28 février 201814:58

Allocution du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov à la Conférence pour le désarmement, Genève, 28 février 2018

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Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire général,

Merci pour cette nouvelle opportunité de prononcer un discours pendant ce forum prestigieux.

La Conférence pour le désarmement joue un rôle unique en matière de contrôle de l'armement, de désarmement et de non-prolifération. Elle occupe une place particulière au sein du mécanisme international durable formé avec la Commission de l'Onu pour le désarmement et le Premier comité de l'Assemblée générale des Nations unies. Sous l'égide de la Conférence pour le désarmement ont été élaborés les accords fondamentaux entretenant la confiance en la capacité de l'homme à éviter l'autodestruction. Le renforcement de l'efficacité du forum a une importance décisive pour se prémunir contre la fragmentation des efforts mondiaux pour mettre en œuvre le cahier des charges de désarmement, chercher des compromis raisonnables, et créer des conditions pour maintenir la paix, la sécurité égale et indivisible pour tous.

Dans les conditions actuelles difficiles sur la scène internationale, des efforts collectifs continuels visant à garantir la sécurité et la stabilité - aussi bien dans la dimension régionale que mondiale - sont particulièrement sollicités.

Il faut reconnaître que ces dernières années, le travail de notre forum fait du surplace. C'est pourquoi il faut surmonter les divergences actuelles et mettre enfin au point un programme équilibré du travail de la Conférence. Le règlement des questions d'actualité dans le domaine du contrôle des armements et de la non-prolifération  nécessite de notre part une reprise des pourparlers sans plus attendre.

D'après nous, il est possible de redresser la situation en s'appuyant sur le riche héritage et les traditions de négociations de longue date liant tous les participants du forum. L'expérience historique montre que même dans les périodes les plus difficiles il faut faire preuve de volonté et de responsabilité, renoncer aux intérêts nationaux étroits et donner une réponse consolidée aux défis de notre époque.

La question centrale de l'agenda international reste indéniablement le problème du désarmement nucléaire. En tant que partisan responsable et immuable de ce processus, la Russie apporte une contribution particulière à la réduction des armes stratégiques offensives. Le 5 février, nous avons réaffirmé que nous avions atteint le niveau limite de vecteurs et d'ogives dans le cadre du Traité sur la réduction des armes stratégiques entre la Russie et les USA. De cette manière, l'arsenal nucléaire russe a été réduit de plus de 85% par rapport au pic de la Guerre froide.

Dans le même temps, en dépit des acquis impressionnants dans le cadre de la mise en œuvre du Traité russo-américain, force est de constater que plusieurs questions restent en suspens pour nos collègues de Washington, notamment concernant la sortie unilatérale de la liste d'un grand nombre de vecteurs en contournant les procédures prévues par le Traité et supposent la compréhension des méthodes de sortie de la liste des vecteurs par un autre pays. Nous sommes également préoccupés par le changement significatif des approches des USA dans le contexte de leur stratégie nucléaire mise à jour, qui prévoit une augmentation du rôle de l'arme nucléaire - notamment en créant et en déployant des ogives dites "à faible charge", ce qui entraîne la diminution du seuil d'utilisation des armes nucléaires.

Quoi qu'il en soit, guidés par la lettre et l'esprit du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, nous sommes très près de la ligne derrière laquelle tous les États ayant un potentiel nucléaire militaire devront se joindre aux efforts concernant l'arme nucléaire. De plus, on ne peut pas ignorer la nouvelle réalité: le désarmement est impossible sans la prise en compte de l'ensemble des phénomènes et des facteurs qui ont un impact destructif sur la stabilité stratégique et la sécurité internationale. Je veux notamment parler du déploiement à présent sans aucune limite d'armements stratégiques offensifs de haute précision avec des ogives conventionnelles, de la non-ratification du Traité sur l'interdiction complète des essais nucléaires et de l'éventuel envoi d'armes offensives dans l'espace extra-atmosphérique.

Au désarmement nucléaire fait également entrave le maintien de l'armement nucléaire non stratégique américain en Europe, qui s'accompagne de la pratique déstabilisante de ce qu'on appelle les "missions nucléaires conjointes". Vous le savez, dans le cadre de ces missions, en violation grossière du Traité sur la non-prolifération, des membres non nucléaires de l'Otan participent à la planification de l'utilisation de munitions nucléaires non stratégiques américaines et sont impliqués dans l'apprentissage des compétences appropriées. Tout le monde doit comprendre que de cette manière, les militaires américains préparent les forces armées des pays européens à l'utilisation de l'arme nucléaire tactique contre la Russie.

Je rappelle que la Russie ne dispose pas d'armement nucléaire tactique déployé, et qu'elle n'organise pas d'exercices pour s'entraîner à son utilisation. Nous avons regroupé les munitions disponibles dans les entrepôts centraux sur notre territoire national. Dans ces conditions, la présence d'armes nucléaires tactiques américaines prêtes à l'utilisation en Europe n'est pas une simple réminiscence de la Guerre froide, mais une position manifestement agressive. J'espère que les citoyens européens réussiront à dire fermement "non" au déploiement sur leur territoire de l'arme de destruction la plus massive, qui plus est appartenant à l'unique État l'ayant déjà utilisé contre la population de Hiroshima et de Nagasaki.

Sans prendre en compte tous les facteurs influençant la stabilité stratégique, sans s'appuyer sur les principes permettant d'assurer une sécurité égale pour tous, il est impossible d'avancer sur la voie de l'élimination de l'arme nucléaire, ce à quoi appellent les auteurs du Traité sur son interdiction. Cette initiative, comme nous l'avons déjà dit, non seulement ne contribue pas à avancer vers l'objectif noble d'un monde non nucléaire, mais crée également des problèmes pour maintenir la viabilité et garantir l'efficacité du processus d'examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. D'ailleurs, cette année marque le 50e anniversaire de son ouverture à la signature.

Il est également crucial, pour préserver le régime de ce document clef, de parvenir à avancer dans un domaine tel que l'entrée en vigueur du Traité sur l'interdiction complète des essais nucléaires élaboré ici, à la Conférence, sur une base qui permettrait de surmonter les différends entre les États nucléaires et non nucléaires. De plus, il faut enfin parvenir à un réel progrès pour réunir une conférence internationale afin de créer une zone exempte de l'arme nucléaire et d'autres types d'armes de destruction massive au Moyen-Orient.

Je voudrais également parler du désarmement chimique. La Russie a entièrement détruit sa réserve d'armes chimiques. Dans le même temps, on assiste à une situation paradoxale où les USA – l'un des principaux membres de la Convention sur l'interdiction des armes chimiques, qui insistait à une époque sur l'engagement juridique global de détruire l'arme chimique avant 2007 – conservent aujourd'hui le plus grand arsenal de cette arme de destruction massive, et les perspectives de sa destruction restent floues. En parallèle, en citant les spécialistes des fake news comme les "Casques blancs" complètement discrédités, Washington formule des revendications absurdes au gouvernement syrien qui, dans les conditions extrêmement complexes de la lutte contre le terrorisme international, a détruit ses réserves d'armes chimiques sous le plus strict contrôle international en réponse à l'initiative conjointe de Moscou et de Washington et continue de coopérer avec le Secrétariat de l'OIAC.

Il est regrettable que les USA et leurs alliés utilisent cyniquement des affirmations sans preuves sur l'utilisation prétendue de substances toxiques par Damas, comme un instrument d'ingénierie géopolitique anti-syrienne.

Il y a littéralement une heure, non loin d'ici, s'est tenue à l'initiative de la France une réunion informelle où a été évoquée une nouvelle "créature" antisyrienne: le "Partenariat international pour la lutte contre l'impunité dans l'utilisation d'armes chimiques" établi à Paris le 23 janvier. Nous réaffirmons le rejet de la création de telles initiatives de couloir et non inclusives pensées pour, dans un cadre étroit de partisans des mêmes idées et en l'absence de points de vue alternatifs, se substituer aux discussions à l'OIAC et à l'Onu. Il est consternant que des représentants haut placés du Secrétariat de l'Onu aient jugé possible de participer à une activité aussi non inclusive.

Il ne faut pas non plus oublier la menace de l'arme biologique capable de surpasser, par son impact meurtrier, tous les moyens connus de destruction des hommes. Encore une fois à cause de la position des USA, l'élaboration d'un mécanisme de vérification de la Convention sur l'interdiction des armes biologiques reste bloquée. J'espère que nos collègues américains ont conscience de leur responsabilité pour sortir de cette impasse.

Malheureusement, ils préfèrent pour l'instant maintenir cette impasse en essayant, pendant ce temps, en imposant aux différents pays des accords bilatéraux ne tombant pas sous le coup de la Convention, de créer une structure de biosécurité contrôlée uniquement par les USA.

Pendant la présidence russe de la Conférence pour le désarmement l'an dernier, avec l'aide de plusieurs délégations responsables, nous avons réussi à fixer à l'ordre du jour la question de l'élaboration d'une convention internationale sur la lutte contre les attentats chimiques et biologiques. Il faut poursuivre un débat substantiel à ce sujet pendant la session actuelle également. J'espère que cela sera fait. La préparation de cet instrument vraiment d'actualité, qui est dans l'intérêt de tous les États, permettra de relancer l'activité de la Conférence en parfaite conformité avec son mandat.

L'une de nos autres priorités consiste à empêcher la course aux armements dans l'espace extra-atmosphérique. Les perspectives d'armement de l'espace circumterrestre n'alarment pas seulement la Russie, et le large soutien de nos initiatives visant à contrer cette menace le confirme. Je rappelle que c'est ici, à la Conférence pour le désarmement à Genève il y a 10 ans, que nous avons présenté  avec nos amis chinois le projet d'accord sur la prévention du déploiement des armes dans l'espace extra-atmosphérique, l'usage de la force ou la menace d'utiliser la force contre des sites spatiaux. En 2014, nous avons présenté une version renouvelée de ce projet.

Je pense que sans élaborer et adopter un accord international juridiquement contraignant contenant des garanties fiables de la non-apparition d'armes dans l'espace, il est pratiquement impossible de régler les questions relatives à la garantie de la sécurité internationale et à la stabilité stratégique. Nous sommes prêts à évoquer toutes les préoccupations des pays intéressés. Nous considérons le lancement, cette année, du travail du groupe d'experts gouvernementaux de l'Onu pour prévenir la course aux armements dans l'espace comme un mécanisme optimal de recherche conjointe de réponses et une mesure supplémentaire qui donnera l'impulsion nécessaire à ce processus pendant la Conférence pour le désarmement.

La Russie est prête à reprendre les négociations à la Conférence sur la base de tout programme de travail équilibré et consensuel. Nous n'avons de tabou sur aucun des points à l'ordre du jour de la Conférence pour le désarmement. Nous avons la volonté politique et un potentiel d'experts pour commencer des négociations à part entière sur cette plate-forme. Tout comme le Secrétaire général de l'Onu Antonio Guterres, nous tenons en grande estime l'adoption, par la Conférence, le 16 février, de la décision sur la création de cinq organes secondaires pour trouver des solutions afin d'initier les négociations sur les questions à l'ordre du jour.

Mesdames et messieurs,

Pour conclure je voudrais dire que la Russie appelle tout le monde à faire preuve de volonté politique et de responsabilité maximale pour relancer le travail substantiel de la Conférence. Nous sommes convaincus que la voie vers des accords vraiment efficaces dans le domaine du contrôle des armements passe toujours par des négociations à part entière et la recherche de consensus.

Je vous souhaite à tous un travail productif et de surmonter les problèmes qui bloquent pour l'instant l'activité de ce forum international crucial.

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