2 décembre 201720:00

Interview du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov accordée à la chaîne de télévision biélorusse RTR-Belarus, 2 décembre 2017

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Question: Monsieur le Ministre, comme vous êtes venu aujourd'hui à Minsk pour des raisons militaires et politiques, commençons par ce thème. L'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) fête cette année son 15e anniversaire: selon vous, est-elle devenue un contrepoids et une alternative à l'Otan dans l'espace postsoviétique?

Sergueï Lavrov: Premièrement, je ne pense pas qu'il faille réduire l'OTSC seulement au domaine militaire et politique. Elle promeut une politique d'intégration large et la garantie de la sécurité dans notre espace commun sous tous ses aspects - antiterroriste, antidrogue, anticriminel.

Il s'agit en effet d'un anniversaire important: les 25 ans du Traité de sécurité collective et les 15 ans de l'Organisation qui a, à mon avis, atteint sa maturité. Nous constatons un progrès visible, considérable et très sensible dans la majorité écrasante des domaines fixés par les chefs d'État.

En ce qui concerne les comparaisons avec d'autres blocs ou structures militaires et politiques, il n'est pas, selon moi, nécessaire de chercher à avoir une réputation comparable à celle de l'Otan. Nos objectifs sont différents. En beaucoup de points, l'existence de l'Otan est artificielle. Suite à la disparition de l'Union soviétique et du Pacte de Varsovie, l'Alliance a perdu sa raison d'être. Tout d'abord, nos collègues d'outre-Atlantique ont soutenu le bloc militaire et politique de l'Otan afin de conserver leurs leviers d'influence en Europe. C'est un fait évident. Tout politologue le sait depuis longtemps.

Le dossier afghan a été très utile et a permis à l'Otan de conserver un prétexte à son unité pendant des décennies. Mais quand ce thème unificateur a disparu, il a fallu trouver quelque chose de nouveau. On s'est alors focalisé sur la Fédération de Russie qui défend ses intérêts en coopération étroite avec ses alliés dans son espace historique. Tout cela a créé un mécontentement. Il s'agit notamment de notre refus d'accepter la violation grossière par l'Otan des accords obtenus dans les années 1990 stipulant que la sécurité est indivisible et que l'Alliance s'abstient de s'élargir à l'est. Plus tard on a - à titre de compromis - établi que l'élargissement de l'Otan à l'est ne s'accompagnerait pas d'un déploiement de forces de combat considérables dans ses nouveaux pays membres. Les membres de l'Otan ont grossièrement violé tous ces engagements et ont déjà tenté d'imposer à nous nos voisins le choix suivant: soit la Russie, soit l'Occident. On a constaté les résultats de cette politique en Géorgie et en Ukraine.

J'espère que l'OTSC évitera de s'engager sur cette voie. Nous nous abstenons absolument de tout chantage et autres ultimatums. Nous sommes préoccupés par notre propre sécurité sur le territoire des pays membres de l'OTSC. Nous avons assez de nos propres soucis et n'avons aucune envie de jouer à des jeux géopolitiques.     

Question: Compte tenu des réactions aux derniers exercices militaires russo-biélorusses, on constate que l'Occident s'inquiète d'une coopération aussi étroite entre la Russie et la Biélorussie dans le domaine militaire. Moscou est-il inquiet de la participation de la Biélorussie au Partenariat oriental?

Réponse: Concernant les exercices, l'Occident n'est pas vraiment soucieux mais tente d'utiliser encore une fois nos manœuvres militaires comme un prétexte pour nourrir l'hystérie. La Biélorussie et la Russie ont présenté à temps toutes les informations nécessaires à tous les pays signataires de la Convention de Vienne sur le renforcement de la confiance et de la sécurité adoptée au niveau de l'OSCE. Nous avons dûment  envoyé l'information concernant ces exercices, ainsi que les invitations aux observateurs - d'ailleurs, nous en avons même envoyé plus que nécessaire. Tout ceux qui en avaient envie ont pu assister à ces exercices et confirmé leur transparence. Quoi qu'il en soit, le bruit et l'hystérie ont permis à nos collègues américains et otaniens de déployer des contingents et du matériel supplémentaires sur le territoire des pays baltes et de la Pologne. Ils ont utilisé ce prétexte, leurs inquiétudes se sont avérées injustifiées, mais l'affaire est déjà close.

Quant au Partenariat oriental, nous ne donnons jamais de leçons à personne. Nous avons un Accord de partenariat avec l'UE, qui a malheureusement été gelé - pas par notre faute. Nous n'avons jamais douté du fait que tous nos amis et voisins aspiraient à nouer de bonnes relations avec tous leurs partenaires à l'ouest, à l'est, au nord et au sud.

Nous constatons la volonté de certains pays membres de l'UE d'utiliser le Partenariat oriental à des fins antirusses. Ils ne représentent pas la majorité mais leur attitude est particulièrement agressive. Cela concerne notamment les propos tenus il y a quelques jours par la Première Ministre britannique Theresa May lors du sommet du Partenariat oriental à Bruxelles. La majorité écrasante des pays de l'UE comprend qu'il s'agit d'une nouvelle tentative peu efficace et qu'il est contreproductif et inutile d'introduire des tonalités antirusses dans tous les contacts avec les pays membres de la CEI. Nous avons grandement apprécié l'opposition ferme de la Biélorusse et d'autres membres du Partenariat oriental aux tentatives de ce genre. Le fait que la déclaration finale ne comprend - malgré la volonté de certains participants au sommet - aucun élément extérieur aux relations de ces États avec l'UE est, selon nous, en grande partie le résultat des efforts de la Biélorussie qui a empêché de politiser et d'idéologiser ce processus, car elle le considère comme un outil permettant de mettre en œuvre ses intérêts pour le développement de relations normales avec l'Europe occidentale. A mon avis, nous n'avons aucune divergence à ce sujet. 

Question: Aucune inquiétude?

Sergueï Lavrov: Nous n'avons aucun doute ni suspicion concernant la Biélorussie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Nous observons évidemment la conduite de nos collègues ukrainiens, moldaves et géorgiens. Mais, je le répète, ils n'ont pas réussi et - j'en suis certain - ne réussiront jamais à introduire une orientation antirusse au Partenariat oriental.

Question: Quelle est l'opinion des dirigeants politiques russes concernant les efforts biélorusses pour le règlement de la situation en Ukraine? L'initiative biélorusse a-t-elle vraiment surpris? A-t-elle été concertée avec la Russie ou s'agit-il d'une décision indépendante?

Sergueï Lavrov: Quand le Président biélorusse Alexandre Loukachenko a proposé Minsk en tant que plateforme de dialogue pour le Format Normandie formé en juin 2014, nous avons immédiatement soutenu son initiative. Il est probablement déjà inutile de se demander si tout était concerté ou pas. Il s'agissait d'une proposition sincère qui a tout de suite été soutenue par nous, les Ukrainiens, les Allemands et les Français. Je me rappelle bien de ces 17 heures sans sommeil ni repos en février 2015, qui se sont soldées par le paquet de mesures visant à régler la crise ukrainienne. Immédiatement après, ce texte a été adopté à l'unanimité par le Conseil de sécurité de l'Onu et, en ce qui concerne les engagements permettant de trouver une solution à cette crise, il n'a toujours aucune alternative. Mais ce qui a été conclu n'a pas été totalement mis en œuvre. Je pense que nous poursuivrons nos efforts, notamment en utilisant Minsk qui offre toujours ses capacités pour assurer les négociations au sein du groupe de contact - qui recommenceront bientôt au niveau des assistants des chefs d'État du Format Normandie.

Question: Cette semaine, on a appris des informations inquiétantes: la Corée du Nord a lancé un nouveau missile balistique intercontinental capable de porter une ogive nucléaire jusqu'au Japon, aux États-Unis, en Corée du Sud ou en Russie. Préoccupés, les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud ont demandé de convoquer le Conseil de sécurité de l'Onu. Que doivent faire la Russie et l'OTSC dans cette situation? Est-ce que l'OTSC doit se soucier de la situation sur la péninsule coréenne?

Sergueï Lavrov: L'OTSC a une position unifiée sur cette question: nous n'acceptons pas les prétentions de la Corée du Nord à posséder des armes nucléaires. Tous les pays de l'OTSC soutiennent les résolutions du Conseil de sécurité de l'Onu. Nous respectons les sanctions introduites. Dans le même temps, tous les membres de l'Organisation soulignent la nécessité de renoncer à la rhétorique menaçante et offensive pour rechercher des moyens de reprendre les négociations.

Dans le contexte du dernier essai balistique de la Corée du Nord, je voudrais souligner que le leader nord-coréen s'est abstenu de toute aventure pendant plus de deux mois. Parallèlement, nos collègues américains nous ont annoncé en septembre que les prochains exercices militaires de grande envergure devraient se dérouler au printemps 2018 au plus tôt. On sous-entendait donc que si Pyongyang ne provoquait aucun trouble lors de cette pause naturelle dans les manœuvres des États-Unis et de la Corée du Sud, cela pourrait créer les conditions nécessaires pour lancer le dialogue. Nous avons dit apprécier cette approche. Nous avons travaillé avec Pyongyang. Quoi qu'il en soit, deux semaines après ce message des Américains, ces derniers ont annoncé des exercices anticipés qui ne devraient pas avoir lieu au printemps, mais en octobre puis en novembre. Plus tard, on a annoncé de nouvelles manœuvres en décembre. Il semble que les USA aient sciemment provoqué Kim Jong-un pour qu'il ne respecte pas cette pause, mais cède à leurs provocations. En condamnant les aventures nucléaires et balistiques de Pyongyang, nous dénonçons également l'attitude de nos collègues américains. Malheureusement, ils tentent d'entraîner avec eux les Japonais et les Sud-Coréens qui - comme vous l'avez justement remarqué - seront les premières victimes du déclenchement d'une guerre éventuelle sur la péninsule coréenne.

Question: Après de tels propos, beaucoup de gens pourraient avoir peur de se rendre aux Jeux olympiques en Corée du Sud. Ces JO auront-ils lieu, selon vous?

Sergueï Lavrov: A mon avis, les Américains ne s'en soucient pas du tout. Séoul est quant à lui réellement préoccupé par la perspective de JO ratés. Il le dit ouvertement dans le contexte des événements sur la péninsule coréenne et des provocations contre les sportifs russes.

Question: En tant qu'amateur du football, vous suivez probablement tous les événements liés à la Coupe du Monde 2018. Qui sera le champion?

Sergueï Lavrov: Celui qui sera le plus fort. Je vais supporter le beau jeu.

 

 

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