du chinois): Ces derniers temps, les négociations commerciales américano-chinoises rencontrent des difficultés. Les États-Unis ont pris des mesures pour augmenter les taxes. Que pensez-vous des perspectives des négociations commerciales américano-chinoises? Que pensez-vous des relations trilatérales actuelles entre la Russie, la Chine et les États-Unis compte tenu de la visite du Secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Sotchi?

Sergueï Lavrov (ajoute après Wang Yi): Je vais soutenir brièvement ce qui vient d'être dit par M. Wang Yi. Concernant la signification des relations entre les grandes puissances non seulement pour les peuples de ces pays, pour le développement de la coopération mutuellement bénéfique, mais également pour les destinées du monde: ce ne sont pas de grands mots mais un reflet réel de la situation. Nous devons prendre conscience de notre responsabilité pour la stabilité sur la scène internationale, la garantie de la sécurité qui doit être égale et indivisible pour tous les pays. Nous soutiendrons toutes les initiatives qui supposent la coopération entre les trois pays mentionnés - la Chine, les États-Unis et la Fédération de Russie - si elles servent la paix.

Nous avons déjà un dialogue trilatéral sur l'Afghanistan. Je pense que la situation sur la péninsule coréenne pourrait également être réglée avec plus de succès si le dialogue trilatéral entre la Russie, la Chine et les États-Unis était plus étroit.

 

 

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