27 février 201817:18

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec le Ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, Moscou, 27 février 2018

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Nous avons eu un entretien très nourri avec mon homologue le Ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Même si c'est notre première rencontre en tête-à-tête cette année, nous remettons régulièrement "les pendules à l'heure" sur les principales questions de l'agenda bilatéral et des affaires internationales pendant nos entretiens téléphoniques.

Aujourd'hui, nous avons accordé beaucoup d'attention aux préparatifs de la visite du Président français Emmanuel Macron en Russie au mois de mai, qui prévoit sa participation à la réunion plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Nos dirigeants comptent également prendre part à la première réunion du Comité de coordination du forum franco-russe de sociétés civiles "Dialogue du Trianon" qui a été créé à l'initiative du Président russe Vladimir Poutine et du Président français Emmanuel Macron à l'issue de leur entretien à Versailles l'an dernier. Nous espérons que les résultats de cette visite apporteront une contribution considérable à l'intensification des liens franco-russes dans tous les domaines.

Nous avons constaté avec satisfaction la hausse continue de nos échanges. Nous sommes convenus de travailler au renforcement et au développement de cette dynamique positive.

Nous tenons en grande estime le niveau de nos échanges culturels. L'Année croisée de la culture vient de s'achever. En mars sera lancé un nouveau grand projet: l'Année de la langue et de la littérature russe et française. La Commission franco-russe pour la coopération dans le domaine de la culture, de l'éducation et des échanges de jeunesse travaille activement et sa prochaine réunion est prévue pour la mi-mars 2018.

Nous avons accordé beaucoup d'attention à la situation en Syrie. Nous nous sommes prononcés en faveur du rétablissement le plus rapide possible de la paix et de la stabilité dans ce pays en préservant inconditionnellement son intégrité territoriale et en respectant sa souveraineté. J'ai informé le Ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian du bilan du Congrès du dialogue national syrien qui s'est tenu à Sotchi le 30 janvier, qui visait à remplir les tâches prévues par la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies. Parmi les résultats du Congrès: l'adoption de la Déclaration finale sur les principes de la construction étatique de la Syrie soutenant les approches formulées par l'Onu. Le document souligne également que tout accord lié à la construction de l’État syrien après le conflit devra refléter le consensus entre les parties syriennes elles-mêmes. Pendant le Congrès a également été adopté le Message pour la communauté internationale appelant à aider à régler les problèmes humanitaires de la Syrie et les questions liées au rétablissement de l'infrastructure, de l'industrie et de l'économie dans l'ensemble. Nous sommes satisfaits des résultats de ce Congrès auquel avaient été invités, en tant qu'observateurs, les voisins de la Syrie ainsi que les représentants des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies - Paris avait notamment envoyé à Sotchi un représentant de l'Ambassade de France à Moscou pour participer à cet événement.

Nous avons également abordé d'autres questions de politique internationale. Avec la France, nous avons établi un dialogue sur le problème du processus de paix en Ukraine. Dans le cadre du "format Normandie" nos dirigeants, nos conseillers et les ministres des Affaires étrangères se rencontrent et communiquent par téléphone. Un tel contact était prévu en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité mais cette réunion se tiendra manifestement plus tard à cause d'un croisement des emplois du temps.

Nous coopérons également sur les questions qui sont liées aux relations entre la Russie et l'UE, le Conseil Otan-Russie qui ne fonctionne pas vraiment, les problèmes qui concernent la situation sur la péninsule coréenne et d'autres situations de crise au Moyen-Orient et en Afrique du Nord - je veux évidemment parler de la Libye, du Yémen et de l'Irak.

Dans l'ensemble, l'agenda est très chargé entre nos ministères et nous sommes convenus de prolonger activement cette tendance.

Question: Le groupe Jaych al-Islam accepte dans l'ensemble la proposition russe de marquer une pause humanitaire, mais refuse de laisser partir les civils de la Ghouta orientale sous prétexte que cette condition n'est pas mentionnée dans la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans quelle mesure cette circonstance peut-être faire obstacle aux objectifs de la trêve?

Sergueï Lavrov: Je souhaiterais marquer mon désaccord avec l'affirmation du groupe Jaych al-Islam selon laquelle la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies ne permettrait pas de laisser partir les civils de la Ghouta orientale. Si je me souviens bien, le 10e point de la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies énumère les exigences par rapport à tous ceux qui ont assiégé les communes: lever le siège de la Ghouta orientale, du camp de réfugiés palestiniens d'Iarmouk, des enclaves chiites de Fua et de Kfaria. Il est exigé de tous ceux qui tiennent ce siège aujourd'hui d'assurer les livraisons d'aide humanitaire, de médicaments, de produits de première nécessité et de ne pas faire obstacle à ceux qui veulent quitter ces quartiers, y compris la Ghouta orientale. C'est pourquoi la position adoptée par Jaych al-Islam soulève des questions quant à la sincérité du groupe quand il a annoncé au président du Conseil de sécurité des Nations unies son accord de remplir la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies, comme vient de nous le dire le Ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Question (adressée à Jean-Yves Le Drian): Sur le fond de ce qui se passe actuellement dans la Ghouta orientale, le problème de Mossoul est passé au second plan. D'après la France, que faut-il faire pour redresser cette situation et cherchera-t-elle, de la même manière que dans la Ghouta orientale, à régler la catastrophe humanitaire à Mossoul?

Sergueï Lavrov (ajoute après Jean-Yves Le Drian): Nous saluons le progrès que le gouvernement irakien a réussi à accomplir avec un soutien extérieur. Nous avons également participé à la conférence au Koweït, qui était consacrée aux tâches pour un retour à la vie normale en Irak. Nous constatons de sérieux succès sur cette voie, qui sont essentiellement liés au fait que l'Irak a réglé le problème principal: empêcher la création du califat de l’État islamique. En dépit de la présence de groupes disparates de Daech qui continuent de commettre des attentats, l'Irak a tout de même davantage de possibilités pour se concentrer sur le retour à la vie normale, au rétablissement de ce qui a été détruit par la guerre.

 En ce qui concerne la situation  humanitaire dans différentes régions de la Syrie (nous en avons parlé très en détail aujourd'hui) la situation n'est pas aussi bonne. Vous connaissez notre position concernant la Ghouta orientale. Nous avons effectivement soutenu la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies sur la nécessité de proclamer un cessez-le-feu avec la participation de toutes les parties afin que ce cessez-le-feu soit complet et couvre tout le territoire de la Syrie. La résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies a également appelé tous les acteurs extérieurs qui ont une influence sur la situation à faire pression d'une manière ou d'une autre sur ceux dont dépend la conclusion d'une telle trêve globale. Il est évident que pour l'instant, nous en sommes loin. Mais la résolution doit tout de même être remplie en passant un accord sur le terrain. La Russie, parfaitement consciente de la situation humanitaire dans la Ghouta orientale, n'a pas attendu que toutes les parties soient d'accord avec un paradigme concret d'actions. Unilatéralement, avec le gouvernement syrien, nous avons annoncé la mise en place de pauses humanitaires de 5 heures par jour à compter d'aujourd'hui. Dans le cadre de ces pauses ont été établis des couloirs humanitaires concrets pour livrer une aide humanitaire, et dans le sens inverse on procédera à l'évacuation médicale en évacuant tous les civils qui veulent le faire en parfaite conformité avec (je l'ai déjà dit) le point 10 de la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous vérifierons en pratique dans quelle mesure les affirmations de trois groupes armés illégaux qui se distanceraient du Front al-Nosra dans la Ghouta orientale et seraient disposés à remplir la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies, correspondent à leurs véritables intentions.

Nous avons entendu de nombreux pays exprimer de sérieuses préoccupations vis-à-vis de la situation dans la Ghouta orientale il y a un an, quand la Russie, avec l'armée syrienne, aidait sur le terrain à libérer l'Est d'Alep. En parallèle, on procédait à une vaste évacuation de la population civile pour achever les terroristes qui ont refusé de quitter l'Est d'Alep. A l'époque, ils disaient que c'était une opération très risquée parce que les habitants seraient évacués de l'Est d'Alep et qu'ensuite ils ne pourraient pas y revenir. Que ce serait un nettoyage ethnique. D'après moi, hier le gouverneur d'Alep a annoncé que déjà près de 200.000 habitants qui avaient quitté la ville y étaient revenus. Un tiers des sites touchés par la guerre ont été reconstruits. Ce processus se poursuit.

Malheureusement, et nous l'avons déjà déclaré publiquement, nous ignorons quelle est la situation à Raqqa qui a été libérée des terroristes par la coalition américaine. A en juger par les photos et les vidéos dont nous disposons (peu sont autorisés à entrer dans la zone), de facto la ville a été rasée. Oui, les terroristes ont été bombardés. La plupart sont morts mais beaucoup ont quitté Raqqa. Selon nos informations, des corps se trouvent dans la rue, personne ne les enlève. La situation épidémiologique est très difficile: il n'y a pas d'eau ni de canalisations. Nous avons proposé que l'Onu ou le Comité international de la Croix-Rouge y envoie d'urgence une mission pour aider la communauté internationale à comprendre ce qui se passe à Raqqa et quelle est la situation humanitaire. Cela correspondrait totalement à la résolution 2401 du Conseil de sécurité des Nations unies qui exige de régler les problèmes humanitaires sur tout le territoire syrien.

Il est tout aussi important de comprendre ce qui se passe dans le camp de réfugiés de Roukban, protégé par les Américains qui ne laissent personne en sortir. Selon les estimations, près de 60.000 réfugiés s'y trouvent - mais ce sont des informations approximatives. Nous voudrions que dans cette région également soit assuré un accès humanitaire ou au moins une mission qui permettrait de comprendre ce qui s'y passe en réalité.

Question (adressée à Jean-Yves Le Drian): Est-ce que la France partage l'idée du Président américain Donald Trump concernant la nécessité de réformer le Plan d'action global commun sur le programme nucléaire iranien pour étendre son champ d'action au programme balistique iranien également? Si telle est la position de la France, quel est l'avis de la Russie à ce sujet?

Sergueï Lavrov (ajoute après Jean-Yves Le Drian): La Russie, comme la France, juge nécessaire de remplir complètement le Plan d'action global commun, qu'il est extrêmement dangereux de "dépouiller". Si l'on veut, dans le format initial ou un autre, évoquer d'autres questions concernant l'Iran, il faut le faire avec la participation obligatoire de Téhéran et selon les principes sur lesquels a été convenu le Plan d'action, c'est-à-dire sur la base du consensus et non des ultimatums.

D'ailleurs, nous venons de mentionner le Plan d'action et la position de la Russie. Nous sommes souvent qualifiés, même dans des documents doctrinaux officiels américains, de "pays-révisionniste" - c'est-à-dire que nous réviserions, selon eux, les règles sur lesquelles repose l'ordre mondial. Mais en voyant l'approche de Washington concernant le Plan d'action, tout comme son approche de l'Accord de Paris sur le climat et comment il a qualifié l'OMC de "catastrophe", on pourrait probablement se demander qui fait du révisionnisme dans ce monde et dans les accords conclus et approuvés par tous au niveau universel.

Question: La Russie aspire-t-elle à un processus particulier de négociations sur le programme balistique iranien tel que le souhaitent d'autres pays occidentaux? Que pensez-vous du fait que l'Iran est un pays qui déstabilise cette région?

Pensez-vous que l'opération d'Afrin soit une opération pour la lutte contre le terrorisme et que c'est pour cette raison qu'elle ne fait pas partie des conditions de la trêve que vous cherchez à instaurer dans la région?

Sergueï Lavrov: Dans votre question a été exprimée l'idée de savoir quelle est l'attitude de la Russie par rapport au changement du Plan d'action global commun. Jean-Yves pourra probablement vous dire ce qui est discuté dans le cadre du groupe "USA + troïka européenne". J'avais l'intention de demander à Jean-Yves les thèmes évoqués pendant notre déjeuner de travail. Mais si ce n'est pas un secret, il pourrait peut-être les dévoiler ici publiquement.

En ce qui concerne votre question sur notre attitude par rapport au rôle déstabilisant de l'Iran dans la région, la question est incorrecte. La région est déstabilisée à cause de très nombreux facteurs. Cette déstabilisation a commencé par l'invasion de l'Irak, par l'effondrement de cet État qui jusqu'à aujourd'hui vit très difficilement le processus de rétablissement de l'unité nationale. C'était le résultat d'une action irréfléchie avant tout de Washington et de Londres qui, à l'époque, avait été condamnée par Moscou, Paris et Berlin, qui ne l'avaient pas soutenue et avaient raison. L'effondrement de la région a continué avec l'agression contre la Libye, qui a également conduit à l'effondrement de l’État et a transformé ce pays en "trou noir" à travers lequel continuent d'affluer des terroristes et un trafic d'armes vers la région du Sahel où la France possède des intérêts particuliers, et, dans l'autre sens, de migrants clandestins en direction de l'Europe. N'oublions pas que la situation au Yémen est également difficile. Bien d'autres choses ont lieu dans la région. N'oublions pas le problème palestinien qui n'est pas réglé. Il y a des forces qui déstabilisent la région, et elles sont nombreuses.

Quand on essaie de rejeter toute la faute sur Téhéran, en exigeant de facto que l'Iran reste dans ses frontières et renonce à toute tentative de projeter ses intérêts légitimes en dehors de son propre territoire, je pense que c'est injuste. Il est impossible de limiter un pays comme l'Iran, au même titre que l’Égypte, l'Arabie saoudite et bien d'autres pays de la région, dans leur droit parfaitement légitime de développer des relations avec le monde extérieur. En revanche, toutes ces relations, quel que soit le pays concerné, doivent être transparentes. C'est précisément ce que prônait la Russie quand, il y a quelques années, elle proposait d'organiser un dialogue sur la confiance et la sécurité dans le Golfe avec la participation de six pays du Golfe, de l'Iran, des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, de l'UE, de la Ligue arabe et de l'Organisation de coopération islamique. Cette proposition reste sur la table. Ces derniers temps nous entendons de plus en plus de voix qui montrent que beaucoup ont commencé à y porter un intérêt. Nous serons prêts à promouvoir activement ce projet. C'est à travers un dialogue constructif et inclusif qu'il sera possible de régler les problèmes de la région aussi bien à l'intérieur du pays (en Syrie, en Libye ou encore en Irak) qu'au niveau interétatique, entre les pays.

Je pense que la clef pour faire avancer la région dans ce sens est la réconciliation à l'intérieur du monde islamique entre les sunnites et les chiites, pour que personne ne se permette d'utiliser le facteur religieux, y compris le facteur de discorde dans l'islam, pour promouvoir des intérêts géopolitiques.

En ce qui concerne concrètement l'Iran et l'aspiration de plusieurs pays à accuser de tous les maux uniquement Téhéran, je voudrais souligner qu'en décembre 2017 les vétérans de la CIA, du FBI et du renseignement militaire américain ont adressé une lettre ouverte au locataire de la Maison blanche précisément à ce sujet: le rôle joué par l'Iran dans la région et dans quelle mesure la ligne menée par les USA vis-à-vis de l'Iran est juste. Ils ont fait référence aux documents américains, notamment la liste du Département d’État américain énumérant les attentats causant des victimes parmi les citoyens américains. Pratiquement tous les attentats perpétrés ces dernières années, y compris visant des citoyens américains, ont été initiés par Daech, Al-Qaïda, Boko Haram et le Front al-Nosra. Ils proclament tous l'Iran comme leur ennemi, et l'Iran les considère également comme tels.

Le Ministère américain de la Sécurité intérieure a établi un indice global du terrorisme. On y trouve 14 groupes islamistes qui représentent une menace directe pour les intérêts américains. Tous, sauf un seul, adoptent des positions anti-iraniennes. Tirez les conclusions de ces statistiques. Je répète, ce n'est pas moi qui l'ai inventé: ce sont les vétérans des renseignements américains qui ont formulé cette vision dans une lettre ouverte au locataire de la Maison blanche.

La question posée montre que cette lettre n'a pas attiré l'attention d'un média aussi respectable que Reuters qui, dans d'autres cas, accorde une attention à des actualités bien moins significatives. J'espère que vous prendrez connaissance de cette lettre des vétérans et donnerez votre appréciation journalistique professionnelle à la signification de cette lettre.

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