30 mai 201810:51

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors du Forum international scientifique et d'experts "Lectures Primakov", Moscou, 30 mai 2018

1048-30-05-2018

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Monsieur le Président,

Chers collègues et amis,

Mesdames et messieurs,

Je vous suis reconnaissant pour cette nouvelle opportunité qui m'est offerte de prendre la parole lors du Forum international qui porte le nom de l'académicien Evgueni Primakov, personnalité étatique, scientifique et sociale russe éminente. C'est un grand honneur pour moi. Je considère Evgueni Primakov, avec qui nous avons travaillé au Ministère des Affaires étrangères dans la deuxième moitié des années 1990, comme mon camarade aîné et mon mentor, tous comme probablement la plupart de ceux qui ont pu communiquer avec lui par le passé.

L'organisation de cette conférence représentative, sous l'égide de l'un des meilleurs instituts académiques russes - l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales qui porte également le nom d'Evgueni Primakov -, est déjà devenue une bonne tradition. Les Lectures Primakov ont fait leurs preuves en tant que plateforme de dialogue sérieux d'experts reconnus sur les problèmes les plus pressants de la politique internationale et de l'économie mondiale.

Il existe aujourd'hui beaucoup de formules médiatisées que les politiciens, les experts et les scientifiques utilisent pour définir l'état actuel des relations internationales. On évoque par exemple la crise de l"'ordre mondial libéral" et l'avènement de l'époque "post-occidentale", la "paix chaude" et la "nouvelle guerre froide". Cette abondance de formules témoigne probablement à elle seule de l'absence de compréhension commune des événements, ainsi que de l'état assez changeant et contradictoire du système des relations internationales, qu'il est difficile de définir - en tout cas, actuellement - avec une seule belle phrase. Ceux qui ont imaginé le sujet principal du forum actuel - "Les risques d'un ordre mondial instable" - ont probablement fait mieux que les autres en réunissant l'"instabilité" et l'"ordre" dans la même phrase.

Le système mondial fait actuellement face à un test de résilience. Des tendances divergentes se heurtent sous nos yeux. Tout d'abord, il s'agit de la mondialisation dont nous parlons depuis longtemps. Elle a favorisé un nouveau tournant du développement économique et technologique, renforcé l'interconnexion et la demande d'approches communes visant à combattre conjointement les défis de l'époque. Une autre caractéristique objective du monde contemporain réside dans le renforcement des forces polycentriques, de la diversité civilisationnelle qui s'appuie sur la souveraineté et l'identité nationale et culturelle. Ces deux processus prennent actuellement la forme d'une concurrence malsaine et d'une rivalité entre les anciens et nouveaux centres de développement économique et d'influence politique liée à cette dernière. Qui plus est, on constate ces lignes de partage non seulement entre les pays, mais aussi à l'intérieur des États qui prétendent au statut d'entités les plus abouties. On réprime le droit des citoyens à leur propre identité historique au nom du faux politiquement correct. Les démocraties sont prises en otages de minorités qui nient les intérêts de la majorité. La révolution technologique bouleverse les usages traditionnels des sociétés. Le vieux modèle capitaliste de croissance permanente du bien-être ne tient plus ses promesses.  

Dans le contexte de l'aggravation de ces contradictions, on constate un rétrécissement de l'espace de coopération internationale constructive. Les actions unilatérales, qui torpillent les règles universelles et discréditent les accords collectifs, deviennent monnaie courante. Comme l'a dit le Président russe Vladimir Poutine lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg de 2018, le "jeu sans règle devient la règle". On constate des manifestations différentes de recours à la force, notamment dans le domaine de l'économie et de l'information. Nous constatons non seulement des menaces de recours à la force - elles sont, par ailleurs, interdites par la Charte de l'Onu - mais aussi son utilisation directe, infondée et injustifiée visant à assurer des intérêts conjoncturels et à court terme sous des prétextes absolument fallacieux et ridicules. On poursuit la pratique de l'ingérence extérieure dans les affaires des États indépendants, les appels à changer des gouvernements légitimes et les tentatives d'influer par différents moyens sur la situation intérieure d'autres États. Les traditions séculaires de coopération interétatique et la culture du dialogue diplomatique sont remplacées par la volonté de heurter coûte que coûte son adversaire et de prouver sa supériorité en recourant à une pression éhontée sur ses concurrents et ses alliés.

La confiance torpillée  et le rejet des normes et des règles traditionnelles augmentent les risques d'une escalade incontrôlée. Qui plus est, les technologies modernes baissent le seuil psychologique d'utilisation des armes de destruction massive. La guerre est présentée comme un jeu vidéo, comme une image sur un écran. Cela crée l'illusion qu'il est possible maintenir le scénario de recours à la force dans les limites d'une "action cinétique" locale. On adopte donc des stratégies élargissant radicalement le rôle des armes nucléaires, on perfectionne les armements atomiques, on élabore des projets concernant l'espace et le secteur cybernétique. Tout cela pourrait se solder par des répercussions fatales pour notre planète. On se souvient des pronostics apocalyptiques sur l'hiver nucléaire avancés dans les années 1980. On n'a, heureusement, rien subi de ce genre. Toutefois, nous avons dû faire face au printemps arabe dont les événements tragiques ont également accentué les problèmes des armes de destruction massive. Je parle de la décision américaine de quitter le Plan d'action conjoint sur le dossier nucléaire iranien en vue d'organiser une confrontation totale avec Téhéran, ainsi que d'un grand nombre de mises en scène concernant l'utilisation prétendue d'armes chimiques par le Gouvernement syrien, qui reflètent la volonté de l'Occident de changer le régime en place à Damas.

Il est regrettable que ces spéculations ouvertes au sujet de l'Onu, visant à atteindre des objectifs géopolitiques mercantiles, ne fassent qu'aggraver davantage la situation déjà critique dans le domaine de la prolifération des armes de destruction massive et du maintien de la stabilité stratégique. 

Je doute qu'il faille aujourd'hui comparer nos capacités nucléaires ou tester les limites de la patience des autres en poussant le monde au bord du gouffre.

Les principales puissances, qui possèdent des arsenaux nucléaires importants et les vecteurs nécessaires pour les utiliser, assument évidemment une responsabilité spéciale pour le maintien de la stabilité stratégique globale. C'est pourquoi, lors de son discours devant l'Assemblée fédérale, le Président russe Vladimir Poutine a de nouveau appelé les partenaires de la Russie à revenir à la table des négociations pour réfléchir conjointement à un système renouvelé et prometteur de sécurité internationale et de développement durable de la civilisation. 

Nous sommes prêts à mener un travail honnête et respectueux avec tous ceux qui croient sincèrement non seulement en l'équilibre des forces, mais aussi en une politique multilatérale concertée sur la base des intérêts communs et du droit international, en un avenir commun pacifique, ainsi qu'au développement et à la prospérité de toute l'humanité. Ces approches permettront de mettre en œuvre de la manière la plus complète possible les priorités souveraines de tous les pays et de tous les peuples qui participent à cette coopération, tout en restant fidèle à eux-mêmes.

Les tentatives d'exclusion artificielle, de contournement volontariste et de marginalisation d'un participant à tel ou tel processus, ainsi que la volonté de résoudre toutes les questions au sein d'un groupe restreint d'États, sont par nature peu productives, voire nuisible à leurs auteurs. L'histoire de la politique mondiale en offre beaucoup d'exemples. Le cas le plus éloquent est celui de la guerre de 1853-1856 qui, comme on le sait, a marqué la chute définitive du système formé en Europe après le congrès de Vienne. L'Empire russe avait perdu la guerre de Crimée et avait donc été marginalisé dans la politique européenne, selon la conception des vainqueurs. La Russie est néanmoins parvenue à surmonter assez rapidement ces répercussions négatives, notamment grâce aux efforts du chancelier d'État Alexandre Gortchakov. Cette absence de la Russie a pourtant torpillé l'équilibre européen, ce qui a, à beaucoup d'égards, provoqué des tendances destructrices qui ont créé les conditions propices au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

En tournant nos regards vers le passé, nous ne devons pas ignorer l'avenir. Les experts en prévisions stratégiques présents dans cette salle peuvent confirmer que malgré tous les accomplissements techniques et le perfectionnement des méthodes d'analyse, nous sommes toujours loin d'avoir une boule de cristal permettant de voir clairement ce qui nous attend dans le futur. Franchement, c'est mieux comme ça. L'avenir est créé aujourd'hui. Nous le formons nous-mêmes par nos attentes, nos projets, nos idées et - ce qui est le plus important - nos actions quotidiennes visant à les mettre en œuvre.

Le seul moyen d'obtenir un règlement durable et stable des crises internationales les plus aiguës du monde contemporain réside dans un travail méticuleux sur la base des approches multilatérales et du droit international, dans l'implication de tous les participants intéressés et surtout de tous les protagonistes de tel ou tel conflit. Qu'il s'agisse du dossier nucléaire coréen ou iranien, du conflit en Ukraine ou de la lutte contre les terroristes en Syrie, nous constatons chaque jour de nouvelles preuves du fait que les ultimatums et la pression musclée - notamment imposée de l'extérieur par la contrainte - sont voués à l'échec, tout comme les tentatives de surenchère dans le style des westerns et de la "Guerre des étoiles". Les méthodes de ce genre sont probablement efficaces dans les affaires, mais, dans le domaine des relations internationales, l'"escalade au nom de la désescalade" ne fait que créer des risques majeurs.

Il est très difficile de rechercher des compromis et des solutions mutuellement acceptables, de former une compréhension mutuelle et de nourrir la confiance, surtout dans les pays où le sol a été éventré par les obus et saturé de sang humain. Les résultats positifs ne sont pas garantis, mais il n'existe aucune autre voie si nous voulons effectivement parvenir à un règlement durable des conflits et créer un système mondial juste et démocratique.

Pour rester droit dans le monde contemporain, qui est compliqué, contradictoire et fluctuant, il faut non seulement être fort et résilient, mais aussi ouvert à la coopération avec les autres, à toutes les nouveautés permettant de faire efficacement face aux défis de l'époque. Même les pays les plus avancés sont incapables de le faire seuls. Les priorités de la politique étrangères russe incluent non seulement l'assurance de la souveraineté nationale, de la sécurité et du développement du pays, mais aussi la promotion de son progrès durable afin d'élever le niveau de vie des citoyens. Nous tentons d'atteindre cet objectif par la formation d'une coopération pragmatique et mutuellement avantageuse, par l'intégration économique avec nos partenaires et alliés sur la base de grands projets d'innovation, la création de larges espaces de partenariat, une infrastructure moderne, des communications numériques et des corridors de transport. 

Ce travail conjoint se base sur une vision similaire des processus internationaux, des principes de la communication interétatique et de l'organisation de la communauté internationale - qui doit s'appuyer sur une base juridique solide, protéger les intérêts de tous les membres et respecter la souveraineté et les intérêts des nations. Ces approches sont partagées par nos alliés eurasiatiques, les membres de l'OTSC, de l'UEEA et de la CEI, ainsi que par ceux des nouveaux formats tels que l'OCS ou les BRICS.

On pourrait citer en exemple le partenariat stratégique universel russo-chinois, ainsi que le partenariat stratégique russo-indien ou la coopération entre la Russie et les pays de l'ASEAN. Ces derniers temps, la Russie a considérablement intensifié ses rapports avec le Japon et la Corée du Sud. Tout cela suit la logique du "virage de la Russie vers l'est", dont aiment parler les politologues, bien qu'il s'agisse en réalité de l'adhésion tout à fait naturelle de notre pays - qui a un territoire énorme et une position géopolitique unique - au développement de l'une des régions les plus dynamiques du monde.

Evgueni Primakov a formulé le concept de multipolarité dont l'embryon résidait, selon lui, dans la formation du triangle Russie-Inde-Chine (RIC) pour contrebalancer la domination occidentale de manière objective et non conflictuelle. Aujourd'hui, nous constatons l'épanouissement de l'héritage de la pensée d'Evgueni Primakov: le triangle RIC a formé la base des BRICS, tandis que le groupe BRICS+ contrebalance le G7 au sein du G20 et favorise l'élaboration d'approches universellement acceptables de l'économie, des finances et - en perspective - de la politique mondiale.

La Russie reste ouverte à une coopération mutuellement avantageuse avec tout le monde, notamment avec ses partenaires européens ou américains. On l'a récemment évoqué lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg. La vie réelle montre que nous avons beaucoup d'intérêts communs dans le domaine de l'économie et de la politique internationales. L'essentiel est de se mettre d'accord sur la base de l'honnêteté, du respect mutuel et de l'égalité.

Merci de votre attention. Je suis prêt à répondre à vos questions.  

Question: L'un des thèmes des Lectures Primakov était "La nouvelle bipolarité: mythe ou réalité". Notre pronostic sur l'avenir de l'ordre mondial, présenté il y a trois ans conjointement avec l'Atlantic Council, considérait la bipolarité comme un scénario possible, ce qui n'était pas, selon nous, la meilleure perspective. Le temps écoulé et les derniers événements, notamment l'introduction de sanctions contre la Russie, la Chine et l'Iran, créent, d'après moi, le fondement de la nouvelle bipolarité qui pourrait opposer, par exemple, la Russie, la Chine et l'Iran aux États-États avec leurs alliés de l'Otan. Que pensez-vous de ce scénario?

Réponse: Je doute qu'il soit optimal pour l'humanité, ainsi que pour les membres de ce système. J'ai terminé mon allocution d'ouverture par un rappel de l'expérience du G20, qui a été formé il y a longtemps mais n'a commencé à organiser ses sommets qu'en 2010. Avant, le groupe travaillait au niveau ministériel et des experts. Tous les participants à ce processus ont reconnu la nécessité de résoudre des questions de principe dans le cadre du G20, ainsi que d'adopter des compromis, tout d'abord sur les problèmes économiques et financiers de la planète. Tout le monde comprenait bien qu'il fallait ensuite traduire ces compromis dans le langage du droit international dans le cadre de la Banque mondiale, du FMI etc. On n'arrive naturellement pas toujours à s'entendre, mais c'est, dans tous les cas, préférable à l'absence d'un tel mécanisme, car ce dernier regroupe les protagonistes que vous avez mentionnés. Oui, l'Iran reste hors de ce groupe, mais les membres des BRICS, notamment la Russie, la Chine et l'Inde, représentent évidemment les intérêts des pays dont les capacités n'ont pas encore été dûment reflétées au sein des structures mondiales.

Le G20 s'est progressivement mis à évoquer la politique internationale. On a constaté la même chose cette année lors du sommet du groupe en Argentine. Je pense que nous allons constater un élargissement plus actif du volet politique de l'agenda du G20, tandis que les sujets financiers et économiques garderont naturellement leur caractère prioritaire. Cette politisation (dans le bon sens du terme) du G20 compensera à bien des égards les attentes de ceux qui voudraient participer directement à la prise de décisions du Conseil de sécurité de l'Onu mais restent encore privés de cette possibilité. Il s'agit d'un problème compliqué, mais, en bref, je pense qu'on pourrait résoudre beaucoup de questions selon la méthode suivante: rechercher des compromis au sein du G20 en se passant de discussions bruyantes au Conseil de sécurité et à l'Assemblée générale de l'Onu, pour ensuite mettre au point ces accords obtenus sans que personne ne perde la face, avec la participation du reste de la communauté internationale. Il ne faut pas le considérer comme un manque de respect envers ceux qui ne font pas partie du G20. Je suis persuadé que la majorité écrasante de ces pays éprouveront un soulagement colossal en apprenant que le G20 a adopté tel ou tel accord.     

Question: Un observateur politique européen a comparé le Président américain Donald Trump à un «singe à vélo». Il a expliqué qu'il ne fallait pas demander au singe où il allait. Il porte simplement des vêtements humains et pédale. Cette image est évidemment loin d'être politiquement correcte, mais pensez-vous que le comportement du Président américain actuel, sa volatilité et son volontarisme - vous avez déjà cité en exemple sa décision de rompre le "deal" iranien - ont rendu le monde encore plus volatile et instable, ce qui crée des problèmes supplémentaires, notamment pour la Russie?

Sergueï Lavrov: On nous compare à un ours et on dit également que les ours peuvent rouler à vélo ou à moto. Quant au sens de la question, je m'éloignerai évidemment de ces images, mais citerai encore une fois les propos du Président Vladimir Poutine sur le jeu sans règles qui est désormais de règle. Cela est bien sûr peu enthousiasmant, mais nous avons affaire au leader élu par le peuple de la première puissance mondiale. Malgré le caractère imprévisible voire en zigzag de la politique de Washington, il faut travailler avec, et nous y sommes prêts. Nous maintenons nos contacts dans un certain nombre de domaines, même s'il reste limité. Nous voudrions allonger cette liste.

Il nous faut naturellement tenir compte du fait que la politique étrangère de Washington est influencée par énormément de facteurs et d'acteurs qui veulent souvent la pousser dans des directions contradictoires au lieu de suivre une seule ligne. Une part colossale des décisions dans le domaine de la politique étrangère sont adoptées à Washington en raison de la situation intérieure, ce qui se manifestera de manière encore plus visible à l'approche des élections de mi-mandat. Nous voudrions, bien sûr, constater une politique étrangère plus prévisible des USA, mais la réalité est ce qu'elle est.

Question: Sur fond de différends entre l'UE et les USA sur trois problèmes-clés - l'accord nucléaire iranien, la bande de Gaza et la guerre commerciale entre ces pôles mondiaux - pensez-vous qu'il existe actuellement une tendance au rapprochement entre la Russie et l'Union européenne, notamment quand on sait que des dirigeants de l'UE - le Président français Emmanuel Macron et la Chancelière allemande Angela Merkel - se sont récemment rendus en Russie?

Sergueï Lavrov: Je ne parlerais pas de rapprochement mais de normalisation des relations. Vous avez probablement remarqué que dans la vie, au quotidien, dans les affaires internationales, quand on décide de miser sur une seule partie en tournant le dos ou en négligeant les autres, ou en les sanctionnant pour tout ce qui ne nous plaît pas, alors on réduit sa marge de promotion durable des intérêts, sa marge de manœuvre.

Comme d'autres observateurs (j'ai lu dans la presse russe l'avis des invités étrangers), j'ai senti au Forum de Saint-Pétersbourg une prise de conscience de la nécessité de ne pas se vexer mutuellement, mais de comprendre les motivations des agissements de chaque acteur de la communication mondiale. Il faut régler les problèmes par un dialogue direct au lieu de déclarer être favorable à la coopération avec la Russie une fois que cette dernière aura rempli toutes leurs exigences: appliquer les Accords de Minsk, libérer la Crimée, forcer le Président syrien Bachar al-Assad à engager le processus de paix, etc. A une certaine étape on a également pu entendre l'exigence que le Président du Conseil d’État de la Corée du Nord Kim Jong-un se comporte "correctement". Bien d'autres sujets ont été utilisés publiquement pour exiger que nous surmontions tous ces problèmes.

Évidemment, cela ne fonctionnera pas. Je pense que les gens intelligents le comprennent. Ils savent que s'il y a des problèmes, il faut s'asseoir et en parler au lieu de dire que nous sommes responsables parce que cette éventualité est "highly likely". Le Royaume-Uni, qui sort de l'UE, a miraculeusement réussi à persuader pratiquement tous les pays membres d'expulser des diplomates russes en s'appuyant uniquement sur le "très probablement", comme ils disent, mais en réalité sans la moindre preuve (je rappelle que l'enquête n'est toujours pas terminée). Nos collègues néerlandais agissent actuellement selon le même schéma, qui viennent d'annoncer en conférence de presse que pour eux il était "highly likely" que tout cela avait été fait par la Russie, en n'exigeant qu'une seule chose de nous: que nous disions que c'était notre unité, notre système Bouk et rien d'autre. En sachant que toutes nos contributions à cette enquête, qui est également loin d'être terminée, sont rejetées. Ils ont répété ce qu'ils disaient déjà en 2014, mais ils ont décidé de le faire publiquement, je pense, dans le contexte de leurs propres réflexions sur les grands événements internationaux prévus en Russie – c'est une volonté de gâcher l'ambiance. Avec des moyens déloyaux.

Tout en annonçant qu'il ne s'agissait que d'une conclusion intermédiaire, l'Australie et les Pays-Bas nous ont immédiatement envoyé une note exigeant d'entamer les négociations sur le montant de l'indemnité à verser aux familles des défunts. Comment faut-il le prendre? Ils veulent communiquer normalement avec de telles approches? Je pense qu'il faut également apprendre les bonnes manières. J'ai mentionné la perte, chez certains, de la culture de la diplomatie, et c'est regrettable, c'est une chose contagieuse: les accusations infondées concernant les Skripal (on enquêtera "après"), le Boeing malaisien ("nous savons que la Russie l'a fait, nous enquêterons et raconterons tout plus tard"), l'usage de produits chimiques près de Damas à Douma (soi-disant c'est Bachar al-Assad qui l'a fait, il faut mener l'enquête, mais avant qu'elle ne commence nous le bombarderons un peu), une nouvelle tragédie hier à Kiev où a été tué le journaliste Arkadi Babtchenko dans son propre immeuble. Le Premier ministre ukrainien déclare déjà que ce sont les services secrets russes qui l'ont fait alors que l'enquête n'a même pas commencé.

Cette mode lancée par les auteurs de ce genre de gestion des affaires internationales est très regrettable mais, vous le voyez, certains l'imitent, notamment ceux qui, comme nos voisins ukrainiens, profitent de l'impunité totale de la part de leurs superviseurs occidentaux et ignorent complètement leurs conseils pour rétablir l'ordre chez eux, parce qu'ils savent que les superviseurs occidentaux ont besoin de l'Ukraine pour promouvoir les opinions russophobes et créer, par tous les moyens, des situations défavorables pour notre pays. Ceux qui connaissent l'histoire doivent savoir que tout cela est inutile et insensé.

Question (traduite de l'anglais): Comme vous l'avez justement mentionné, la guerre de Crimée a été un moment où l'on a poussé la Russie hors de l'Europe, ce qui s'est soldé par des répercussions sérieuses en matière de réorganisation du continent et a constitué l'un des facteurs qui ont provoqué d'abord la Guerre franco-prussienne et, plus tard, la Première Guerre mondiale. Beaucoup de Français ne veulent pas éloigner la Russie de l'Europe. Le Président français Emmanuel Macron a récemment présenté à Saint-Pétersbourg une vision opposée, et souligné que la Russie faisait partie de l'Europe. Nous avons un problème: l'Ukraine. Il faut renoncer à penser avec des œillères et ne pas prolonger automatiquement les sanctions tous les six mois. A ces fins, il est nécessaire de garantir le retrait des troupes et de lancer des initiatives politiques pour stabiliser la situation dans le Donbass, de rétablir la souveraineté de l'Ukraine et de revenir aux relations normales avec la Russie. Il s'agit de mon souhait, tout comme de celui de beaucoup de Français. Quelles initiatives la Russie est-elle prête à entreprendre dans ce domaine?

Sergueï Lavrov: J'ai peur de m'être trompé, mais il me semble que votre question est formulée selon la logique que nos collègues européens ont déjà plus d'une fois présentée. Plus précisément, ils disent qu'ils voudraient bien normaliser les relations avec la Russie, mais qu'il faut d'abord régler la crise ukrainienne, car les sanctions antirusses ont été adoptées uniquement en raison de la crise ukrainienne et sont, comme vous l'avez justement indiqué, prolongées tous les six mois. Nos partenaires de l'UE disent qu'il n'est pas, selon eux, nécessaire de prolonger les sanctions, mais se réfèrent au principe de consensus. Je ne soulève jamais moi-même la question des sanctions, mais si l'on parle de consensus, le désaccord d'un participant signifie justement l'absence de consensus. Ainsi, l'affirmation selon laquelle tout le monde est obligé de prolonger automatiquement les sanctions, quand bien même elles ne font que mener la situation dans une impasse, est un sujet à part.

Dans tous les cas, les sanctions antirusses ont été adoptées. Elles n'ont jamais touché les autres membres du format Normandie, notamment l'Ukraine. Nous parlons du texte que tout le monde reconnaît absolument comme une feuille de route pour le règlement de la crise dans le Donbass. Je parle des accords de Minsk signés par les dirigeants russe, ukrainien, français et allemande en février 2015 suite à des négociations de 17 heures. Ce document dit tout ce qu'il faut savoir. Dès lors, nous avons plus d'une fois lancé des armistices - qui ont été violés - et engagé des retraits des forces et des armes - qui sont revenues à leurs positions. Si l'on consulte les rapports de la Mission spéciale d'observation de l'OSCE, ces violations concernent les deux parties en conflit: les troupes et les forces spéciales du gouvernement ukrainien, ainsi que les miliciens des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Les rapports de la Mission, que nous lisons attentivement, présentent aujourd'hui des choses très importantes, qui en étaient absentes par le passé. Je rappelle que l'OSCE doit travailler sur tout le territoire ukrainien - nous en parlons régulièrement. L'Organisation a ainsi commencé à inclure dans ses rapports des informations sur la complaisance ukrainienne avec les néonazis et les radicaux, ainsi que d'autres faits gênants, liés notamment aux tentatives d'exproprier la propriété de l’Église.      

Nous indiquons depuis des années à l'OSCE que nous voudrions constater dans ses rapports non seulement des phrases soulignant que les tirs ont tué et blessé des civils, détruit des écoles et des hôpitaux. Nous voudrions voir un lien géographique expliquant quelle partie subit les dégâts civils les plus importants. Nous en avons récemment parlé à nos collègues français lors de la visite du Président français Emmanuel Macron. Nous avons mis sur sa table la note d'information que l'OSCE envoie à tous ses membres. Cette dernière indique que de janvier à la mi-mai 2018, les forces ukrainiennes ont été responsables de tirs de cinq ou six fois plus massifs sur les sites civils dans le Donbass (compte tenu du nombre de sites civils frappés). Les bombardements du territoire du Donbass par l'armée ukrainienne ont tué cinq civils pendant cette période. On n'a constaté aucun mort et seulement un blessé du côté ukrainien, alors que les dégâts du côté des républiques autoproclamées sont nettement plus importants. Nous avons forcé la Mission de l'OSCE à inclure ces faits dans ses rapports depuis septembre dernier. Cela a exigé beaucoup d'efforts de notre part. Il faut pourtant reconnaître les mérites des dirigeants de l'OSCE: ils font face à une pression colossale des Ukrainiens et de leurs amis occidentaux visant à exclure ces précisions géographiques. Maintenant, elles sont faites. 

On peut en parler indéfiniment. Voici encore deux exemples qui montrent comment sont remplis les Accords de Minsk et les accords de compromis conclus par les dirigeants des quatre pays au format Normandie pour enclencher la mise en œuvre des Accords de Minsk. En octobre 2016, à Berlin, les chefs d’État ont convenu du début de la séparation des forces et des moyens, du matériel lourd et des unités militaires. Les dirigeants eux-mêmes ont regardé la carte et ont choisi trois villages pour faire d'eux les premières régions où le matériel lourd, les forces et les moyens devaient être séparés dans un délai de deux semaines. Je me souviens par cœur de ces trois régions: Pokrovskoe, Zolotoe et Stanitsa Louganskaïa. La séparation à Pokrovskoe et Zolotoe a été très rapide. Mais à Stanitsa Louganskaïa, les représentants de Kiev ont déclaré - pour une raison qu'on ignore - que la séparation ne pourrait avoir lieu qu'en cas de cessez-le-feu de sept jours. Depuis, la mission de l'OSCE, notamment pendant les réunions du Groupe de contact et les conférences téléphoniques des experts du format Normandie, ont officiellement constaté plus de 20 fois des périodes d'une semaine et plus sans aucune infraction du cessez-le-feu. A chaque fois, les représentants ukrainiens répondaient: "ce sont vos statistiques". Et ils affirmaient que, de leur côté, ils avaient dénombré quelques tirs. Je n'exagère pas, c'est le cas. C'est pourquoi la séparation des forces à Stanitsa Louganskaïa n'a toujours pas eu lieu.

La récente adoption de la loi sur la "réintégration du Donbass", qui est interprétée par les représentants officiels ukrainiens directement comme un instrument militaire pour régler le problème du Donbass, montre qu'ils ont simplement tiré un trait sur les Accords de Minsk. Au cours des derniers mois, ils ont occupé des positions dans les deux régions où la séparation avait été effectuée rapidement il y a plus d'un an.

Quand nous parlons avec nos collègues allemands et français, ils comprennent et voient parfaitement tout. Mais quand on a dit par le passé que ce n'était pas un coup d’État qui avait eu lieu en Ukraine, que la démocratie avait gagné et qu'à présent des "lumières" de la démocratie dirigeaient l'Ukraine, il est difficile de "manger son chapeau" ensuite.

C'est pourquoi il faut apaiser la situation. On nous parle de volonté de normaliser la situation, mais on exige de l'aide pour "descendre de la clôture" sur laquelle ils ont eux-mêmes grimpé et ignorent comment redescendre. Mais nous sommes tout de même prêts au compromis.

Second exemple. En octobre 2015, à Paris, le Président russe Vladimir Poutine, le Président français François Hollande, la Chancelière allemande Angela Merkel et le Président ukrainien Petro Porochenko s'étaient réunis pour synchroniser leurs actions pour la désescalade militaire en matière de sécurité dans le Donbass et les actions sur les réformes politiques que le Président ukrainien Petro Porochenko s'était engagé à réaliser en signant les Accords de Minsk, y compris l'amnistie, le statut particulier du Donbass, la fixation de ce statut dans la Constitution et l'organisation des élections. A notre question de savoir pourquoi ne pas adopter la loi sur le statut du Donbass qui est déjà prête, Petro Porochenko a déclaré qu'il fallait d'abord organiser les élections, et qu'ensuite il signerait cette loi. Quand on l'a questionné sur les raisons, il a répondu qu'il ne pouvait pas accorder un statut particulier, privilégié, au Donbass, sans savoir qui y sera élu. Est-ce normal du point de vue de la démocratie? N'importe quel électeur veut savoir quels pouvoirs possédera le candidat pour qui il votera.

Le Ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a suggéré un compromis: la loi sur le statut particulier entrera en vigueur temporairement le jour du vote quand les bureaux de vote fermeront, et à titre permanent quand l'OSCE publiera le rapport définitif sur les résultats des élections (généralement deux mois plus tard). Tout le monde a accepté. Quand, un an après Paris, nous nous sommes réunis à Berlin, en 2016, le Président russe Vladimir Poutine a demandé pourquoi, durant cette période, toutes les tentatives menées dans le cadre du Groupe de contact et du format Normandie pour fixer sur le papier cette "formule Steinmeier" étaient bloquées par les autorités ukrainiennes. Le Président ukrainien Petro Porochenko a répondu qu'il ignorait quel serait le rapport de l'OSCE. Et s'il annonçait que les élections étaient malhonnêtes et injustes? Ce à quoi le Président russe Vladimir Poutine a répondu que nous partions automatiquement du fait que, pour l'entrée en vigueur de la loi, le rapport devait constater l'honnêteté et la justesse des élections. C'est ce qu'il a proposé d'écrire, d'élargir la "formule Steinmeier". Ils se sont mis d'accord pour que la loi entre en vigueur temporairement le jour du vote, et définitivement le jour de la sortie du rapport de l'OSCE s'il constatait que les élections avaient été honnêtes, libres et justes. 18 mois se sont écoulés. Nos efforts pour fixer cette formule sur le papier sont toujours rejetés par Kiev.

Actuellement, nos collègues allemands et français proposent d'organiser une réunion ministérielle au format Normandie. Cette rencontre aurait un sens uniquement si les deux échecs mentionnés (la séparation des forces à Stanitsa Louganskaïa et la fixation sur papier de la "formule Steinmeier") étaient compensés et que le quartet Normandie adoptait une déclaration appropriée. Il est inutile de se réunir sans une telle déclaration sur ces deux thèmes devenus une honte pour notre travail au format Normandie.

Nous savons que, dans le travail à huis clos avec Kiev, nos collègues occidentaux, les Français, les Allemands et bien d'autres Européens le soulignent et l'incitent à agir de manière appropriée. Mais publiquement, il est jugé politiquement incorrect de critiquer ceux qui "ont apporté la liberté au peuple ukrainien". Il n'y a aucune réaction à la loi sur la "réintégration du Donbass" qui, je le souligne à nouveau, est directement qualifiée par les dirigeants ukrainiens de moyen militaire de régler ce problème. Il n'y a pas de réaction à la loi sur l'éducation qui discrimine toutes les langues des minorités nationales. Il n'y a aucune réaction à l'annulation de la loi sur les fondements de la politique linguistique de l’État qui garantissait les droits des minorités nationales dans les régions de l'Ukraine pour vivre et travailler dans leur langue.

Tant que cette position d'"autruche" se maintient, il est très difficile, malgré notre bonne volonté (j'ai parlé de plusieurs cas quand nous avons fait des concessions en montrant notre disposition à adopter une approche souple de l'implémentation des Accords de Minsk), d'obtenir des résultats positifs.

Question: Vous avez présenté une image alarmante de la confrontation russo-américaine et de l'approche de certaines "lignes rouges". D'après vos contacts récents avec les Américains, ainsi que ceux de vos collègues d'autres ministères qui participent actuellement à ce dialogue, quelle est la dynamique des derniers mois et semaines? Cette conflictualité grandit-elle, diminue-t-elle ou stagne-t-elle?

Sergueï Lavrov: Malheureusement, la conflictualité est devenue la norme. C'est probablement la réponse la plus courte que je peux donner à votre question. Cela ne dépend pas de nous. Nous ne voulons pas poursuivre cette conflictualité dans les relations avec les USA ou qui que ce soit d'autre. Périodiquement, nous entendons des signaux de Washington, notamment du Président américain Donald Trump, concernant la nécessité de normaliser les relations. Nous y sommes prêts, mais nous attendons des propositions concrètes. Nous sommes prêts à rétablir les contacts dans tous les domaines parce que quand, plusieurs mois à l'avance, on se met d'accord pour relancer, enfin, une conversation professionnelle sur la cybersécurité, et quand notre délégation arrive sur place, les Américains n'y sont pas. D'ailleurs, très récemment, quand je me suis entretenu avec le Ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas, je lui ai demandé pourquoi les Allemands avaient annulé au dernier moment la rencontre prévue entre les groupes d'experts interministériels germano-russes sur la cybersécurité. La réponse était consternante. Le Ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas m'a dit que nous ne pouvions pas nous rencontrer parce qu'à trois jours de la rencontre prévue avait été commise une cyberattaque d'un groupe appelé Snake contre les sites des ministères de la Défense et des Affaires étrangères de l'Allemagne. C'est la première fois que j'entendais parler de ce groupe, de l'attaque et que nous en étions accusés. La voilà, cette fameuse logique du "highly likely". Et puisque c'est "highly likely": repentez-vous, et ensuite nous discuterons de comment coopérer dans un domaine où nous n'apprécions pas votre comportement. Alors nous attendrons. Nous avons beaucoup de patience. Pendant ce temps, bien sûr, si la société civile, les politologues et les experts se rencontraient, ce que les politologues américains souhaitent également, cela serait utile, je pense.

Question: Pendant le Forum économique international de Saint-Pétersbourg 2018, le Président russe Vladimir Poutine a déclaré qu'en ce qui concernait la sécurité européenne, il était possible de s'adresser à la Russie. La salle a ri. Était-ce une plaisanterie ou il l'a-t-il dit sérieusement?

Pour faire suite à ce thème et à votre allocution d'aujourd'hui, qui m'a semblé assez alarmante (au sujet de l'avertissement concernant l'éventualité d'un conflit), voyez-vous la possibilité d'une grande guerre réelle en Europe? Si oui, qui, contre qui et quand pourrait-elle avoir lieu, selon vous?

Sergueï Lavrov: Pas besoin de continuer. La réponse à la première partie de la dernière question – Dieu nous en garde. Ce ne sont pas des plaisanteries quand nous parlons de la sécurité qu'il faut assurer ensemble. Ce n'est pas nous qui l'avons inventé. C'est une déclaration politique adoptée plusieurs fois au sommet, notamment dans le cadre de l'OSCE, c'est-à-dire avec la participation des USA. La déclaration stipulait que la sécurité était indivisible et que personne ne devait renforcer sa sécurité au détriment de celle des autres. Cela a été signé encore en 1990 à Paris par tous les chefs d’État et de gouvernement de l'OSCE. Par la suite, cet engagement a été réaffirmé plusieurs fois. Mais quand, il y a 10 ans nous avons proposé de codifier cet engagement politique pour le rendre juridiquement contraignant, nous avons entendu un "non" catégorique. Cela a été justifié par le fait que seuls les membres de l'Otan pouvaient avoir des garanties juridiques de sécurité. Voilà la philosophie et la mentalité des fameuses lignes de démarcation, de division de l'Europe, d'expansion de l'Otan vers l'Est contrairement aux multiples promesses faites encore à l'Union soviétique. Voilà la situation. C'est pourquoi nous ne plaisantons pas et nous voulons garantir ensemble la sécurité. Si quelqu'un a encore de la mémoire, il faut revenir aux promesses.

Question: Y a-t-il un risque de guerre en Europe?

Sergueï Lavrov: J'ai déjà dit: Dieu nous en garde.

Question: Et les propos selon lesquels "la Russie aidera les Européens à renforcer la sécurité"?

Sergueï Lavrov: Je viens de le dire. La sécurité ne pourra être renforcée qu'ensemble. Parce que quand, aujourd'hui, l'UE espère se débarrasser de la dépendance et des caprices de Washington en matière de sécurité et commence à former son approche de la défense en comptant sur elle-même et même en organisant des discussions sur les projets comme le "Schengen militaire"... Je veux dire que toute l'UE a besoin de rendre pratique la logistique de transport pour le déplacement du personnel et du matériel, au cas où, Dieu nous en garde. L'Otan a immédiatement rejoint cette initiative. Je vous assure qu'ils n'échapperont pas à l'Alliance. Ce sera à nouveau une réflexion alignée et une approche alignée de la garantie de la sécurité. Des invitations seront envoyées de Pologne et d'autres pays. Par exemple: voici 2 milliards de dollars, construisez pour nous une base et dégainez votre baïonnette en direction de l'agresseur – la Russie. C'est une psychologie regrettable, bien sûr.

Question (traduite de l'anglais): Que pensez-vous de la situation autour de l'Iran, notamment compte tenu des relations particulière de la Russie avec Israël et l'Arabie saoudite? Quelle est votre position concernant l'évolution de la confrontation entre Israël et l'Iran en Syrie?

Sergueï Lavrov: Nous avons effectivement de bonnes relations avec tous les pays que vous venez de citer. Nos positions ne coïncident pas à 100% avec eux sur toutes les questions, comme avec n'importe quel autre pays. Mais c'est notre principe: parler avec tout le monde sans exception, notamment quand il existe des divergences de positions. Nous ne sommes pas d'accord avec la vision selon laquelle l'Iran serait la raison de tous les problèmes dans la région – en Syrie, en Palestine, au Liban, en Irak, on mentionne même plusieurs autres pays. Concernant la nuisance absolue et le grand risque de scission dans l'islam parce que les relations entre la plupart des monarchies du Golfe et l'Iran ont acquis un aspect interreligieux, basé sur l'opposition entre les sunnites et les chiites: c'est très regrettable.

Nous avons appelé plusieurs fois l'Organisation de coopération islamique (OCI) et la Ligue arabe à attirer l'attention sur ce point et à revenir aux initiatives avancées récemment par le Roi Abdallah II de Jordanie dans le contexte de l'union de tous les musulmans. Cela reste un travail d'actualité. De la même manière, quand nous examinons la situation régionale avec nos partenaires israéliens, nous exprimons notre approche qui parle de la nécessité, comme dans tout autre conflit, d'impliquer toutes les parties dans les négociations sans tenter de les isoler.

Malheureusement, les USA - entre autres - suivent actuellement une ligne visant à isoler l'Iran dans l'espoir de pouvoir l'"étouffer" pour le pousser à changer sa politique. L'une des conditions est que Téhéran change de comportement dans la région. De la même manière qu'on nous demande de changer notre comportement partout avant de nous parler normalement. Il faut négocier. Nous avons proposé il y a plusieurs années de créer une conférence qui ressemble, dans l'idée, à un sorte d'OSCE pour le Golfe avec la participation de tous les pays arabes de la région, de l'Iran, de la Ligue arabe, de l'OCI, des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et de l'UE. Cette idée reste d'actualité. Certains y reviennent aujourd'hui, mais la tension conflictuelle est si forte qu'il est très difficile de compter aujourd'hui sur des changements à terme.

En ce qui concerne la confrontation entre Israël et l'Iran en Syrie, nous avons des accords sur la zone de désescalade du sud-ouest. Ces accords ont été conclus entre la Russie, les USA et la Jordanie. Israël était parfaitement au courant de leur préparation. Ils impliquent que la zone de désescalade doit consolider la stabilité et que toutes les forces non syriennes doivent quitter cette région. Je pense que cela doit arriver au plus vite. Nous nous en occupons actuellement avec nos collègues américains et jordaniens.

Question (traduite de l'anglais): Vous allez partir à Pyongyang en prévision du sommet historique qui aura lieu à Singapour dans deux semaines. Quel est l'objectif de votre visite? Quel est le rôle de la Russie dans la dénucléarisation de la péninsule coréenne?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne ma visite, j'ai été invité et j'ai accepté cette invitation. L'objectif de cette visite, comme de toute autre, consiste à examiner les relations bilatérales avec nos partenaires et à évoquer la situation dans cette région.

La Russie participe aux négociations à Six – un mécanisme qui reste d'actualité. Dans le cadre de la logique élaborée par ce mécanisme, nous soutenons les changements qui se produisent aujourd'hui dans les relations entre les deux Corées, entre Pyongyang et Washington. Nous espérons vraiment que ces négociations, qui ont été annoncées et confirmées actuellement, ne déboucheront pas sur un ultimatum parce que la tâche actuelle de dénucléariser toute la péninsule coréenne ne peut pas être réglée d'un seul coup. Cela nécessitera des étapes, de la cohérence et de la patience.

Il y a un peu moins d'un an, la Russie et la Chine ont formulé leur "feuille de route" pour avancer vers la paix et la stabilité, la dénucléarisation sur la péninsule coréenne qui supposait d'abord l'abandon de la rhétorique belliqueuse et des actions provocantes des deux côtés, puis les contacts entre les protagonistes directs qui contribueront à surmonter les différends d'antan et à nouer le dialogue. Mais, à l'étape finale de ce processus, comme le prévoit la "feuille de route" russo-chinoise, l'organisation de négociations multilatérales avec la participation des six États sera inévitable, parce que la dénucléarisation de la péninsule coréenne doit être accompagnée par des mécanismes de garanties de la paix et de la stabilité dans toute l'Asie du Nord-Est.

J'ai été invité et j'ai accepté cette invitation avec plaisir. Il sera très utile pour moi de comprendre la position de nos voisins nord-coréens sur toutes ces questions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

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