26 juin 201815:42

Allocution du vice-Ministre russe des Affaires étrangères Alexandre Grouchko lors de l'ouverture de la Conférence annuelle d'examen des questions de sécurité de l'OSCE, Vienne, 26 juin 2018

1225-26-06-2018

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Monsieur le Président,

Mesdames et messieurs,

Permettez-moi d'exprimer ma reconnaissance à la présidence italienne, au Secrétaire général de l'OSCE et au Secrétariat pour l'excellente organisation de la Conférence. Nous espérons qu'elle permettra d'évoquer et de formuler des solutions aux problèmes qui empêchent de construire un système stable de sécurité indivisible sur le territoire de l'OSCE.

L'Europe et le monde sont toujours secoués par de fortes turbulences. Comme l'a dit le Président russe Vladimir Poutine, "le jeu sans règles est devenu la règle". 30 ans après la Guerre froide, le monde est devenu multipolaire, aussi bien économiquement que politiquement. Une incertitude dangereuse grandit dans les relations entre les États et leurs associations. Le droit international est mis à l'épreuve. Les conflits régionaux se multiplient. Les États doivent faire face à des menaces transnationales qui résultent, pour la plupart, des interventions occidentales. D'immenses espaces, à la périphérie de l'OSCE, sont privés de toute structure étatique et se sont transformés en territoires où sévissent différents groupes terroristes. Tout cela nécessite une consolidation  des efforts sur une vraie base collective. Les tentatives de construire des "îlots de sécurité", que ce soit autour de l'Otan ou de l'UE, ne fonctionneront pas dans les conditions actuelles.

La Russie a proposé à de nombreuses reprises de s'entendre sur les règles du jeu et de combattre ensemble les menaces communes. Il y a 10 ans, nous avons avancé l'idée d'un Traité sur la sécurité européenne, mais cette proposition a été ignorée. Quand nous avons commencé à rétablir nos positions, l'Occident a, au lieu d'établir un dialogue équitable, recouru à la fameuse tactique d'ingérence dans les affaires intérieures, aux sanctions et à la dissuasion militaire.

D'ailleurs, le coup d’État à Kiev, qui a conduit à l'autodétermination de la Crimée et à la guerre civile dans le Donbass, est très révélateur. On ne peut que s'étonner de la facilité et de la rapidité avec laquelle l'Otan est revenue à sa raison d'être initiale, qui avait été succinctement formulée par son premier Secrétaire général lord Ismay: "To keep Russians out, Americans in". Je passerai outre la troisième partie de cette formule.

Aujourd'hui, à cause des pays de l'Otan et de l'UE, l'architecture de sécurité est un otage de la crise en Ukraine – l'un des nombreux conflits en Europe. Mais les sanctions et la pression ne peuvent pas régler les conflits et construire une architecture de sécurité. Je rappelle qu'après les bombardements de la Yougoslavie par l'Otan, qui ont changé le paradigme de la sécurité européenne, il a tout de même été possible d'entamer un travail constructif dans l'intérêt commun. La Charte de la sécurité européenne et l'Accord d'adaptation du Traité FCE, entre autres, ont démontré la volonté politique de coopération.

Aujourd'hui, les pays de l'Otan et de l'UE doivent répondre eux-mêmes à la question de savoir comment ils voient l'architecture de sécurité: divisée - en confrontation avec la Russie - ou unifiée - ce qui implique un travail commun avec elle sur les défis communs? Malheureusement, pour l'instant, les formats multilatéraux ne sont pas utilisés pour rétablir la confiance mais pour faire pression sur la Russie, notamment en limitant le dialogue. Actuellement, tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut une désescalade, et qu'il est nécessaire que soient empêchés les incidents militaires dangereux et la "lecture incorrecte" des intentions des parties. C'est indiscutable. Mais comment y parvenir dans les conditions du gel total des contacts au niveau militaire, de la rupture des autres canaux de communication au niveau politique et social? La réponse à cette question est évidente. La coopération systémique a cessé sur les centres d'intérêt communs, en conséquence de quoi encore une ressource qui aurait pu permettre de renforcer la confiance et la sécurité n'est pas exploitée.

Les sanctions unilatérales, la diabolisation, l'imposition de l'image d'un ennemi ne font qu'aggraver la confrontation. Certaines forces politiques tentent d'utiliser la russophobie comme principal moteur de l'unité européenne et euro-atlantiste qui se dénoue pour des raisons objectives. La narration sur la Russie, insufflée à la conscience publique à l'aide d'une campagne de propagande sans précédent, n'a rien à voir avec la situation réelle dans notre pays, ni avec ses efforts sur la scène internationale, ni avec les attentes de la population russe. Pour justifier des démarches politiques concrètes, on utilise des prétextes fabriqués de toutes pièces, comme des "highly likely" et l'"absence d'autres explications plausibles". Et on n'en voit pas la fin. A présent, on cherche à octroyer des "fonctions attributives" au Secrétariat technique de l'OIAC en transgressant le principe fondamental de tous les régimes de non-prolifération et de contrôle des armements – le droit souverain et exclusif des États d'évaluer eux-mêmes l'accomplissement des engagements. Cette voie mène directement à une crise et à un conflit au sein de l'organisation de La Haye, et sape les prérogatives du Conseil de sécurité des Nations unies. La tendance à observer les régions à travers le prisme de la concurrence géopolitique, d'un jeu à somme nulle, est tout aussi dangereuse. Cela concerne également, et totalement, les Balkans occidentaux.

Si ces tendances dangereuses n'étaient pas stoppées, la confrontation pourrait devenir irréversible. Notamment quand elle représente non seulement la base de la politique, mais également de la planification militaire. Le mythe de la prétendue "menace militaire russe" est poussé jusqu'à l'absurde. A cet égard, je rappelle que le budget de la défense de la Russie avoisinait 46 milliards de dollars en 2018 et continuera de se réduire, tandis que celui de l'Otan atteint un total de 1.000 milliards, soit plus de la moitié des dépenses militaires de tous les pays du monde. Il dépasse 700 milliards aux USA et atteindra bientôt 300 milliards chez les alliés européens. Et s'ils remplissaient la norme de 2% établie par l'Otan, au total les dépenses des alliés européens des USA atteindraient 400 milliards de dollars, sachant qu'il faudra dépenser 20%, soit près de 100 milliards par an, pour l'achat d'armements. A quelles fins? Pour combattre quel ennemi ou ennemis? Les USA possèdent près de 800 bases militaires en dehors de leur territoire et déploient leur système antimissile mondial avec des éléments en Pologne et en Roumanie. L'Alliance continue de conquérir l'espace en Europe de l'Est et force la mise en œuvre de la politique des "portes ouvertes", qui ne fait que créer de nouvelles lignes de démarcation et renforcer l'instabilité. Bien évidemment, la Russie doit tenir compte de tous ces facteurs dans la planification de sa défense.

Monsieur le Président, nous soutenons toutes les tentatives de revenir à une conversation normale et dépolitisée sur la sécurité, notamment dans le cadre du "dialogue structuré" au sein de l'OSCE. Il faut rétablir la coopération sur l'ensemble des nouveaux risques et défis. Entre 2016 et 2018, l'Europe et l'Amérique du Nord ont été submergées par une vague d'attentats. Nous n'oublierons pas les tragédies de Nice, de Londres, de Berlin et de Bruxelles. De plus en plus d'attentats sont commis par des individus revenus des zones de conflit, ainsi que par des solitaires influencés par la propagande terroriste. Cela indique que la lutte contre l'idéologie de la terreur et contre le phénomène des combattants terroristes étrangers est prioritaire, y compris au sein de l'OSCE.

Le problème du trafic de stupéfiants, dont les revenus financent les attentats, est étroitement lié au terrorisme. La superficie des plantations de drogue s'élargit en Afghanistan, partenaire de l'OSCE. En 2017, elles ont atteint le record de 300.000 ha. La santé de nos citoyens est également menacée par les substances synthétiques et psychotropes vendues sur internet. L'OSCE ne doit pas se détacher de ces problèmes. Nous prônons le renforcement de son potentiel en matière de lutte contre la drogue et apportons notre contribution en réalisant, en Russie, un projet de l'OSCE pour former des spécialistes d'Afghanistan et de Serbie.

Le problème migratoire est un sérieux défi commun. Actuellement, il se ressent surtout dans les pays d'Europe occidentale avec l'afflux de migrants du sud de la Méditerranée. Nous sommes convaincus que l'OSCE est susceptible d'apporter une contribution aux efforts globaux pour régler les problèmes migratoires, sans les doubler, évidemment.

Chers collègues,

Les ressources de l'OSCE restent sollicitées dans le règlement des conflits. J'ai déjà parlé de la guerre civile dans l'Est de l'Ukraine. En quatre ans, plus de 10 000 personnes ont été tuées, dont 2 500 civils. Et la situation empire. Kiev bloque la mise en œuvre des Accords de Minsk, unique base du processus de paix. Les lois ukrainiennes sur la "réintégration du Donbass" et sur l'éducation ont constitué un pas en arrière, alors que le lancement de l'"opération des forces unies" a entraîné une escalade armée et de nouvelles victimes. Nous espérons que les efforts de l'OSCE au sein du Groupe de contact et le travail de la Mission spéciale d'observation sur le terrain contribueront à la mise en œuvre des Accords de Minsk et au progrès vers le règlement du conflit intérieur.

La situation est alarmante au Kosovo, où la tension interethnique ne diminue pas. Pristina sabote la création de la Communauté des municipalités serbes, empêche le début du travail du tribunal sur les crimes de l'Armée de libération du Kosovo et forme ses propres "forces armées". L'OSCE doit maintenir sa présence sur ce territoire.

 Nous nous réjouissons du progrès accompli dans le processus de paix transnistrien en décembre 2017 avec la participation de l'OSCE. Nous notons des résultats positifs de la première réunion cette année au format 5+2 à Rome et les efforts du représentant spécial de la présidence italienne Franco Frattini. A présent, il faut assurer la mise en œuvre des ententes par les parties. Malheureusement, l'adoption ce 22 juin du projet de résolution de l'Assemblée générale des Nations unies initié par la Moldavie est un pas dans le sens inverse. Le travail des coprésidents du Groupe de Minsk de l'OSCE reste sollicité pour contribuer au règlement du conflit dans le Haut-Karabagh.

La coprésidence, par l'OSCE, des discussions de Genève entre la Géorgie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud visant à élaborer des garanties de sécurité durables en Transcaucasie mérite une appréciation élevée.

Il faut exploiter à part entière la Plateforme pour la sécurité coopérative de l'OSCE afin d'établir le dialogue entre toutes les organisations agissant dans l'espace de l'Organisation. D'ailleurs, cette initiative a été avancée par l'UE en 1999. Il est important de continuer d'essayer d'unir les processus d'intégration dans notre intérêt commun, ce à quoi l'OSCE pourrait contribuer.

Je suis d'accord avec la présidence italienne pour dire que l'heure est venue d'analyser globalement le contenu de l'"outreach" de l'OSCE et de ses mécanismes. L'influence des facteurs hors-régionaux sur la sécurité dans la zone de l'OSCE ne fera que grandir.

Chers collègues,

En résumé, je voudrais souligner une nouvelle fois l'importance de l'établissement de la confiance et du progrès vers une communauté de sécurité égale et indivisible, comme cela a été convenu par nos dirigeants au sommet d'Astana en 2010. Cela aiderait à régler les conflits et à combattre les menaces communes. J'espère que la Conférence d'aujourd'hui et le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'OSCE à venir à Milan y contribueront.

Merci de votre attention.

 

 

 

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