1 décembre 201722:00

Allocution et réponses aux questions du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors de la conférence Rome – Dialogues méditerranéens, Rome, 1er décembre 2017

2322-01-12-2017

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Je suis vraiment ravi d'assister à cette conférence pour la troisième fois déjà. Je vous remercie pour cette invitation. Si mes commentaires sont utiles, ce sera dans notre intérêt commun. Les orateurs précédents ont esquissé les problèmes auxquels font face aujourd'hui le Moyen-Orient et la Méditerranée – à savoir la question migratoire et la montée en puissance du terrorisme qu'il faut vaincre. Nous allons vers cet objectif en Syrie, mais cela ne signifie pas qu'on mettra un terme au terrorisme dans la région dans l'ensemble et en dehors. Nous devons tous combattre les risques et défis comme le trafic d'armes, la circulation libre des combattants et des terroristes d'autres pays à travers la Libye et d'autres pays du Sahara-Sahel. Nous devons réagir à ces défis. Mais nous ne devons en aucun cas oublier ce par quoi tout a commencé.

Tous ces problèmes de la région, ce chaos - selon le terme que vous avez utilisé pour décrire la situation - résultent de l'ingérence extérieure, des tentatives d'ingénierie géopolitique sous le slogan de la lutte contre les dictateurs. Saddam Hussein a été renversé et vous voyez vous-mêmes ce qui se passe aujourd'hui en Irak. Ceux qui ont assassiné (il n'y a pas d'autre mot) Mouammar Kadhafi ont violé grossièrement la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies sur l'établissement de la zone d'exclusion aérienne. Ce régime autoritaire a également été renversé et que s'est-il produit avec la Libye? Aujourd'hui, certains disent qu'il est pratiquement impossible de rétablir la structure étatique de ce pays.

Il faut savoir que quand nous parlons de problèmes comme la migration, le trafic d'armes et le terrorisme, nous devons veiller à ne pas reproduire les erreurs du passé, plus exactement à ne laisser personne refaire de telles erreurs – c'est-à-dire anéantir des pays entiers pour des motifs très douteux, imposer ses valeurs et son mode de vie à des peuples qui ont leur propre culture et leurs propres traditions. Je trouve que c'est irresponsable. Nous ne voulons pas qu'une région de plus se transforme en "magasin de porcelaine" ou toute la porcelaine serait cassée.

Je m'arrête là pour entendre volontiers vos commentaires. Je suis certain que les orateurs précédents ont décrit en détail leur position envers la situation et je ne voudrais pas répéter. Échangeons plutôt.

Question: Merci, monsieur le Ministre, d'avoir accepté de construire notre discussion de manière à ce qu'elle permette un échange d'avis. Comme vous l'avez dit, plusieurs interventions ont déjà eu lieu et les intervenants ont parlé, chacun de leur point de vue, de ce qui se passait actuellement au Moyen-Orient. Dans votre introduction vous avez fait allusion à l'endroit où, selon vous, il fallait chercher les racines des problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui. Si possible, je voudrais faire un pas en avant dans notre discussion. Vous avez fait allusion au fait que les racines…

Sergueï Lavrov: Non, je n'ai pas insinué. J'ai ouvertement énuméré.

Question: Vous avez clairement exposé votre point de vue en la matière. Puis-je vous demander de décrire comment la Russie voit l'avenir du Moyen-Orient? A quoi aspirez-vous?

Sergueï Lavrov: Nous voulons voir au Moyen-Orient la paix, la stabilité, et les conditions nécessaires au développement et à l'ouverture au monde extérieur. De plus, nous voulons que se poursuive la tradition séculaire de cohabitation entre les différends groupes ethniques et confessionnels. L'avenir des chrétiens au Moyen-Orient est très important pour nous. Cette catégorie de population est probablement celle qui a le plus souffert durant la crise actuelle. Bien sûr, nous voudrions que tous les pays du Moyen-Orient - l'Iran, la Syrie, la Libye et tous les autres - décident eux-mêmes de comment ils veulent vivre. Évidemment, il faut régler le problème palestinien sur la base de toutes les décisions qui ont été prises il y a très longtemps, sur la base d'un accord direct entre les Israéliens et les Palestiniens fixant la création d'un État palestinien viable à condition d'assurer la sécurité de tous les pays de la région, y compris d'Israël bien sûr. Voilà comment, globalement, nous voudrions voir le Moyen-Orient.

Question: Comment passer de la situation actuelle à celle que vous avez décrite?

Sergueï Lavrov: Pour commencer, il faut pallier les conséquences de l'ingérence extrêmement irresponsable et brutale en Irak sous un prétexte complètement faux (tout le monde le sait aujourd'hui), puis en Libye. Comme je l'ai déjà dit, dans le cas de la Libye le mandat du Conseil de sécurité des Nations unies prévoyant la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne a été grossièrement enfreint. Ensuite, on a tenté de faire la même chose en Syrie. Il faut donc à présent pallier les conséquences de cette politique complètement irresponsable et inadmissible.

En ce qui concerne la Syrie, nous devons avancer vers un dialogue inclusif national entre tous les Syriens. On peut dire la même chose pour la Libye et l'Irak. D'après moi, un dialogue national inclusif est nécessaire dans tous les pays si nous voulons trouver une solution politique aux troubles qu'ils traversent.

En ce qui concerne la question migratoire, à ce que je sache, un sommet des pays de l'UE et de l'Union africaine s'est récemment tenu à Abidjan. Attendons de voir si cela débouche sur des idées qui seront fonctionnelles et utiles du point de vue pratique.

J'ai rencontré aujourd'hui le Premier ministre italien Paolo Gentiloni et le Ministre italien des Affaires étrangères Angelino Alfano. Nous avons exprimé notre soutien à l'Italie, qui présidera l'an prochain l'OSCE et compte mettre les questions migratoires à l'ordre du jour - et même en faire l'une des priorités. Les représentants italiens ont exposé en détail leur approche de ce problème, et nous soutenons cette proposition.

Bien sûr, il ne faut pas non plus oublier la restauration du patrimoine culturel. Les actes des terroristes du Front al-Nosra en Syrie et en Irak, qui détruisent les temples et les églises, sont une attaque contre toute la civilisation mondiale. C'est pourquoi nous proposons aujourd'hui à l'Unesco d'intensifier son activité et de commencer la reconstruction d'Alep. Il est notamment question de la mosquée des Omeyyades qui a été presque entièrement détruite.

De plus, nous devons évidemment renforcer significativement le travail en ce qui concerne l'aide humanitaire. Cela concerne avant tout la Syrie et le Yémen. C'est crucial.

Enfin, il ne faut pas oublier l'avenir. Il est nécessaire de relancer l'économie des pays détruits par la guerre, plus exactement par les guerres. Je pense qu'il n'est pas du tout correct que les programmes humanitaires pour la reconstruction du secteur socioéconomique de ces pays dépendent des exigences de renverser un régime, tel que certains le proposent aujourd'hui vis-à-vis de la Syrie. Voilà ce qu'il faut faire aujourd'hui.

Sans parler du déminage. C'est un autre problème, un autre objectif à atteindre. Un immense travail est nécessaire en Syrie et dans d'autres pays. Il faut avancer dans toutes ces directions en restant fidèle à l'engagement que nous avons tous pris: respecter la souveraineté, l'intégrité territoriale, l'unité et la multiconfessionnalité de ces pays. Il n'y a pas d'autre solution. Si nous laissions la Syrie éclater en plusieurs morceaux (ce à quoi certains acteurs extérieurs ne s'opposeraient pas), les conséquences seraient des plus désagréables pour toute la région.

Question: Monsieur le Ministre, à en juger par les résultats du sommet de Sotchi, la Russie est visiblement prête à jouer le rôle de leader dans le règlement du conflit syrien. On a aussi l'impression qu'elle est aujourd'hui la seule puissance qui entretient des contacts avec tous les principaux acteurs de la région. La Russie ne souhaite-t-elle pas rendre le processus de paix bien plus structuré en assumant notamment les fonctions de médiateur entre certains pays de la région, par exemple entre l'Iran et l'Arabie saoudite qui sont disposés de manière très conflictuelle sur le dossier syrien? Dans cette situation, Moscou pourrait-il aider à trouver un accord commun sur la question? La Russie ne juge-t-elle pas nécessaire de rester dans la région pour contrôler la mise en œuvre des conditions de cet accord et empêcher le retour de Daech? Après tout, dans le cas contraire, tout pourrait s'effondrer de nouveau.

Sergueï Lavrov: Premièrement, nous ne cherchons pas à jouer un rôle de leader pour être considérés comme tels. Nos forces armées se trouvent en Syrie à la demande officielle du gouvernement légitime de ce pays membre de l'Onu. En septembre 2015, le gouvernement syrien nous a demandé de l'aide pour que l’État syrien ne se retrouve pas capturé par les terroristes. A l'époque, Daech était très près de Damas et contrôlait la majeure partie du territoire syrien. Le Front al-Nosra occupait également certains territoires.

Je pense que nous avons réussi à obtenir de sérieux résultats. Aujourd'hui, Daech est pratiquement détruit. L'opération sur la rive Est de l'Euphrate se poursuit. Nous devons nous focaliser sur le soutien à ceux qui combattent aujourd'hui les terroristes en Syrie: il s'agit avant tout de l'armée syrienne. Et c'est ce que nous faisons. Nous agissons de concert avec nos partenaires iraniens qui s'y trouvent également à la demande du gouvernement légitime. Il y a aussi ceux qui combattent les terroristes mais qui sont venus en Syrie sans invitation. Ce qui pose un certain problème. Cependant, en réfléchissant de manière pragmatique, nous avons réussi à conclure des accords avec les USA. Nous avons commencé par ce qui s'appelle en anglais le "deconflicting", c'est-à-dire un accord sur les procédures permettant d'éviter des incidents non prémédités dans les airs. C'est un accord assez substantiel. Nous voulons qu'à l'avenir tout le monde, et avant tout les USA, écoute les affirmations du Secrétaire d’État américain Rex Tillerson et de bien d'autres représentants officiels de Washington pendant leurs discours publics. Ils disaient que les États-Unis menaient des activités militaires en Syrie avec l'unique objectif de vaincre Daech. Mais à présent ils tiennent un discours quelque peu différent: ils disent que c'est le cas mais qu'ils pourraient s'attarder en Syrie un an ou deux afin de s'assurer que Daech n'y reviendra pas. Nous pensons que quand la guerre contre Daech sera terminée, toutes les unités étrangères qui ne se trouvent pas en Syrie à l'invitation du gouvernement légitime de ce pays membre de l'Onu ni l'aval d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies (car une telle résolution n'existe pas) devront quitter le pays.

En ce qui concerne le leadership, vous savez que quand nous avons envoyé notre aviation en Syrie pour aider les autorités de ce pays dans la lutte contre les terroristes, nous soutenions entièrement le processus de paix de Genève sous l'égide de l'Onu. Vous vous souvenez certainement qu'en septembre 2016, conformément aux consignes de nos présidents Vladimir Poutine et Barack Obama, nous avions préparé avec John Kerry un ensemble de documents ne parlant plus de deconflicting mais de coordination de nos actions, y compris des frappes aériennes russes et américaines contre les terroristes. En d'autres termes, personne n'avait le droit de frapper tant que l'autre partie ne confirmait pas que la cible choisie était bien terroriste. Il ne restait à faire qu'une seule chose pour que ce document fonctionne: les USA devaient remplir leur promesse de faire la distinction entre les groupes d'opposition avec lesquels ils coopéraient et le Front al-Nosra. Il n'y avait pas de tels problèmes avec Daech puisque ce groupe se tenait à part. Alors que le Front al-Nosra se mélangeait constamment avec d'autres groupes qui le rejoignaient ou le quittaient. Nous avons noté depuis longtemps (au moins il y a trois ans, depuis que les USA ont créé la coalition et ont pénétré dans l'espace aérien syrien) que les Américains épargnaient le Front al-Nosra. Ils bombardaient Daech - même si pas aussi activement que nous l'aurions voulu - mais ne touchaient pratiquement pas au Front al-Nosra.

Bien évidemment, nous avons soulevé cette question lors de nos discussions avec les Américains. Ils niaient tout, mais nous soupçonnions tout de même qu'ils voulaient préserver le Front al-Nosra au cas où il faudrait un plan B, pour l'utiliser afin de combattre le régime. Ce n'est pas le cas aujourd'hui et j'espère que nos contacts permanents avec les militaires américains ont été utiles pour former une bonne compréhension de la stratégie antiterroriste à adopter en Syrie.

Quand l'administration de Barack Obama n'a pas tenu sa promesse et n'a pas séparé l'opposition dite "patriotique" du Front al-Nosra, nous avons compris que Washington n'était pas fiable sur le dossier syrien. C'est alors que nous avons dû adopter une approche pragmatique et lancer le processus d'Astana avec la Turquie et l'Iran (et laissez-moi dire ce ne sont pas des pays faciles à persuader de faire quelque chose ensemble). Il me semble que les résultats du processus d'Astana et notamment la mise en place des zones de désescalade, dont une a été créée par les efforts communs de la Russie, des USA et de la Jordanie, ont permis d'améliorer significativement la situation en Syrie. Tout le monde est d'accord avec ça. La seule chose à laquelle nous devons veiller est de faire en sorte que ces zones de désescalade ne soient pas utilisées comme une étape intermédiaire vers l'éclatement de la Syrie. Malheureusement, les USA ont créé unilatéralement à al-Tanf une zone de sécurité de 50 km de rayon. Nous pensons que ce n'est pas du tout nécessaire. A l'intérieur de cette zone de sécurité créée unilatéralement se trouve le camp de réfugiés de Roukban, qui est régulièrement utilisé par ce qui  reste des troupes de Daech qui pénètrent dans cette zone de l'extérieur. Nous soulevons cette question dans nos contacts avec les États-Unis et j'espère qu'ils seront d'accord avec les conclusions que nous leur avons présentées, via nos spécialistes militaires, qui soulignent l'inutilité de cette zone, à moins bien sûr qu'ils ne souhaitent couper la Syrie en morceaux pour créer dans certaines régions séparées des organes de pouvoir locaux loyaux envers les USA et autonomes par rapport au gouvernement central. Si Washington n'a pas de telles intentions, j'espère que nous réussirons à tirer au clair cette situation.

De notre côté, au contraire, nous soutenons les mécanismes de réconciliation nationale, nous contribuons aux contacts étroits entre les organes de pouvoir locaux à l'intérieur des zones de désescalade et le gouvernement de Damas. On apporte une aide humanitaire, etc.

C'est seulement quand, fin décembre 2016, a été initié le processus d'Astana, quand une réunion entre les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de la Russie, de l'Iran et de la Turquie a été organisée à Moscou et quand la formation de notre "trio" a été annoncée, que nos amis de l'Onu ont commencé à bouger. Avant cela il n'y avait pratiquement eu aucune rencontre à Genève pendant près de neuf mois. Dans un certain sens, le processus d'Astana a été une stimulation pour l'Onu, il a poussé l'Organisation à ne pas rester en retard et à prendre les choses en main.

Cette année aussi, une très grande pause a été marquée pendant que nos collègues saoudiens tentaient de réunir les différents groupes d'opposition. Ils ont finalement réussi à le faire et nous en avons parlé aujourd'hui avec le Ministre des Affaires étrangères Adel al-Joubeir. Mais pendant que toutes ces négociations se déroulaient avec les différents groupes d'opposition, il n'y avait pas de processus de Genève. En revanche, immédiatement après la rencontre des présidents de la Russie, de la Turquie et de l'Iran (plus exactement après l'annonce de cette réunion), mon ami Staffan de Mistura a immédiatement annoncé la date de la reprise du processus de Genève.

Par conséquent, ces deux initiatives sont complémentaires. Bien sûr, comme l'a déclaré à plusieurs reprises le Président russe, nous voulons que le règlement du problème syrien s'appuie sur la résolution 2254. Ce processus doit se dérouler sous l'égide de l'Onu, il faut une nouvelle Constitution, des élections présidentielles et des législatives suivies par l'Onu. Telle est notre position.

Question: Pouvez-vous nous donner plus de détails sur le prochain pas après Sotchi, et plus concrètement sur la manière dont vous comptez faire participer les pays arabes qui n'étaient pas présent à la réunion de Sotchi? Comment peut-on impliquer ces pays dans le règlement définitif du problème syrien?

Sergueï Lavrov: Trois pays membres du processus d'Astana se sont rencontrés à Sotchi. C'est précisément dans le cadre du processus d'Astana que l'opposition a commencé à parler directement avec le gouvernement, ce qui n'avait encore jamais été le cas auparavant. L'opposition représentée dans le processus d'Astana est justement celle qui se bat contre les forces gouvernementales. Avant le processus d'Astana, l'opposition était représentée à Genève essentiellement par des émigrés vivant à Istanbul, à Riyad, à Doha, à Paris et à Londres. Aujourd'hui, l'opposition armée qui participe au processus d'Astana a rejoint la délégation globale de l'opposition à la réunion de Genève qui, comme je l'ai dit, a été organisée avec succès par l'Arabie saoudite.

A Astana, outre le gouvernement syrien, les forces d'opposition et les trois pays garants - la Russie, la Turquie et l'Iran - sont également présents certains pays en tant qu'observateurs - les USA et la Jordanie. Nous avons reçu des requêtes d'autres pays souhaitant également devenir observateurs, et dans l'ensemble nous avons positivement réagi à cette demande. Mais au final il a été décidé de garder le processus d'Astana "compact" étant donné qu'il est de toute façon lié au processus de Genève. D'ailleurs, à Genève a été créé le Groupe international de soutien à la Syrie (GISS) sous la direction de la Russie et des USA, dans le cadre duquel s'étaient tenues plusieurs réunions au niveau ministériel pour élaborer la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies il y a près de deux ans. Ce groupe n'organise plus de réunions plénières mais il englobe deux groupes de travail: pour le cessez-le-feu et pour les questions humanitaires. Ces groupes se réunissent chaque semaine, c'est pourquoi la plupart des pays (voire tous) qui souhaitent le règlement du conflit syrien participent aux réunions de ces groupes de travail à Genève et se rencontrent une fois par semaine. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de créer de nouveaux mécanismes. Je pense que tous ceux qui veulent apporter leur contribution ont déjà la possibilité de le faire.

Nous voulons contribuer au succès du processus de Genève en organisant le Congrès du dialogue national syrien. A Sotchi a été adoptée une Déclaration stipulant que les trois pays garants organiseront des consultations pour convenir de la liste des participants au Congrès. Nous avons informé de notre travail l'Envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu pour la Syrie Staffan de Mistura et les représentants de l'Onu. Nous avons l'intention de profiter du futur Congrès, dont les dates de déroulement et la liste des participants restent à convenir, pour contribuer au processus de Genève afin de lancer un processus stable de réformes constitutionnelles et de préparation aux élections.

Question: Je voudrais développer le thème évoqué par le professeur Nasr dans ses questions et par vous dans vos réponses. Il ne fait aucun doute que la crise syrienne a enclenché des processus qui ont affecté tout le Moyen-Orient. L'Iran est redevenu un acteur important dans la région. Il y a une tension dans les relations entre Téhéran et l'Arabie saoudite. La position d'Israël suscite aussi des questions. De sérieuses contradictions se sont accumulées dans la région. Que pensez-vous de ces processus? Comment pourrait-on régler ces contradictions à long terme?

Sergueï Lavrov: Nous avons soulevé plusieurs fois la question des divergences entre l'Arabie saoudite et l'Iran, dans les discussions ouvertes ou en communiquant avec chacun de ces deux pays séparément. Nous leur avons indiqué la nécessité d'entamer un dialogue direct et nous sommes prêts à leur apporter tout le soutien nécessaire en ce sens. Nous regrettons vraiment cette situation dans la région, où les relations entre ces deux pays influents symbolisent en quelque sorte la scission au sein de l'islam. En 2004, le Roi de Jordanie Abdallah avait déjà convoqué une réunion pour déclarer que tous les musulmans devaient être considérés comme des frères et sœurs, qu'ils devaient tous être unis par une seule religion et culture. La Déclaration d'Amman a été adoptée à l'époque, mais sans résultat. Il faut peut-être essayer encore une fois en utilisant, par exemple, l'Organisation de coopération islamique. Mais cette affaire concerne nos amis musulmans.

Quand certains disent qu'il faut cantonner l'Iran dans un certain cadre, cela paraît parfaitement surréaliste. On ne peut pas restreindre dans un cadre des pays comme l'Iran ou l'Arabie saoudite. Ils ont leurs propres intérêts légitimes, et s'ils promeuvent leurs intérêts de manière légale, il faut le prendre comme un fait et aider à niveler les contradictions entre les intérêts de différents acteurs dans la région. J'ai déjà dit que la question palestinienne restait l'un des principaux problèmes de la région. Il ne fait aucun doute qu'en trouvant une solution juste au problème palestinien nous pourrions abattre plusieurs atouts face à ceux qui cherchent à recruter des terroristes parmi les jeunes. Les extrémistes disent aux jeunes que l'Onu a trompé les Palestiniens, que pendant 70 ans on leur a promis leur propre État mais qu'ils ne l'ont toujours pas obtenu. Ce problème joue en faveur des extrémistes dans la région et donne aux recruteurs un argument supplémentaire pour attirer de nouveaux membres dans leurs rangs.

D'ailleurs, puisqu'il est question des extrémistes. Comme je l'ai déjà dit, les raisons de cette crise, ses racines proviennent des tentatives d'ingérence extérieure, ce qui est confirmé par des preuves irréfutables (contrairement à certaines autres "ingérences"). Peu de temps avant le départ de l'administration du président Barack Obama de la Maison blanche, cette dernière a organisé à l'Onu – non pas sous l'égide des Nations unies mais physiquement sur le territoire de l'Organisation – une réunion à laquelle ils ont invité les pays qu'ils souhaitaient. Durant cette réunion, ils ont annoncé la nécessité de créer un nouveau concept de lutte contre l'extrémisme violent.

C'est une histoire très intéressante. Le secrétariat de l'Onu, à l'époque du Secrétaire général précédent, de sa propre initiative et sans aucune demande de l'Assemblée générale ou d'autres organes, avait écrit un rapport consacré à la lutte contre l'extrémisme violent. Pour être bref, le concept américain était le suivant: "Les dictateurs et les dirigeants autoritaires perdent le lien avec leur peuple et ignorent ses besoins, à cause de quoi les citoyens se transforment en extrémistes prêts à la violence. C'est pourquoi la communauté internationale doit, en contournant ces dictateurs, s'adresser directement à la société civile et expliquer aux gens comment construire la démocratie". Mais vous comprenez parfaitement que c'est contraire aux principes de la Charte de l'Onu. Il faut être très prudent parce qu'au fond ce concept est appelé à justifier et à légitimer l'intervention en Irak, en Libye, en Syrie et dans d'autres pays. C'est pourquoi nous devons être très prudents vis-à-vis de telles discussions comme celle-ci qui, je le répète, ne s'est pas déroulée sous l'égide d'organes de l'Onu.

Question: Je voudrais vous poser une question sur l'accord nucléaire iranien, sur lequel vous avez activement travaillé. De nombreuses questions ont été posées hier à ce sujet. Monsieur Lavrov, comment voyez-vous l'avenir de cet accord? Quel rôle pourrait jouer la Russie dans la préservation de cet accord?

Sergueï Lavrov: L'accord est toujours en vigueur. Il y a quelques jours, le directeur de l'AIEA Yukiya Amano a confirmé que l'Iran remplissait tous les termes de l'accord sur le programme nucléaire iranien. Le Conseil de sécurité des Nations unies a approuvé à l'unanimité la résolution fixant cet accord. Désormais, il fait partie du droit international. C'est tout. Pourquoi réparer quelque chose qui n'est pas cassé?

Encore des commentaires?

Question: Si les USA voulaient vraiment…

Sergueï Lavrov: Si les USA voulaient vraiment sortir de cet accord nous ne pourrions rien y faire. Ce serait une violation de leur promesse. Ce serait une violation des garanties données par l'ancienne administration. La majeure partie des négociations sur cet accord s'est déroulée directement entre Washington et Téhéran, dans le cadre d'une série de réunions discrètes et non avec les Six. Les autres participants au processus se réjouissaient quand les USA et l'Iran débouchaient sur un compromis sur telle ou telle partie de l'accord. Si maintenant les USA quittaient l'accord ils saperaient la confiance des pays qu'ils appellent aujourd'hui à renoncer au programme nucléaire, comme la Corée du Nord. Nous tous aujourd'hui, USA y compris, exigeons de la Corée du Nord qu'elle stoppe son programme nucléaire et se penche sur les questions de sécurité et de dénucléarisation de la péninsule coréenne. Quel exemple montreraient les USA au dirigeant nord-coréen si l'Amérique sortait de l'accord sur l'Iran? Le dirigeant nord-coréen pourrait simplement se demander: pourquoi devrait-il renoncer à son programme? Même si un accord était conclu, on ignore ce qu'il en serait avec l'arrivée à la Maison blanche d'un nouveau président. Je sais que la plupart des analystes sérieux aux USA, y compris un grand nombre de représentants officiels, en sont parfaitement conscients. J'espère qu'aucune partie n'enfreindra l'accord.

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